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« Être métisse, c’est avoir le cul entre deux cultures »

Pierre-Patrice Kasses, belgo-congolais, blâme le système scolaire belge, qui ne lui a rien appris sur le Congo. | © DR

Société

Les métisses ont, plus que les autres, du mal à définir ou à affirmer leur identité. Blancs parmi les Noirs, Noirs parmi les Blancs, ils doivent s’adapter à la perception que les autres leur imposent.

Selon une enquête menée par trois universités du pays, publiée en décembre dernier, la Belgique compte entre 200 et 250.000 Afro-descendants. Les résultats avancés sont pour le moins paradoxaux. Parmi les personnes interrogées, 61 % se sentent majoritairement belges mais 86 % se savent perçues comme étrangères. C’est le cas de Pierre-Patrice, un jeune artiste nivellois, fils d’une mère belge et d’un père congolais. À l’âge d’un an, Pierre-Patrice, surnommé Pépé par ses proches, perd son papa. Et avec lui, le lien qui l’unissait à l’un de ses deux pays d’origine. « Pendant très longtemps, je ne me suis considéré que comme Belge. Le Congo, je n’y ai jamais mis les pieds. Le débat sur l’identité m’est toujours un peu passé par-dessus la tête. Les éléments qui ont rythmé mon quotidien, c'est plus l'affaire Geneviève Lhermitte, qui habitait près de chez moi, que l'assassinat de Kabila père... ».Ce graphiste fraîchement diplômé aimerait se rendre au Congo cette année pour rencontrer sa famille et apprivoiser ce pays qui n’est pas encore tout à fait le sien. Ce voyage, au cours duquel il espère trouver des réponses, l’effraie autant qu’il ne l’attire. « J’ai peur qu’on me fasse remarquer ma différence. C’est culture que je ne connais pas et le fait d’être rejeté pourrait vraiment m’affecter. » Les craintes de Pierre-Patrice ne sont pas infondées. Aline, sa grande sœur, est rentrée de son périple au Congo affabulée d’un nouveau surnom : « mundele ». « Homme blanc », en lingala.

« Ça va dans les deux sens. Auprès des blancs, on est black. Les blacks, eux, nous voient comme des blancs. Par exemple, j’ai une petite-cousine africaine de quatre ans. Elle ne me connaît pas super bien. L’autre jour, j’étais chez ma tante, qui lui rappelait qui j’étais. Dans ce côté-là de la famille, le concept de cousins et cousines n’existe pas vraiment. Elle lui a dit ‘Pépé, c’est comme ton frère. Il faut l’appeler Ya Pépé.’ Ya, c’est pour dire que tu es l’aîné. La petite n’a pas voulu. Je suis trop différent. Bon, c’est une gamine mais voilà… En tant que métisse, on ne rentre pas dans une case bien précise », regrette Pierre-Patrice.

Aline est partie au Congo à 18 ans. Pierre-Patrice compte s'y envoler avant la fin de l'année. DR

La faute à l'école

L’intérêt de Pierre-Patrice pour l’art africain vient avec des travaux réalisés à l’ERG, la haute-école de recherche graphique de Saint-Luc, à Bruxelles. Selon ses proches, il y a trois ans, il parlait à peine du Congo. "Quand j’ai entamé mon master – je devais avoir 21 ou 22 ans -, on nous a demandé de faire un travail personnel. Là, j’ai commencé à me poser des questions. Comme mon père n’est plus là, personne ne m’a jamais vraiment expliqué ce qu’est le Congo. Alors j'ai voulu aller fouiller dans mes racines africaines, qui sont là malgré moi. Jusque-là, je pensais bien me connaître. J’ai découvert, qu’en fait, pas du tout (rires). »

