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Le jour où... à 89 ans, j'ai décidé d'héberger des migrants

À 89 ans, la Bruxelloise Josiane Mignolet a rejoint la Plateforme citoyenne pour accueillir des migrants sous son toit. | © DR

Société

Durant toute sa vie, Josiane a fait de l'engagement social son fer de lance. Révoltée par les récentes mesures du gouvernement face à la crise migratoire, elle fait le choix d'agir en offrant son hospitalité. Sans parler de résistance ni de résilience. Rencontre.

 

Au milieu du salon de son petit appartement, elle nous attend, souriante, assise dans sa chaise roulante. Avec elle, la discussion est directe, franche et autour du thé qu'elle a préparé, on pourrait papoter pendant des heures. Des histoires, Josiane Mignolet en a des centaines à raconter. Sur sa vie, ses expériences et toutes les rencontres qui ont forgé sa personnalité. Un caractère bien trempé hérité d'une tradition familiale qui aime le risque et brandit les valeurs de partage et de solidarité.

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Le déclic s'est fait en janvier dernier. Le ministère de l'Intérieur venait de décider de mener des opérations policières dans la capitale belge pour arrêter les migrants en séjour illégal. "Même pas peur", se dit-elle lorsqu'elle décide alors d'accueillir un soir "trois p'tits gars" dans une chambre inoccupée de son appartement. "Je me suis dit que cette situation n'était tout simplement pas admissible". Le projet de loi sur les visites domiciliaires et les arrestations en février lors d'un vernissage d'une exposition à l'asbl flamande Globe Aroma n'ont fait qu'accentuer l'indignation et la volonté de Josiane. "Là, c'était trop", lance-t-elle.

Mamie fait de la résistance

Respect et admiration. C'est ce que beaucoup ont éprouvé en lisant son témoignage publié sur la Plateforme citoyenne. Alors qu'elle venait tout juste d'ouvrir sa porte aux migrants, on parlait déjà d'elle comme d'une super-mamie bruxelloise qui fait de la résistance. "Mon âge, mon handicap et en tant que fille de résistants, je fais un excellent porte-drapeau", s'amuse-t-elle. "On ne peut pas trouver mieux !" Sincère autant qu'émouvante, l'histoire de cette "hébergeuse de dernière minute" a résonné jusqu'en commission de l'Intérieur, tant elle a marqué l'esprit de Mehdi Kassou, porte-parole de la Plateforme citoyenne qui prend en charge les migrants du parc Maximilien.

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Quand on parle d'elle, le parallèle est vite fait entre le combat de ses parents - anciens résistants - et celui qu'elle mène aujourd'hui. ¨Pour elle, inutile de parler de résistance avec un grand "R" quand on héberge des migrants. "L'esprit de résistance, il faut l'avoir certes. Il faut faire partie de ceux qui ne se laissent pas faire", explique-t-elle. Mais tandis que certains évoquent le souvenir du "bruit des bottes" d'autrefois pour parler des contrôles policiers dans les foyers bruxellois, elle préfère nuancer : "C'est de l'amplification poétique, mais ça n'a rien à voir". Petite, elle se souvient certes de l'étoile jaune cousue sur le manteau d'un voisin ou d'un ami, venu trouver refuge dans le foyer familial. "Mais le vrai bruit des bottes, c'est quand ils sont venus arrêter mes parents", précise-t-elle. Depuis, à chaque fois qu'elle offre son hospitalité et partage son couvert, elle revoit le visage de sa mère émue face à l'étranger, révoltée par son exclusion.

Josiane Mignolet, dans son appartement. © DR

Ni gloire ni représailles

Le jour où elle décide d'héberger des migrants, Josiane ne veut pas de la casquette de super mamie. "Au début, je me suis dit que je risquais de recevoir des choses très désagréables dans ma boîte aux lettres ou que, par représailles, on me fasse des coups bas. Je ne voulais pas me faire remarquer ni voir les gens du quartier me féliciter en tapant des mains dès qu'ils me croisent à la caisse du GB". Quant à ceux qui lui disent : "Félicitations, tu as réussi ta résilience", elle aurait presque "envie de les étrangler". "Certes, j'ai dû modifier un peu mon mode de vie. Mais il ne s'agit pas du tout d'une résilience".

On n'est pas sans pouvoir comme on voudrait nous le faire croire.

Quand on la questionne sur son combat à elle, Josiane préfère de loin parler de celui des autres. Humble, l'octogénaire qui de nature "ne se préoccupe pas vraiment de l'avenir et vit la vie au jour le jour" voue une fascination immodérée pour les mouvements citoyens qui tentent de faire bouger les lignes. Quand au détour d'une conversation, certains lui disent qu'héberger des migrants ne sert à rien, elle rétorque : "Si, bien sûr que ça sert à quelque chose !" Pour elle, cette nouvelle vague citoyenne qui fait pression sur les instances dirigeantes est porteuse d'espoir. "Aujourd'hui, on soulève les couvercles des casseroles, on assiste à l'intrusion du peuple au sein des groupes politiques", explique-t-elle en citant le cas récent de Notre-Dame-des-Landes. "On n'est pas sans pouvoir comme on voudrait nous le faire croire. C'est ça qui me porte", lance-t-elle.

Côtoyer l'inconnu, le vrai

Sur la Plateforme citoyenne, Josiane ne fait pas dans l'excès de zèle. Elle attend la dernière minute pour accueillir les quelques uns qui n'ont pas encore trouvé un toit pour passer la nuit. Ce qui n'arrive que rarement, nous dit-elle. "La plupart du temps, du moins en ce moment et au parc Maximilien, dès 11 heures du soir il n'y a plus personne". Et quand elle leur ouvre sa porte, c'est en toute simplicité. Du pain, un pot de pâte à tartiner et du Nescafé : c'est tout ce qu'elle propose à ses invités. "Je ne les chouchoute pas. S'ils ne me demandent rien, je ne me tracasse pas et je ne pose aucune question".

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Simplicité aussi dans les échanges avec les migrants : "Il faut leur foutre la paix". "Quand on héberge des étrangers chez soi, on veut toujours être le plus accueillant possible et les mettre à l'aise à tout prix", explique-t-elle. "Or, on ne sait pas ce qu'ils vivent ni ce qu'ils ressentent au quotidien depuis qu'ils ont quitté leur foyer. Le plus souvent, ils sont fermés et ne sont pas toujours ouverts à l'échange. Mais c'est comme ça, il faut laisser les choses être telles qu'elles sont. C'est assez déroutant mais c'est ce que j'apprends aujourd'hui", conclut Josiane.

Face à l'inconnu, on fait tout pour qu'il ne le reste pas. Autrement, il nous gène parce qu'il nous fait peur.

Et si Josiane aide en accueillant, elle reçoit aussi de cette expérience qui lui apporte aussi le sentiment de "servir à quelque chose". "Vous savez, quand on est une vieille personne, on se pose la question de savoir à quoi on sert encore. On a un peu l'impression d'être un géranium de balcon qui, pour se tenir en forme et garder de belles couleurs, doit faire de l'auto-arrosage", rit-elle. "En faisant ce genre de petites actions, on se dit qu'on sert encore à quelque chose et qu'on peut faire un tant soit peu bouger les choses".

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