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Meurtre d’Alexia Daval : comment les enquêteurs ont remonté la piste de Jonathann

Jonathann Daval, le 2 novembre 2017. | © BELGA/AFP PHOTO/SEBASTIEN BOZON

Société

Mardi dernier, Jonathann Daval a avoué avoir tué sa femme Alexia. Mis en examen et écroué pour meurtre, il avait fait l’objet d’une enquête approfondie de la part des gendarmes de la Section de recherche de Besançon.

Avec son air si doux, il avait tout du gendre parfait. Les explosions de larmes de Jonathann Daval ont ému la France, mais pas les enquêteurs. L’hommage à son épouse suppliciée, sans haine ni colère, leur semblait même un peu curieux. Derrière les sanglots, derrière sa douleur apparente, eux soupçonnaient des remords. Et puis cette façon, un peu égocentrée, timide et pudique, d’évoquer l’amour de sa vie comme sa « première supportrice » et son « oxygène ». Comme s’il s’agissait simplement de la perte d’une partenaire de jogging. C’était le 5 novembre dernier, devant près de 10 000 personnes venues se recueillir à la mémoire d’Alexia, la « plus jolie fille de Gray », morte des suites d’une asphyxie et de violences physiques. Son corps avait été retrouvé sous des branchages, en partie calciné, après deux jours de recherches.
L’étrange attitude de Jonathann ne suffisait pas à le désigner comme coupable. Durant trois mois, faute de preuves scientifiques concordantes, les gendarmes de la Section de recherche de Besançon accumulent les éléments, les témoignages, recoupent les emplois du temps, « ferment des pistes » et nourrissent cette intime conviction chère aux romans d’Agatha Christie.

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Alexia et Jonathann s’étaient mariés en 2015, à la basilique Notre-Dame de Gray après s’être fréquentés durant dix ans. Jonathann est la dernière pièce rapportée d’une bande de copains d’enfance qui vivaient à quelques mètres les uns des autres. Inséparables, ils avaient des bonheurs simples : les barbecues, les après-midi au bord d’une piscine et les soirées karaoké. Salarié apprécié d’une entreprise locale d’informatique, Jonathann est un garçon discret. « Plus petit qu’elle, comme fragile. On avait presque envie de le prendre dans les bras pour le protéger… », confie une relation de la famille. D’autres, dans son environnement professionnel, ajoutent : « Tellement discret… on ne l’entendait même pas approcher ».

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Jonathann a grandi dans la commune voisine d’Esmoulins, là où le corps d’Alexia a été retrouvé. Ce sont deux sportifs. Elle, fan de natation et de course ; lui, joggeur réputé qui a fini bien classé dans différents semi-marathons de la région. Lorsque la conseillère en agence bancaire et le technicien informatique emménagent dans l’ancienne maison de la grand-mère d’Alexia, les voisins sont heureux : c’est un jeune couple dynamique qui va s’installer dans ce quartier devenu trop tranquille. Immédiatement, Alexia fait entreprendre la construction d’une piscine autour de laquelle se réuniront tous ses copains, comme ils le faisaient chez ses parents quand elle était ado. Le 12 mars dernier, elle poste ainsi, sur son compte Facebook, une photo du bassin en chantier avec, comme légende : « Premier bain de soleil sur la terrasse, on pourrait presque se baigner, du moins patauger ». À la mi-octobre, le couple s’accorde une escapade romantique à Ornans, dans le Doubs, la « petite Venise comtoise ». Sur les selfies des jeunes amoureux, la jolie blonde semble s’épanouir dans un bonheur parfait.

La veille de sa disparition, Alexia dînait chez ses parents avec Jonathann, sa sœur et son neveu, qui fêtait son anniversaire. Une soirée raclette organisée pour l’occasion. Le couple est rentré chez lui vers 23 heures et n’aurait plus bougé de la maison, selon les premières déclarations de Jonathann. Le lendemain, le samedi 28 octobre, exceptionnellement, Alexia ne travaille pas. Ce matin-là, le temps est beau et sec. Alexia aurait emprunté son parcours habituel de quarante minutes, effectuant une boucle en longeant la Saône. Son mari affirme aux enquêteurs qu’elle serait partie courir vers 9h15. Sa sœur a reçu au même moment un SMS : « Je m’en vais courir, je passe vous voir en chemin si je peux.».  Qui a réellement envoyé ce message ? C’est une des interrogations des gendarmes. Jonathann est le dernier à avoir vu son épouse en vie.

