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Syrie : la Goutha dans l’étau de Bachar el-Assad

Le 8 février. Ils fuient les bombardements sur Jisreen, une ville rebelle de la région de la Ghouta. | © BELGA/AMER ALMOHIBANY/AFP

Société

En Syrie, Daech est vaincu mais la guerre continue et les civils ne connaissent aucun répit.

 

À première vue, on dirait un tas de couvertures, jetées en vrac à l’arrière d’un pick-up. Puis, dans la nuit, à la lumière de leurs lampes frontales, les sauveteurs distinguent des membres. Un bras, une main, si frêles… Dans le sous-sol de l’hôpital de Maarat Al-Nouman, bombardé à trois reprises par les avions du régime syrien, ce lundi 5 février, 22 nouveau-nés viennent d’être arrachés aux couveuses qui les reliaient à la vie. Couchés les uns contre les autres, vêtus de leur simple couche, ils ont été évacués en urgence, alors que deux bébés étaient déjà froids. Du bâtiment éventré sortaient des patients hagards, couverts de sang et de débris. L’hôpital d’Owdai, soutenu par MSF et distant d’une cinquantaine de kilomètres, a été lui aussi touché : il venait d’accueillir les victimes d’un bombardement. Elles n’auront pas eu de répit.

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Depuis le début du mois, la région d’Idlib, dans le nord-ouest du pays, et celle de la Ghouta, dans la grande banlieue de Damas, sont la proie d’un déluge de feu quotidien de la part du régime et de son allié russe. Daech écrasé, la guerre a repris de plus belle. Comme si, une fois le paravent tombé, les joueurs se retrouvaient soudain face à face. Le 8 février, alors qu’ils menaient une offensive contre les Kurdes, des dizaines de membres d’une milice chiite pro-Assad, étaient tués par une frappe américaine. Pour protéger leurs alliés kurdes, les États-Unis risquent également de devoir calmer les ardeurs de leur partenaire dans l’Otan, la Turquie. Elle vient de lancer une offensive à Afrine, pour contrer l’unification de la zone kurde syrienne. Israël rappelle ses priorités ; parmi elles, empêcher l’installation de bases iraniennes à ses portes. C’est pourquoi, le samedi 10 février, un de ses F-16 a mené une mission contre des cibles militaires iraniennes en Syrie. Selon l’agence de presse officielle syrienne, il a été descendu « par la défense antiaérienne » du régime. Mais celle-ci était équipée de matériel russe.

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Le 3 février, un chasseur russe était abattu à Saraqeb, à une dizaine de kilomètres d’Idlib. Une attaque revendiquée par des opposants à Assad, un groupe de l’Armée syrienne libre (Jaych Al-Nasr), et les islamistes de Hayat Tahrir Al-Cham. Au même endroit, dès le lendemain, un hélicoptère du régime ripostait et frappait la ville. Avant la guerre, celle-ci comptait 100 000 habitants. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 1 000, qui manquent de tout. Et comme si cela ne suffisait pas d’être affamés, sans soins, ils seraient de nouveau victimes d’une attaque au chlore. Selon les membres de la défense civile et d’ONG, 11 personnes souffrent de problèmes respiratoires et d’irritations aux yeux. Des symptômes décidément récurrents dans cette région du monde. Quinze jours plus tôt, dans la Ghouta, elles étaient une vingtaine à faire les mêmes descriptions après un énième bombardement.

Raid de l’aviation syrienne à Jisreen le 8 février : 22 civils tués selon des témoins. © BELGA/ABDULMONAM EASSA/AFP

En 2013, le régime s’était pourtant engagé à détruire son arsenal d’armes chimiques. Cette année-là, 1 400 habitants de la Ghouta, dont 400 enfants, avaient été victimes du gaz sarin. Si des doutes subsistent sur les origines de ce gaz, depuis, une enquête conjointe des Nations unies et de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques a établi que le gouvernement syrien avait utilisé le chlore au moins trois fois, entre 2014 et 2015. Ces experts pensent également que le régime est responsable de l’attaque au gaz sarin qui a fait plus de 80 morts à Khan Cheikhoun, en avril 2017. Pour ces trente derniers jours seulement, les Etats-Unis ont indiqué avoir répertorié six attaques suspectes en Syrie. Il y a des « preuves évidentes » pour confirmer le recours à du chlore, a déclaré Nikki Haley, ambassadrice américaine à l’Onu. « Ces armes, dont nous pensions qu’elles appartenaient au passé, sont à nouveau employées par le régime syrien, de manière méthodique, de manière systématique, contre sa propre population », a déclaré François Delattre, représentant permanent de la France auprès des Nations unies. Des accusations balayées par le gouvernement d’Assad.

En principe, la Ghouta comme Idlib, situé sur l’autoroute entre Alep et Damas, font partie des quatre « zones de désescalade » définies par l’Iran, la Russie et la Turquie, à l’automne dernier, lors des négociations d’Astana. L’intention initiale était de permettre une trêve. Mais les déclarations de bonne volonté ont fait long feu : les attaques ne se sont jamais arrêtées sur ces zones rebelles hautement stratégiques.

Il embrasse le corps de son enfant, victime d’un raid aérien à Zamalka le 5 février dans la Goutha. © BELGA/AMER ALMOHIBANY/AFP

La Ghouta orientale est une enclave de 30 kilomètres carrés assiégée depuis quatre ans ; 367 000 personnes y vivent encore, dont la moitié sont des enfants. Ce sont eux les plus fragiles. Selon l’Unicef, 12% des moins de 5 ans y souffrent de malnutrition sévère. L’ONG Save the Children estime que plus de 4 000 familles subsistent terrées dans des caves et dans des bunkers sans que les organisations humanitaires, pourtant si proches, aient l’autorisation d’intervenir. Le mois dernier, 29 personnes ont pu être évacuées, mais elles seraient des centaines, dont le nombre ne cesse d’augmenter avec les bombardements, en situation d’urgence vitale. Et condamnées à mourir sur place.

Plus rien n’entre dans la Goutha, plus rien ne sort. La stratégie est de pilonner, d’assiéger. D’asphyxier.

Le groupe islamiste Jaych Al-Islam, ainsi que Failaq Al-Rahman, qui se revendique de l’Armée syrienne libre, comptent quelque 20 000 combattants pour défendre avec acharnement ce quartier rebelle, depuis lequel ils sont en mesure de tirer sur Damas. C’est pourquoi la Ghouta reste un objectif majeur pour le régime. Plus rien n’entre, plus rien ne sort. La stratégie est de pilonner, d’assiéger. D’asphyxier.

Un scénario qui pourrait se répéter autour d’Idlib, une des premières régions à avoir basculé dans l’opposition en 2011. Les groupes issus de l’Armée syrienne libre n’y contrôlent plus que quelques localités, les autres sont aux mains des djihadistes de Hayat Tahrir Al-Cham, émanation du Front Al-Nosra, ex-filiale d’Al-Qaïda. Ils ont été rejoints, ces derniers mois, par de nombreux combattants de Daech fuyant la chute de Raqqa.

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Dans ces montagnes se retrouvent donc les plus acharnés des opposants à Assad mais aussi les plus fragiles des victimes d’une guerre de sept ans : les déplacés. On estime qu’ils seraient 1,5 million, répartis dans 160 camps. Certains tentent encore d’organiser la pénurie et la survie, grâce à des conseils locaux et politiques. Mais tous font le même cauchemar : que le scénario d’Alep se répète. Sur cette terre aride, les enfants découvrent la mort avant même d’avoir eu le temps de découvrir la vie. À Idlib comme dans la Ghouta, la mort, on grandit avec.

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