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Mathieu De Lophem, Deliveroo Benelux : « Les livreurs commencent à reconnaître que ce système est bon »

Mathieu De Lophem, general manager Deliveroo Benelux. | © Jon Verhoeft

Société

Quelques semaines après les mouvements de protestation de ses livreurs, Deliveroo pédale plus déterminé que jamais. Entretien avec son general manager Mathieu De Lophem.

 

En 2015, il devenait le tout premier employé Deliveroo de Belgique. Deux ans et demi plus tard, Mathieu De Lophem a pris possession des commandes de la Belgique puis du Benelux en tant que directeur général de Deliveroo. Partie de six, son équipe compte aujourd’hui près de cent personnes au sein d’une compagnie qui n’a plus grand chose à voir avec la startup qu’elle était. Devenue véritable multinationale, Deliveroo – qui souffle tout juste ses cinq bougies – ne cesse de voir grandir ses équipes ainsi que sa popularité en proposant aujourd’hui ses services dans douze pays et 200 villes du globe.

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Agréée par le gouvernement fédéral en tant que plateforme de l’économie collaborative, la société révélait en janvier dernier « des résultats positifs pour l’économie belge » : 29 millions d’euros de revenus additionnels pour l’industrie de la restauration, la création d’activité pour près de 2 000 personnes et un gain de 6 millions d’euros de revenus fiscaux pour les autorités belges. Mais à l’heure où tout semblait « rouler » pour Deliveroo, une vague de critiques s’est abattue sur sa direction. En cause : le changement de statut des livreurs, passés indépendants et suscitant des craintes de précarisation pour les coursiers. Déterminé et fier de ce qu’il entreprend, Mathieu De Lophem continue de défendre un business modèle qu’il estime performant, efficace et prometteur d’un succès toujours plus grand. Entretien.

Paris Match. Deux ans et demi après sa création, comme regardez-vous Deliveroo aujourd’hui ?

Mathieu de Lophem. Je suis très fier de ce que l’on a créé. En deux ans et demi, on est parvenus à créer une vraie marque. Aujourd’hui, on aurait du mal à imaginer Bruxelles, et la Belgique en général, sans Deliveroo. C’est un service dont les gens reconnaissent la valeur et qui fait désormais partie de la culture des Belges.

Un succès qui est dû en partie à la faillite de Take Eat Easy ?

C’est une boîte avec laquelle on avait une concurrence très saine. Beaucoup de gens pensent qu’on a sauté de joie après leur faillite en juillet 2016. Pas du tout, on ne l’a jamais considérée comme une victoire ni comme une occasion de changer notre discours commercial. Même si, sur le moment, on avait une position unique en Belgique… jusqu’à l’arrivée de Uber Eats en octobre 2016. Là, le marché est devenu extrêmement concurrentiel mais on reste le numéro un en Belgique.

Comment vous sentez-vous, quelques semaines après les mouvements de protestation des coursiers Deliveroo ?

On ne s’attendait pas du tout à ce qu’une telle pression extérieure puisse émerger ni qu’on allait bouleverser à ce point le status quo. On a effectivement créé des vagues dans l’opinion publique et politique en proposant ce que l’on estime être le meilleur pour tout le monde. Notamment lorsqu’on a annoncé le changement de statut des livreurs. Il fallait que l’on soit extrêmement solides et sûrs de ce que l’on proposait. Et on l’était ! Il y a des principes de base desquels on n’a pas démordus : la sécurité et la flexibilité. On veut permettre aux livreurs d’avoir un statut qui leur garantit ces deux principes.

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Comprenez-vous la vague de critiques qui s’est abattue sur Deliveroo ?

