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Ce que les coiffures disent de l’état des démocraties

La liberté passe aussi par celle de se coiffer selon ses envies | © Flickr @ Tinker*Taylor loves Lalka

Société

Tandis qu’à Pyongyang, les coupes de cheveux sont réglementées au millimètre près, à Kaboul, elles sont désormais un moyen d’exprimer la liberté après des années de joug Taliban en Afghanistan. Plus qu’un choix esthétique, les coiffures sont un indicateur atypique d’analyse des régimes politiques. 

Dans les gradins du village olympique de Pyeongchang, elles chantent, dansent et applaudissent en choeur, leurs carrés sages impeccablement rangés sous des bonnets écarlates dont aucune mèche ne dépasse. Elles, ce sont les pom-pom girls patriotiques envoyées par la Corée du Nord aux JO, et au-delà de leurs uniformes identiques, ces drôles de cheerleaders recrutées par le régime poussent la ressemblance jusqu’à la pointe des cheveux. Pas difficile, dans un pays où seules 15 coiffures sont approuvées par le régime. Tandis que pour les hommes, le choix se limite à 15 variations plus ou moins longues de la coupe en brosse, ces dames peuvent choisir de porter les cheveux courts ou de les laisser pousser jusqu’aux épaules, mais pas plus longs, et pas question d’envisager de les teindre non plus. Des coiffures au look rétro avalisées par le régime nord-coréen qui pourraient presque prêter à sourire, si cette volonté de contrôler les citoyens jusqu’au bout des cheveux n’était pas l’apanage de tout régime ultra totalitaire qui se respecte.

Les 15 coiffures pour hommes approuvées par le régime nord-coréen – Flickr @ Bernd

Depuis l’Antiquité, en effet, la chevelure est le symbole du pouvoir de celui qui l’arbore, et imposer des couples réglementaires, sages et relativement courtes qui plus est, revient à virtuellement ôter tout pouvoir aux individus. À commencer par leur pouvoir de séduction. Chrétiens, musulmans et juifs ont beau s’entredéchirer sur certains sujets, les textes sacrés des trois religions s’accordent pour dire que c’est dans la chevelure que réside la séduction, et donc, la clé du pêché. De quoi pousser le Concile de Constantinople à menacer d’excommunication tous ceux qui daigneraient boucler ou teindre leurs cheveux. La symbolique rattachée à ces derniers est telle qu’à l’époque des Francs, tout roi qui devenait chauve perdait de ce fait son pouvoir, tandis que des Amérindiens aux Romains, les peuples rasaient leurs ennemis voire même prélevaient leurs scalps pour s’en faire des trophées. Pas étonnant, donc, que pour les régimes totalitaires, la coiffure fasse partie de l’arsenal de contrôle.

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Sous le règne des dynasties chinoises Manchu et Qing, déjà, la coiffure était utilisée pour assoir le pouvoir et symboliser la soumission totale des citoyens. Ainsi, les Chinois originaires de l’ethnie Han étaient-ils contraints de coiffer leurs cheveux en catogan afin de symboliser leur assujettissement à leurs nouveaux empereurs. Plus tard, au 18e siècle, Louis XV impose des coiffures réglementaires en réaction aux frasques de son flamboyant successeur, le Roi Soleil. Il s’agit désormais pour les hommes de porter des perruques ne descendant pas plus bas que les épaules, et d’un gris clair tirant sur le blanc.

Naufrage capillaire

Lors de leur montée au pouvoir en Afghanistan, les Talibans imposent immédiatement leur vision de la coiffure. Les cheveux des femmes, symbole de séduction et de pêché, doivent être cachés sous les burqas, tandis que ceux des hommes doivent être portés aussi courts que leurs barbes sont longues. En 2001, alors que la planète se prend de passion pour Leonardo di Caprio, les jeunes Afghans qui ont l’audace de copier sa coiffure jugée impie sont battus, et leurs coiffeurs, interdits d’exercer. Une tyrannie capillaire qui semble bien lointaine aujourd’hui dans les rues de la capitale afghane.

Un des nombreux nouveaux salons e Kaboul – Facebook @ Ezi Sign & Printers

Désormais, ce sont les coiffures inspirées par les acteurs italiens et turcs qui sont à la mode, alors qu’il y a deux ans, les jeunes afghans voulaient tous imiter les coupes de cheveux des héros de leur série coréenne préférée. Fini, de devoir cacher sa coiffure sous un turban ou une burqa, et dans les rues de Kaboul, les salons de coiffure branchés se multiplient pour répondre à la demande. Une volonté d’expression qui ne se limite pas aux cheveux mais qui s’étend également aux barbes, donnant lieu à l’apparition de véritables artistes sur poils. Et qu’importe, si ces fantaisies ne plaisent pas aux fondamentalistes religieux, qui interpellent souvent les hipsters hérétiques dans la rue. Ces derniers sont trop occupés à savourer la liberté de se coiffer comme bon leur plaît pour se faire des cheveux blancs.

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