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L’armée, « un monde de mecs » qui tente de se diversifier

Célie est entrée à la Défense en 2010. Elle aurait pu être officier mais a préféré le terrain à la bureaucratie. | © DR

Société

Au sein de l’armée, elles font souvent office d’ovnis. Pourtant elles existent : Célie est l’une d’entre elles.

Les femmes peuvent s’enrôler dans l’armée belge depuis 1975. Même si elles sont encore minoritaires (7,92 %), elles peuvent occuper toutes les fonctions. À titre de comparaison, l’armée américaine (qui compte environ 15 % de femmes) n’a rendu l’entièreté des postes accessible aux femmes qu’en 2013. Constatant que le nombre de femmes recrutées stagnait depuis plusieurs années, la Défense a décidé de mettre en avant la mixité dans ses rangs. La dernière campagne de recrutement en est la preuve : deux des quatre militaires « ambassadeurs de la Défense » sont des femmes. Concernant le salaire, il existe des écarts mais ceux-ci sont les conséquences des différences d’ancienneté et de grade, et non pas de genre. Le sommet de la hiérarchie reste toutefois quasi exclusivement masculin. L’année dernière, la Défense s’était réjouie de voir une troisième femme, Lutgardis Claes, à revêtir le grade de général-major (deux étoiles). Cette dernière, comme les deux précédentes – aujourd’hui retraitées -, faisait partie des premières promotions de l’École Royale Militaire (ERM) à accepter des femmes comme élèves officiers.

La dernière campagne de recrutement a mis les femmes en avant, contrairement aux années précédentes. © Mil.be

Les femmes, l’atout douceur de la Défense

La Défense compte 2.204 femmes et 25.687 hommes. Elles sont proportionnellement plus nombreuses dans la Composante Médicale (27 %), suivie par les Musiques (18 %). La Marine (11 %), la Force aérienne (8,4 %) et la Composante Terre (5 %) complètement le classement. Une trentaine de femmes sont actuellement en formation et n’ont pas encore de « couleur », comme on dit dans le jargon. Côté grade, on retrouve plus de femmes officiers (13 %) que de sous-officiers (7,11 %) et de volontaires (6,93 %). Elles sont considérées comme « indispensables ». D’après la Défense, « elles ont souvent un contact plus facile avec une grande partie de la population locale et sont généralement à l’aise dans la communication personnelle. En outre, une approche et un point de vue féminin peuvent se révéler utiles dans l’exécution de l’une ou l’autre mission ».

Un sociologue de l’ERM, cité dans une publication de l’ASBL Femmes Prévoyantes Socialistes (FPS), s’interroge sur ces qualités d’écoutes et de communication. « Nous pouvons nous demander s’il s’agit de réelles qualités ou d’une simple projection au sein même du monde militaire des stéréotypes véhiculés par notre société ». Avant de répondre lui-même à cette réflexion, en prenant l’exemple de l’Afghanistan, où des soldats belges contribuent à l’opération de l’OTAN Resolute Support Mission (RSM). « Dans certains pays, comme en Afghanistan, la femme militaire pourra plus facilement rentrer en contact avec la population civile féminine que les hommes. Dès lors, nous pouvons avancer le fait que le personnel féminin apporte une plus-value à la Défense dans le sens où notre armée opère dans des contextes culturellement différents ».

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L’absence des femmes brille surtout dans les unités de combat, comme les para-commandos, les Chasseurs Ardennais ou le 12/13 de Ligne spadois. Plusieurs explications : d’autres secteurs militaires, susceptibles d’attirer davantage la gent féminine, sont moins mis en avant ; les exigences physiques parfois pénibles et le manque d’affinité pour certains emplois, qui est propre à chacun.

« Il faut savoir s’imposer »

Comme la plupart des femmes de l’armée, Célie a un caractère fort et un certain répondant. « C’est un monde de mecs ! Il faut savoir s’imposer pour être acceptée », avance-t-elle, l’air sûre d’elle. Sous-officier au 4ème Bataillon de Génie d’Amay, elle s’est engagée en 2010 en tant qu’officier. Après avoir passé un an sur les bancs de l’ERM, elle se rend compte qu’elle n’a pas le profil de l’emploi. « Je voulais travailler avec mes mains, être sur le terrain », justifie-t-elle. Ne lui parlez pas de rester derrière un bureau. « Entrer dans l’armée, c’était une vocation. J’ai foncé en sortant de ma rhéto. Ce que je voulais, c’était aller en mission. » Elle se fait reclasser en sous-officier et suit une formation à l’École Royale des Sous-Officiers (Saffraanberg).

Cette Schaerbeekoise se définit comme une casse-cou « un peu garçon manqué ». Elle fait de l’escalade, de la boxe anglaise, de la course à pied et un loisir qui combine dérapage et tricycle, le drift trike. Sa spécialité : l’électricité. Pourquoi le génie et pas l’infanterie ou la logistique ? « J’avais appris que c’était là qu’on pouvait partir le plus souvent ». Elle n’a pas été déçue. À 25 ans, elle est déjà partie en République Démocratique du Congo (RDC) et au Moyen-Orient. Elle avoue sans sourciller avoir nettement préféré la première mission à la seconde.