© BELGA/AFP PHOTO/SEBASTIEN BOZON

Inquiet de ne pas la voir revenir, il prévient la gendarmerie vers midi. Il est très vite auditionné en tant que simple témoin. Quand les enquêteurs s’étonnent de voir des marques de griffures sur ses avant-bras, il leur confie qu’Alexia et lui ont justement eu une violente dispute. Rien de plus… si l’on peut dire, dans des circonstances semblables. Près de 200 militaires, renforcés par un hélicoptère, des drones et des équipes cynophiles ne parviennent pas à retrouver la piste de la joggeuse. Aucun témoin ne semble l’avoir croisée sur ce parcours pourtant très fréquenté. Aucune image de vidéosurveillance n’est exploitable. Les limiers de la gendarmerie marquent l’arrêt sur les bords de Saône, où elle semble s’être volatilisée.

Des moulages de traces de pneus de voiture intriguent les enquêteurs

Le lundi 30 octobre, le corps d’Alexia est retrouvé dans un bois, à quelques kilomètres de son domicile. Sur place, de nombreux indices : des morceaux de chaussure calcinés, du tissu… Tout laisse penser que le corps a été camouflé dans la précipitation. Aucune trace d’un éventuel choc accidentel ou de viol. Plusieurs centaines d’auditions sont réalisées et l’ensemble des habitants de la région inscrits au fichier des auteurs d’infraction sexuelle font l’objet de vérifications. En vain. Mais des moulages de traces de pneus de voiture intriguent particulièrement les enquêteurs. Ils présentent des concordances avec le véhicule professionnel de Jonathann.

Dans leurs locaux de Pontoise, les experts scientifiques de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie (IRCGN) voient affluer quelque 600 nouveaux dossiers chaque jour. Mais ils continuent de décortiquer minutieusement les indices de l’affaire Alexia Daval. Un proche de l’enquête nous confiait récemment : « Ne vous inquiétez pas, ça avance… » Les enquêteurs vont ainsi réussir à établir que le tissu découvert sur la scène de crime proviendrait de draps appartenant au couple. Comment auraient-ils pu être transportés sur les lieux à l’insu du mari ? Enfin, un témoignage fait basculer l’enquête. Un voisin du couple, réveillé par le bruit d’une voiture roulant sur une plaque métallique, assure que le véhicule de fonction de Jonathann Daval a quitté la maison durant la nuit du 27 au 28 octobre, vers 1h30 du matin. Il se souvient avoir regardé son réveil. Il est formel. Si l’exploitation de la téléphonie se révèle peu concluante, il n’en sera pas de même pour les éléments électroniques du véhicule. Les gendarmes de l’IRCGN ont pu déterminer qu’il a bien été utilisé le 28 octobre à 1h30 du matin.

En garde à vue, le jeune veuf éploré répond aux questions par des silences ou des incohérences. Son avocat, Me Randall Schwerdorffer, décrit son client comme « sensible » et « très fragile ». « Si ce dernier est suspecté, dit-il, c’est parce qu’il est le mari et qu’il y avait des tensions au sein du couple, en partie au sujet de leur problème pour avoir un enfant ». Le pénaliste reconnaissait néanmoins après plus de vingt-quatre heures d’interrogatoires : « On est très clairement en difficulté ». Côté enquêteurs, on ne peut être plus clair : « Nous ne sommes pas allés le chercher pour rien. On avait des éléments concrets et des questions à lui poser. Et son attitude aura une influence sur la décision finale ».

Les parents d’Alexia ne se sont jamais résolus aux soupçons à l’encontre de leur gendre. Ils l’ont toujours soutenu comme un fils. Lorsque certains s’offusquaient de le voir porter sa veste de mariage aux obsèques de leur fille, ils n’y voyaient qu’un hommage touchant. Craignant cependant la mise en cause d’un proche, ils avaient confié à leur avocat, Me Jean-Marc Florand, leur angoisse que le meurtrier ait pu bénir le corps d’Alexia lors de son enterrement. Le jour du placement en garde à vue, une tante révélait : « Depuis le départ, on dit qu’on veut savoir la vérité. Mais pas celle qu’on nous suggère aujourd’hui ». 
Presque tous les soirs, Jonathann continuait rituellement à prendre ses repas chez les parents d’Alexia. Il avait repris son activité professionnelle mais, amaigri, muré dans sa douleur, il continuait à jouer à la perfection sa partition.

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