Pierre-Patrice fabrique des masques, parfois aux airs africains. DR

Le Nivellois se reproche aujourd’hui de ne pas s’être penché plus tôt sur cette partie de son histoire. Il blâme aussi le système scolaire belge, qui ne lui a rien appris.  « Être métisse, c’est avoir le cul entre deux cultures. Moi, je ne les connais pas, ces deux cultures. J’ai grandi ici donc je n’ai développé que ma fibre belge et pas ma fibre congolaise. Et ça, ça me dérange. Les liens entre ces deux pays sont très forts et pourtant… C’est tabou, camouflé. À l’école, je n’ai jamais entendu parler du Congo. On te bourre le crâne avec la Première et la Seconde Guerre mondiale mais le Congo est passé sous silence. Même à l’université ! Il y a bien des interventions ou des conférences de temps en temps mais ça s’arrête là. J’ai tellement de questions à poser ! Ça fait seulement deux ans que je m’y intéresse et je suis vraiment… (soupirs) fâché. Pourquoi on a essayé de nous cacher cet épisode ? Et pourquoi continue-t-on encore de le cacher ? Si on avait été plus ouverts sur cette question, je pense qu’on vivrait dans un pays plus ouvert et compréhensif. »

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Le débat refait surface par-ci par-là, lorsque tel ou telle député(e) encourage un enseignement plus complet de l’époque coloniale belge ou un travail de mémoire plus poussé, plus conscient des responsabilités des différents acteurs belges dans la colonisation du Congo. En effet, c’est une matière encore très peu enseignée. L’histoire de la colonisation fait bien partie des programmes scolaires mais les enseignants n’ont pas assez de temps pour l’aborder. « En fait, ce n’est pas obligatoire. C’est juste suggéré. Il faut voir la colonisation en général. Mais les programmes sont trop chargés ! Alors, chacun en parle, de manière plus ou moins approfondie. Personnellement, j’ai intégré la question du soi-disant génocide dans mes cours », confirme un enseignant liégeois, diplômé en histoire. « Cela étant, globalement, le sujet est tabou. »

Gand, fin janvier. Des manifestants protestent contre les noms de rue et les statues faisant référence à l'époque coloniale. Sur les réseaux sociaux, le mouvement est connu sous le hashtag #DekoloniseerMijnStad. DR

La question communautaire s'invite dans le débat

Plus de cinquante ans après l’indépendance du Congo, enseigner l’époque coloniale aux jeunes reste donc un défi qui peine à se matérialiser. « Il y a une crainte d’en parler, de passer à autre chose », assure Sarah Demart (Ulg), coordinatrice de la recherche universitaire. « Pendant la colonisation, un discours de propagande a été construit. Il a dominé l’espace public pendant de nombreuses années. Après, on est passé à un discours de déni. Dans les années 90 et 2000, les choses ont un peu changé. L’État belge a mené une enquête parlementaire, il y a eu la reconnaissance du génocide rwandais… Mais ça n’a pas été beaucoup plus loin. Ce mouvement a donné l’impression que la Belgique allait enfin adopter un discours post-colonial. Mais en fait, non. » Au contraire de la France, qui, souligne la sociologue, a entamé ce débat il y a une dizaine d’années.

Pourquoi un tel malaise chez nous ? Peut-être – en tout cas en partie - par peur de raviver les tensions communautaires. « Ce morceau d’histoire a été vécu très différemment en Flandre et en Wallonie. Parler de l’époque coloniale, c’est revenir sur l’unité de notre pays mais aussi sur la domination francophone », ajoute Sarah Demart, qui pointe un « manque de courage politique ». Conséquence : cette quasi absence de débat sur la colonisation belge déteint sur le corps éducatif, qui aurait lui-même peu intégré les personnes d’origines congolaises. « Les personnes qui doivent repenser l’enseignement colonial ne savent pas comment aborder la question. Et le discours véhiculé date d’un autre temps. On en parle comme si cette histoire ne nous concernait pas. Comme si le fait que ça se soit déroulé il y a 50-60 ans ne nous touchait pas. Or, c’est faux. Comprendre les liens qui unissaient la colonie et la métropole nous aiderait certainement à comprendre notre société. »

