Paris Match Belgique

Les Bermudes, le mariage gay et la fragilité des droits civils

"Nous sommes déçus mais pas impuissants" | © Flickr @ torbakhopper

Société

Il y a neuf mois tout juste, la Cour Suprême des Bermudes rendait illégale l'interdiction du mariage homosexuel en vigueur dans l'archipel des Caraïbes. Une avancée de courte durée, puisque le gouvernement vient de renverser la décision, réduisant le mariage gay à un simple partenariat aux yeux de la loi. Et de rappeler ce faisant la fragilité des droits civils considérés comme acquis dans nos démocraties. 

Il est si facile, pourtant, de faire preuve de complaisance. Le succès viral d'une série de photos montrant le Kaboul des années 60 en atteste. Si les photos ont été partagées un nombre incalculable de fois, c'est parce qu'elles montrent des femmes en jupes courtes, qui déambulent dans une ville d'apparence moderne les cheveux aux vents et dansent le twist avec des garçons en fumant des cigarettes. Pour l'oeil désabusé de l'Occidental élevé dans une vision binaire d'un monde divisé entre "eux" et "nous", les démocraties modernes et les autres, ces photographies ne font que renforcer les clichés. Après tout, si la situation a pu ainsi s'inverser et les libertés individuelles disparaître, c'est parce que cela se passait chez eux, pas chez nous. Sauf que l'archipel des Bermudes est tout sauf un régime précaire dans une région marquée par la guerre, et que le recul récent sur la question du mariage homosexuel rappelle la fragilité des droits civils.

Bande à part

Devenu britannique en 1707 avec la création de la Grande-Bretagne, l'archipel des Bermudes fait toujours partie aujourd'hui des territoires britanniques d'outre-mer après que les habitants des îles aient voté à 73% contre l'indépendance lors d'un référendum en 1995. Mais si les Bermudes sont attachées à la Couronne britannique, cela ne veut pas dire qu'elles sont prêtes à suivre en tout l'exemple de leurs lointains cousins, que du contraire. Ainsi, alors que le mariage homosexuel est légalisé depuis 2013 au Royaume-Uni et que la plupart des territoires d'outre-mer l'ont également rendu légal dans les années qui ont suivi, les Bermudes faisaient bande à part avec les îles Turques-et-Caïques et Montserrat en interdisant formellement l'union entre deux personnes du même sexe. Jusqu'au pintemps 2017, du moins. Le 5 mai dernier, la juge de la Cour Suprême Charles-Etta Simmons avait rendu un jugement déclarant que le refus d'autoriser les couples homosexuels à se marier équivalait à de la discrimination et que ces derniers avaient le droit d'être mariés en raison du Marriage Act 1944. Une position controversée dans ces îles plutôt conservatrices.

Lire aussi > En Norvège, le mariage religieux bientôt ouvert aux homosexuels

En 2016, en effet, un référendum à vocation informative avait été organisé dans l'archipel. Les habitants avaient ainsi été invités à se prononcer sur deux questions : "êtes-vous en faveur du mariage homosexuel aux Bermudes" et "êtes-vous en faveur des unions civiles pour les personnes du même sexe aux Bermudes". Deux propositions qui avaient été rejetées à près de 70% chacune par les voteurs, qui bien qu'ils soient peu à s'être déplacés (moins de 50% des habitants des Bermudes en âge de voter), avaient tout de même exprimé une position claire sur le sujet. Pas de quoi décourager les principaux intéressés pour autant, puisque dans la foulée du référendum, deux couples homosexuels avaient demandé un certificat de mariage, laissant à la Justice le droit de décider si ils pouvaient ou non se marier. Un droit qui leur était acquis selon Charles-Etta Simmons, mais que le gouvernement vient abruptement de leur reprendre.

"Honte"

En juillet 2017, dès la victoire du Progressive Labour Party aux élections, le parlementaire Wayne Furbert avait ainsi déclaré qu'il introduirait une proposition au Parlement en vue de rendre le mariage homosexuel à nouveau illégal. Et le gouvernement de poursuivre sur sa lancée en novembre 2017, en introduisant une proposition de remplacement des mariages homosexuels par des partenariats domestiques. Une proposition de loi vivement critiquée par les organisations de défense des droits de l'homme, qui l'avaient qualifiée entre autres de "honte" et de "déception". Ce qui n'a pourtant pas empêché le Sénat de l'avaliser à 8 votes contre 3 en décembre dernier. Le 7 février 2018, le Gouverneur de l'île a marqué son accord, rendant de ce fait le mariage homosexuel à nouveau illégal. Et tant pis, si dans les quatre mois où il était autorisé aux Bermudes, un tourisme lucratif centré autour du mariage gay s'était organisé, avec des services proposant notamment de se dire "oui" sur un bateau de croisière en plein océan Atlantique. 

Déçus mais pas impuissants

Au-delà des retombées financières, la nouvelle loi est une véritable douche froide pour la communauté LGBTQ des Bermudes, qui a vu des droits acquis au prix de longues négociations lui être enlevés en l'espace de quelques semaines seulement. Mais ainsi que l'a expliqué l'association OUTBermuda dans un post publié sur sa page Facebook, pas question de se laisser aller aux amalgames.

Bien que la nouvelle loi soit un pas en arrière, il ne faudrait pas pour autant la voir comme un manque de progressisme en ce qui concerne les questions LGBTQ aux Bermudes. D'énormes progrès ont été accomplis ces dernières années et nous allons continuer à nous battre.

Et l'organisation d'ajouter que "bien que nous soyons déçus, nous ne sommes pas impuissants". Un rappel nécessaire.

CIM Internet