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TEDxBrussels : Pourquoi la performeuse Deborah De Robertis a été expulsée de scène

Les photos transmises par l'artiste sont intitulées "Mise en scène d'une mécanique de la censure" et font partie de la performance. | © Deborah De Robertis/photo : Jacob Krist

Société

La dernière édition de TEDxBrussels a été marquée par un incident impliquant Deborah De Robertis, une performeuse connue pour ses positions féministes anti-censure.

 

« Brave new world », titrait cette année TedxBrussels, la grande messe bruxelloise de l’évènement « technology », « entertainment » et « design » américain. Comme ailleurs en Belgique et dans la monde, la scène d’un large auditoire s’est transformée le temps d’une journée en agora, où les intervenants se sont succédé pour des discours calibrés de 12 à 18 minutes. Mais à Bozar ce lundi, le thème de la « disruption » a donné lieu à un incident particulièrement étonnant compte tenu de la nature et des engagements de la franchise TEDx.

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Alors qu’on assistait à la troisième partie de la journée, qui ne faisait intervenir que des femmes sur scène dans une optique de libération de la parole féminine, l’intervention de Deborah De Robertis a pris une drôle de tournure.

Officiellement invitée à TEDxBrussels, l’artiste luxembourgeoise est connue pour ses performances féministes, durant lesquelles elle expose ses parties génitales. Deborah De Robartis utilise en effet sa nudité pour « renverser les rapports de force entre le pouvoir des institutions et les artistes femmes ». En 2014, elle avait déjà fait parler d’elle lorsqu’elle s’était installée, jambes écartées et sexe nu, devant L’origine du monde de Courbet, au musée d’Orsay. En août 2016 notamment, elle avait remis ça aux Musées royaux des Beaux-Arts, à l’occasion de l’exposition « Uncensored photographs » d’un autre artiste provoquant, Andres Serrano.

Quand un organisateur fait la « sécurité »

Mais si d’ordinaire, elle intervient sans invitation, ce lundi, elle en avait bien reçue une de l’organisation TEDxBrussels. Sur scène lors de son intervention, Deborah De Robertis a notamment fait projeter la photo d’un évènement précédent, dans laquelle elle apparait jambes écartées. C’est alors que la présentation a dégénéré, tandis que l’artiste semblait s’être lancée dans une nouvelle performance : un homme a soudainement interrompu l’artiste, avant de la trainer hors de scène.

Dans la salle, c’est l’incompréhension. Tout semble si étrangement minuté qu’on pense alors à une chorégraphie pensée en amont, qui met en scène l’organisation TEDxBrussels. Après tout, l’intervention musclée est une superbe illustration de la censure genrée que Deborah de Robertis dénonce à travers son art.

Mais la présence de policiers à la sortie de la salle laisse tout à coup place à l’interrogation. « Nous avons été appelés parce que Bozar avait été envahi par des gens, mais il s’avère qu’il s’agissait en fait d’un désaccord entre les organisateurs et des artistes », a fait savoir à De Morgen la porte-parole de la police Ilse Van de Keere. « En effet, nos policiers ont dû séparer deux parties », a-t-elle encore déclaré, mentionnant un procès-verbal pour coups et blessures.

Au téléphone, Deborah De Robertis nous confirme que deux plaintes pour coups ont bien été déposées : l’une par l’artiste, qui s’est par ailleurs vue arracher son matériel d’enregistrement vidéo – une GoPro et une caméra portée par l’un de ses collaborateurs -, et l’autre par l’organisation elle-même. Un comble, selon elle.

Pas de license, pas de TEDxBrussels ?

Un communiqué de TED Talk, l’organisation centrale, est venu confirmer les soupçons : « Aujourd’hui au TEDxBrussels (…) l’intervenante et artiste performeuse Deborah De Robertis a été expulsée de force de la scène par l’un des organisateurs de l’évènement, en désaccord avec le contenu du discours », met au clair TEDx. « Nous avons considéré la situation et parlé avec l’organisateur. Bien que nous sachions qu’il arrive qu’il soit difficile de décider comment répondre à une situation, cette réponse était profondément inappropriée. Nous retirons sans plus attendre la licence TEDxBrussels accordée à cet individu ».