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Pour Pierre-Patrice, c’est bien ça le problème. Tant que l’époque coloniale sera abordée de manière stéréotypée, l’imaginaire construit autour ne pourra pas être décousu. À travers son art, il voudrait véhiculer un message positif. « L’art permet de rentrer dans les consciences. Il me permet d’étaler toutes mes questions sur soi-même, mes origines congolaises mais aussi sur le Congo belge et la Belgique… (il secoue la tête) Il faut arrêter de conserver l’image du maître blanc et de l’esclave noir. Il faut arrêter de cracher sur l’époque coloniale. Certes, ce n’était pas joli-joli. Mais sans la colonisation, sans le Congo belge, il y a toute une génération qui n’existerait pas aujourd’hui. Je n’existerais pas. Il y a aussi plein de belles choses, de courants de pensée, de manifestations artistiques qui sont nées de cette période. »

Les créations de Pierre-Patrice sont faites à base de récup'. Déchets récupérés sur les plages, pâtes séchées de la veille : tout y passe. DR

Un racisme banalisé

Dans l’enquête universitaire publiée par la Fondation Roi Baudouin, 80 % des personnes déclarent avoir subi des discriminations, des inégalités de traitement ou du racisme en raison de la couleur de leur peau ou de leurs origines. Et d’après Sarah Demart, les choses ne sont pas prêtes de s’arranger. « Aujourd’hui, les politiques partent du principe que les gens sont xénophobes et qu’il faut nourrir cette xénophobie. Le repli sur soi et la peur sont inculqués. »

Pour Aline, la grande sœur de Pierre-Patrice, ça a commencé très tôt. Elle se souvient encore de la première fois où sa différence a été pointée du doigt. « Enfin, non. C’était mon frère qu’on visait mais ça m’a vraiment marquée. C’était le jour de la rentrée des classes. On venait de déménager à Nivelles. Moi, je débarquais en première primaire et Pépé, en première maternelle. Quand on est arrivé devant l’école, une petite fille l’a vu et a dit ‘oh ! Un Noir !’. Ma mère était furieuse. » Un jour, cette dernière prend sa fille à part. « Elle m’a dit : ‘parce que tu es métisse, on va te faire des remarques. Il faut que tu sois irréprochable.’ Je devais faire en sorte de ne nourrir aucun cliché : ne pas sentir fort comme les blacks, ne pas être bordélique comme les blacks, etc. »

Alors qu'elle déballe sa jeunesse, les exemples défilent. Sur les toboggans et les balançoires des plaines de jeux, des enfants l’appellent « Blanche-Neige ». D’autres l’assènent d’un « Hé Bamboula, rentre chez toi ! ». Plus voyageuse que son jeune frère, peut-être moins couvée par sa famille, Aline s’étonne que les clichés auxquels elle a été confrontée étant petite soient encore largement répandus 20 ans plus tard. « Se faire traiter de Bamboula, encore aujourd’hui, ce n’est pas si rare que ça ! ».

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Aline rêve de vivre au Brésil, un pays dans lequel elle a vécu plusieurs mois. Dans la ville de Salvador, où elle avait posé ses bagages, seulement 20 % de la population est blanche. L’endroit lui a plu : la normalité y est inversée. Les Blancs sont l’exception et les métisses, la majorité. « Ça m’a fait beaucoup de bien de ne plus être celle qu’on montre du doigt. Je l’ai toujours senti. Contrairement à mes cousins et mes cousines, je n’avais pas la peau blanche, pas les yeux bleus. Jusqu’à mes 15 ans, je me suis vue comme une Blanche dans un corps de Noire. C’est seulement en allant au Congo et en rencontrant ma famille que j’ai compris pourquoi, physiquement, j’étais comme j’étais. »

Un portrait d'Aline, réalisé par son petit frère, trône dans leur salon. DR
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