Célie sera bientôt mutée à Peutie. Après son départ, son peloton (30 personnes) ne comptera plus qu’une seule femme. Et même si Célie dit s’entendre à merveille avec ses collègues masculins, elle ne peut s’empêcher de souligner ce chiffre. « Une sur trente ». © DR

Les femmes sont moins nombreuses en mission à l’étranger

À Likasi, dans la région minière du Katanga, elle coache des militaires congolais en maçonnerie et en électricité. Ensemble, ils retapent un orphelinat. « Dès le premier jour, j’ai aimé ça. Certains disent : l’Afrique, on l’aime ou on la déteste. Moi, elle m’a prise aux tripes. Les conditions dans lesquels vivent ces gamins sont très difficiles. Quand on a commencé notre travail à l’orphelinat, des fils électriques pendaient du plafond. En montant dans leur lit, ils pouvaient se faire électrocuter. Je ne sais pas par quel miracle ce n’est jamais ! Les murs des pièces étaient noirs de saleté. Là-bas, on sentait qu’on avait accompli quelque chose. On le voyait dans le sourire des enfants, on le sentait dans nos contacts quotidiens avec la population », se souvient-elle avec une pointe de nostalgie.

En Jordanie, elle s’occupe de l’infrastructure (zone de stockage des munitions, pistes de décollage, etc.) de la base militaire qui abrite les F-16 engagés en Irak et en Syrie contre l’État islamique. « Il y avait des réparations importantes, notamment sur le tarmac, pour permettre aux avions de décoller. À la fin de la mission, ce n’est pas pareil. On sait qu’on a servi quelque chose mais… c’est beaucoup plus compliqué de voir le sourire du pilote qui s’envole (rires) ! ». Desert Falcon, le nom de l’opération en Jordanie, apporte également son lot de solitude. Elle est la seule fille de son détachement. « Ici, on est deux. Sur trente. Ça n’est pas énorme mais ça ne me fait ni chaud ni froid. Par contre, en mission, ça fait du bien de pouvoir parler entre filles. Ça m’a manqué en Jordanie ».

Célie était présente sur la base aérienne des F-16 en Jordanie. Son collègue direct étant un homme, elle a « moins eu l’occasion de me confier sur des sujets féminins ». © BELGA

Et le harcèlement dans tout ça ? Elle n’en a pas fait les frais. « Oui, il y en a. Mais où est-ce qu’il n’y en a pas ?! », remarque-t-elle. Les #balancetonporc et #metoo n’ont en tout cas pas bouleversé la vie de la caserne. Ni la sienne. Peut-être parce qu’elle est taquine, voire rentre-dedans. Ou peut-être parce que « mes gars savent très bien que je leur casserais la gueule (rires) ». Cela dit, taquiner fait partie de l’ADN de la Défense. La résistance des soldats est mise à rude épreuve pendant leur formation de base. La suite ? Tout dépend de l’attitude de chacun. « Moi aussi, je les taquine. Ca ne veut pas dire que je les harcèle. Je pense que tout est une question d’attitude. Il faut pouvoir rire sans aller trop loin. Et ça, c’est valable à la Défense mais aussi dans la vie de tous les jours », sans s’attarder plus amplement sur le sujet.

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Elle passe le 13 novembre 2015 en Afrique, scotchée comme le reste du monde face aux images ensanglantées du Bataclan, du Petit Cambodge et du Carillon. Peu de temps après, son bataillon est déployé dans le cadre de l’Opération Vigilant Guardian (OVG), la mission militaire de surveillance dans les rues du pays. À son retour en Belgique, elle suit une formation sur le combat rapproché et l’utilisation d’armes non-létales puis repart en mission à Liège et à Bruxelles. « J’ai fini par arrêter de compter les semaines pendant lesquelles j’étais partie. Avant d’être spécialiste de l’électricité, je suis militaire », dit-elle, l’air sévère. Sa première semaine en patrouille dans la capitale est celle du 22 mars. « J’ai beaucoup appris de ce jour-là. Sur les gens. Sur mes gars. Sur moi-même ».

Durant les deux prochaines années, Célie ne partira probablement pas à l’étranger. Elle est en passe d’être mutée à Peutie à un poste qui ne la fait pas vraiment saliver. Surnommée « p’tit bonhomme » ou « fomme » par ses collègues, elle espère revenir un jour dans une unité opérationnelle. Éventuellement à Amay, où elle vient d’acheter une maison. La jeune femme croise surtout les doigts pour retourner sur les théâtres d’opérations extérieures à la fin de sa mutation, qui survient plus d’une fois au cours d’une carrière militaire. « C’est le jeu », soupire-t-elle. « Ça va me manquer de ne plus être avec mes gars. Peut-être que ce sera bien là-bas hein, je ne dis pas ! Mais bon… (soupirs) On regrette ce qu’on connaît, pas ce qu’on ne connaît pas encore ».

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