La perte de cette licence ne signifie pas pour autant que plus aucun TEDx n’aura lieu à Bruxelles : pour l’acquérir, il faut avoir assisté à au moins un « TED main event », dont le billet coûte entre 6 000 et 12 000 dollars. Si l’organisateur avait manifestement fait le voyage à l’un des évènements TED originels, rien n’empêche un autre membre de l’organisateur de le faire dans l’année à venir pour « sauver » la filiale bruxelloise.

©Twitter/Maleroy – Une photo prise lors de l’intervention de Deborah De Robertis à Bozar ce 5 mars 2018.

L’organisation bruxelloise a néanmoins probablement provoqué ce qu’elle espérait éviter : en écartant par la force de la scène Deborah De Robertis pour avoir montré une photo de son intimité, et ce probablement afin de ne pas risquer sa licence TEDx – accompagnée de conditions très précises -, elle a violé l’un des principes fondateurs de l’évènement ; l’opportunité de diffuser des messages parfois à contre-courant, mais qui doivent accompagner durablement l’audience. « À aucun moment elle ne s’est déshabillée », témoigne par ailleurs un internaute. Mais « ironiquement, on a pu voir sa poitrine alors qu’elle était tirée hors de scène ».

« TEDxBrussels aurait dû savoir qu’un artiste controversé pouvait causer la controverse. Il y a cent façons de répondre à cela en tant qu’organisation (même en amont), mais éjecter quelqu’un d’un podium n’est est pas une », a exprimé un bénévole de TEDxGhent dans un autre tweet.

Une intervention sabotée

Difficile ainsi d’interpréter l’action de l’organisateur, dès lors que Deborah De Robertis avait non seulement été officiellement invitée, mais que sa présentation, tant scénique que projetée, avait dû faire l’objet de discussions, comme celles des autres intervenants. « Il y a une répétition et si elle n’est pas bonne, ils ne parlent pas. C’est très sévère et c’est une procédure qu’il faut accepter. Les gens payent pour venir à cette conférence ! On ne vient pas pour la réception, mais pour le discours », nous avait expliqué Rudy Aernoudt, le curateur de TEDxBrussels l’année dernière.

Tout est ambigu chez eux. – Deborah De Robertis

Pour l’artiste, l’organisation bruxelloise jouait un « double jeu depuis le départ ». Alors que la présentation nécessitait une validation à chaque étape de sa création, elle dénonce plusieurs « tentatives de censure ». Ils ont, selon elle, d’abord supprimé le matériel préalablement demandé, « comme s’ils n’avaient rien à disposition pour moi ». « À la fin, il y avait juste une chaise », explique-t-elle. Deborah De Robertis parle de restrictions de plus en plus strictes, et ce jusqu’à une première annulation de la performance, quelques jours avant le TEDxBrussels. L’organisation fait alors appel à son règlement, qui interdit tout contenu à caractère sexuel. Rompue au code en la matière, la performeuse leur rétorque que ce n’est pas le cas de son travail, davantage une « recherche théorique (…) qui interroge la place des modèles féminins dans l’Histoire de l’art » qu’une exhibition contraire aux mœurs.

D’autant que pour TEDxBrussels, la performance de sept minutes, imaginée en collaboration avec un chorégraphe, ne devait présenter aucune scène de nudité. Dans les vidéos publiées de l’incident, on peut d’ailleurs voir que l’artiste est entièrement habillée. « Dans ma mise en scène, il était prévu que j’ouvre mes jambes très lentement (…) C’était une chorégraphie très réfléchie, une vraie mise en scène contemporaine performative », raconte-t-elle. Suite à ses explications, l’organisation décide alors de la reprogrammer : « Ils ont senti qu’ils étaient attaquables ».

©Deborah De Robertis/Photo : Jacob Krist

Mais Deborah De Robertis continue à être l’objet de « polémiques internes », selon ses propres termes. « Ils me fliquaient carrément ». Jusqu’à ce 5 mars, où l’artiste avait envisagé être arrêtée, d’où la présence d’une voix off de trois minutes en fond sonore. Sa prestation ne durera qu’une minute, avant son interruption.

Réparation

Et la performeuse invitée de désormais exiger réparation. Dès lors que selon elle, « le TED en tant qu’institution est tout autant responsable », elle demande une « mesure plus radicale » que des excuses et une suppression de la licence de l’organisateur : Deborah De Robertis veut une diffusion, par TEDx, de sa performance interrompue, pour éviter une « double-censure » du chef de l’organisation. Elle estime qu’il s’agit de la seule manière de prouver que la suspension de licence n’est pas « une position stratégique pour se protéger ».

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