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Six mois après l'ouragan Irma, Saint-Martin s’impatiente

Tous les dimanches, des bénévoles choisissent une plage et la nettoient. Ces endroits n'ont pas été nettoyés depuis l'ouragan et de nombreux déchets et débris s'y trouvent toujours. | © AFP PHOTO / Lionel CHAMOISEAU

Société

Quatre ministres étaient, en début de semaine, dans la petite île française des Caraïbes pour faire le point sur le chantier de la reconstruction.

Dans cette baie du sud de Saint-Martin, un bout de mât sort de la mer. Au-dessus de la rive, un voilier dort, éventré, dans la végétation qui a repris ses droits. Les palmiers dégarnis penchent tous d’un côté. Sur la route, les voitures circulent, l’une sans porte, l’autre sans coffre, le pare-chocs manquant ou du plastique tenant lieu de fenêtre. Au loin, des bâches en guise de toiture ondulent sous le vent. Partout, des amas de tôles, des gravats, des carcasses de voitures, des bâtiments – parfois de luxueux complexes – défoncés… Faute de touristes et parce que l’eau n’a pas encore rendu ou digéré les déchets de l’ouragan Irma, les baigneurs sont rares. « Il y a devant la plage deux grilles qui sortent de l’eau  », dit une cliente au réceptionniste d’un 4-étoiles.

A Sandy-Ground, quartier populaire, Wilhemina a perdu sa maison, et son fils, la santé. Ils ont vécu Irma coincés sous un matelas contre la commode, tout le reste est parti, le toit, les murs, les fenêtres, les portes. Il ne reste, devant un tas de gravats, qu’une boîte aux lettres à son nom, qui a, on ne sait comment, tenu. Wilhemina est, depuis, hébergée chez un ami, et son fils a perdu le sommeil. Ici, 95 % du bâti a été endommagé, dont 20 % complètement. Et 7 000 personnes ont déjà quitté l’île.

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Le logement est le problème principal de Saint-Martin. Enfin, l’un des problèmes principaux… 86 personnes, dont 40 enfants, sont toujours logées, dans des conditions rudimentaires, à l’école Nina-Duverly, désaffectée, à Marigot, chef-lieu de l’île. Ces 27 familles s’entassent dans une douzaine de salles de classe. « On n’a pas le choix », dit Jean, hébergé ici avec son épouse, leurs trois enfants et son beau-frère.

Les prix ont flambé et la pénurie de logements s’est aggravée. Faute de solutions, beaucoup restent dans un habitat précaire et remettent les travaux à plus tard. Seuls 40 % des propriétaires avaient assuré leurs domiciles. Selon les assureurs, 84 % des dossiers habitation ont reçu un premier règlement, mais souvent il vient seulement d’arriver et il n’est pas suffisant. Quant aux 60 % non assurés, ils ont, pour la plupart, réparé avec des moyens de fortune. Des rustines qui ne tiendront pas lors d’un prochain ouragan.

Et quand bien même l’argent serait là, les carnets de commandes des entreprises sont pleins pour au moins les deux prochaines années, les matériaux de construction manquent et l’approvisionnement prend des semaines, voire des mois. « On passe notre temps à courir derrière les devis », dit Léo, « un Blanc créole» qui a investi – et en grande partie perdu – le pécule de sa retraite. Les propriétaires de 20 % des logements n’ont pas été retrouvés ; des investisseurs ayant profité de la défiscalisation et qui ne savent probablement pas qu’ils possèdent un appartement ici. Difficile de leur demander de faire des travaux ! Alors, partout, le provisoire fait office de définitif.

© AFP PHOTO / Lionel CHAMOISEAU

Une économie qui peine à redémarrer

Quant au redémarrage de l’économie, presque intégralement tournée vers le tourisme, il est lent. Faute, d’abord, de logements pour accueillir les ouvriers venus en renfort et les touristes. Les « métros », les Blancs de métropole, qui faisaient tourner une partie des commerces de l’île, sont mécontents. En cause, encore, les assurances, qui peinent à s’acquitter des dommages. « Pour mon entreprise, évaluée à 600 000 euros, je n’ai reçu qu’un chèque de 10 000 euros », dit l’un. Les assureurs ont estimé la facture à 990 millions d’euros (la moitié sera prise en charge par l’Etat au titre de catastrophe naturelle) et, eux aussi, manquent de tout – moyens, experts, devis. « C’est le cauchemar », confirme un responsable de la Fédération francaise de l’assurance.