Le changement de statut que nous avons opéré est quelque chose qui choque en Belgique. On est vu comme un monstre qui bouleverse le système pour s’en mettre plein les fouilles. Mais si on explique clairement aux gens que ce type de système permet à tout le monde un meilleur statut (et un meilleur revenu), les gens comprennent. Même les livreurs commencent à reconnaître que ce système est bon. Je pense que c’est surtout le changement qui fait peur. On a radicalement changé les choses et pris une position très controversable, quasi provocatrice mais en étant toujours très clair sur notre objectif. On essaye de faire comprendre que la Belgique a un cadre légal très vétuste qui ne convient pas aux économies de plateforme. Or, ces économies vont exploser dans les années à venir et il serait bon de commencer à réfléchir à comment structurer ce type d’économies.

mathieu de lophem
Mathieu De Lophem, general manager de Deliveroo Benelux. © Jon Verhoeft

Malgré les critiques, vous continuez coûte que coûte à défendre votre business modèle.

Là où beaucoup de gens nous traitent de monstre, je vois plutôt Deliveroo comme un filet social. Pour travailler chez nous, on a simplement besoin d’un vélo et d’un smartphone. Avec des revenus à plus de 18 euros par heure (sur base des chiffres de janvier), j’estime qu’il y a peu de jobs on l’on peut commencer du jour au lendemain, sans qualification spécifique, tout en étant assuré et en choisissant complètement quand on veut commencer ou arrêter. In fine, c’est un système où tout le monde peut y gagner. Le livreur gagne de l’argent, le restaurateur augmente son chiffre d’affaires et le client reçoit à manger. On ne remplace personne car on n’a pas réinventé la livraison de nourriture, les pizzas se livrent depuis des années. On vient juste ajouter un service qui n’existait pas et qui, grâce à la technologie, permet d’être beaucoup plus performant.

Quand on regarde les chiffres, Deliveroo a plutôt l’air de bien se porter. Cette vague de protestation a-t-elle portée un coup à la société ?

La vague de critique du modèle est en train de passer car on commence tout doucement à voir les résultats. On a dû faire face à une minorité qui a fait beaucoup de bruit, mais avec le temps les gens semblent plutôt satisfaits. Comme on dit, une personne qui crie fait beaucoup plus de bruit que dix personnes qui se taisent. Le nombre de livreurs qui ont manifesté reste très bas par rapport à ceux qui ont envoyé une candidature depuis le mois de janvier. Rien qu’en une semaine, plus de 600 personnes ont été engagées.

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Que répondez-vous à vos détracteurs politiques comme Dider Gossuin qui dénonce une « perversité de l’économie collaborative » ?

Il y a des réalités économiques que les politiciens ne connaissent pas. On est actuellement dans un monde qui va grandir vite et il faut impérativement réguler les choses pour se préparer à cette évolution. Si les choses sont organisées comme elles doivent l’être, il n’y a pas à parler de « perversité ». Beaucoup de gens pensent qu’on est les grands méchants qui imposent les choses sans prendre les gens en considération. Or, on a besoin de ces gens, on doit rester super attractif, offrir un bon revenu, une assurance suffisante, avoir une bonne image. Car c’est ça qui va permettre à Deliveroo de croître, mais malheureusement, beaucoup de gens pensent l’inverse.

Plusieurs anciens coursiers ont exprimé le souhait de lancer leur propre plateforme de livraison de repas. Qu’en dites-vous ?

Je ne sais pas à quel point c’est faisable car je ne connais pas la nature de ce qu’ils veulent faire. Mais je n’ai aucune raison d’être fâché ou contre leur projet. S’ils parviennent à démontrer qu’un système comme celui qu’ils proposent peut marcher à une petite échelle comme Bruxelles, alors c’est très bien. On ne pourrait pas comparer avec Deliveroo, mais à une échelle très locale, pourquoi pas.

Quelles sont les priorités de Deliveroo pour 2018 ?

La réduction impérative de notre emprunte écologique ! Même si le vélo est une belle initiative, les emballages sont vraiment un problème à résoudre. La difficulté est qu’ils doivent être à la fois économiques, écologiques et qualitatifs. Or aujourd’hui, aucun packaging ne correspond à ces critères. Malheureusement, nous n’avons pas la possibilité de développer notre propre packaging mais on veut aller beaucoup plus loin dans ce que l’on propose pour l’instant.

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