Edouard Philippe avait promis la visite d’un ministre tous les deux mois. Dimanche 4 mars, c’est à quatre qu’ils ont débarqué en un carré serré, coincés deux par deux dans un minibus, honorant à marche forcée les nombreux rendez-vous calés sur l’île. Il y avait Annick Girardin (Outre-mer), Gérald Darmanin (Budget), Julien Denormandie (Cohésion des territoires) et Sébastien Lecornu (Ecologie). La situation est complexe.

L’île est scindée en deux – la partie française et la néerlandaise. Et des divisions persistent entre les Blancs, les métros, minoritaires, et les Saint-Martinois noirs ou métis ; entre les langues (l’anglais, le créole, le français, l’espagnol) ; entre les Français et les nombreux illégaux ; entre le pouvoir de l’Etat et celui de la collectivité présidée par l’affable Daniel Gibbs – « un copain », dixit Darmanin. Car en vertu de l’article 74 de la Constitution, la collectivité jouit de pouvoirs importants, comme celui de lever l’impôt. « Saint-Martin ne rapporte donc rien à l’Etat français », explique un officiel, mais bénéficie de régimes dérogatoires, dont la fameuse défiscalisation. « La collectivité n’a pas les moyens de son indépendance politique », assure Darmanin.

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L’arbitrage sur les moyens accordés à l’île aura lieu le 12 mars, lors d’un comité interministériel

Un premier bilan est dressé, le diagnostic est posé, et la volonté politique établie. Reste à convaincre les différents acteurs, aux besoins parfois contradictoires. Côté gouvernement, on estime avoir déjà beaucoup fait : hors coût pour la reconstruction, 300 millions ont été alloués pour un moratoire sur les charges sociales patronales, la prolongation du chômage partiel, la carte prépayée accordée aux plus pauvres pour leurs courses, etc. Des mesures appréciées localement. Mais il reste tant à faire ! « C’est le plus gros cyclone que la France ait jamais connu », répète, comme une excuse, Girardin. Rien que la collectivité, qui était assurée à hauteur de 15 millions, compte 300 millions d’euros de dommages selon un officiel de la métropole. « Plus », affirme Gibbs.

L’arbitrage sur les moyens accordés à l’île aura lieu le 12 mars, lors d’un comité interministériel : sept plans de financement sont au programme, pour les infrastructures, mais aussi les réseaux, le logement social… En échange de son aide, l’Etat fait pression pour instaurer de nouvelles normes, notamment d’urbanisme, mais aussi pour faire appliquer les règles de la République – on estime qu’au moins un emploi sur deux n’est pas déclaré. Là encore, les positions semblent irréconciliables entre une population pressée que ça reparte et les autorités qui, une fois n’est pas coutume, privilégient le long terme.

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Un choc culturel, tant ce territoire avait, au dire même de Gibbs, été « abandonné ». Une police de l’urbanisme et de la construction, dotée de 6 personnes, sillonne désormais l’île. Et la chasse est faite au travail illégal : la reconstruction d’un grand complexe hôtelier a été arrêtée, peut-être définitivement, après un contrôle. Alors, ça coince, surtout chez les métros, « asphyxiés par les normes et les contrôles », dixit un chef d’entreprise. « Je sais que ça bouscule, comprend le préfet Philippe Gustin, délégué interministériel chargé de la reconstruction. Mais Irma est le révélateur des problèmes d’une île déjà très fragilisée. Entre 1982 et 2000, la population a été multipliée par 4. Le réseau en eau était obsolète. Il faut faire une refondation des bâtiments, de l’économie, des réseaux, du social et du sociétal. Nous avons une petite fenêtre de tir avant que les gens oublient les stigmates d’Irma. »

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La feuille de route édictée par Emmanuel Macron à ses ministres était, rappelle Annick Girardin : « Faire vite, bien et mieux ». Et ici, comme souvent, le vite est l’ennemi du bien. Or un autre compte à rebours, très inquiétant, a commencé : dans un peu plus de trois mois débutera la prochaine saison des cyclones.

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