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Le National Geographic face à son passé raciste

National Geographic race

Dans son dernier numéro, le magazine s'intéresse aux "races" et au racisme | © National Geographic

Société

En 130 années d’existence, le magazine américain National Geographic n’a eu de cesse de repousser les frontières, emmenant ses lecteurs à la découverte de lieux et de peuples lointains et méconnus. Avec, jusque dans les années 70, un regard parfois aussi raciste que curieux sur les sujets mis à l’honneur.

C’est en tout cas ce qu’avance Susan Goldberg, rédactrice en chef du magazine, qui a saisi l’occasion du dernier numéro consacré aux « races » pour évoquer le passé raciste du magazine dans un article qui sonne à la fois comme un aveu et comme un manifeste. Dès le titre, Susan Golberg annonce la couleur : « Pendant des décennies, nos reportages étaient racistes. Pour nous en détacher, il nous faut le reconnaître ». Et la rédactrice de s’inspirer de son expérience personnelle pour faire un mea culpa au nom du magazine : « Je suis le dixième rédacteur en chef de National Geographic depuis sa création, en 1888. J’en suis la première rédactrice en chef, juive de surcroît, deux groupes de population qui ont eux aussi été discriminés aux Etats-Unis ».

Il m’est douloureux de partager cet affreux état de fait qui fait pourtant partie de l’histoire du magazine. Mais puisque nous avons aujourd’hui décidé de faire une couverture exceptionnelle du sujet des « races », il nous faut faire cet examen de conscience avant de considérer de faire celui des autres.
Susan Goldberg

Aidée de John Edwin Mason, professeur à l’université de Virginie spécialisé dans l’histoire de la photographie et l’histoire de l’Afrique, Susan Goldberg s’est penchée sur les archives du magazine, avec un constat édifiant : pendant longtemps, le magazine célébrait la diversité à l’étranger tout en l’ignorant dans son propre pays. « Ce que M. Mason a découvert, c’est que jusque dans les années 70, National Geographic ignorait complètement les personnes de couleur qui vivaient aux Etats-Unis, ne leur reconnaissant que rarement un statut, le plus souvent celui d’ouvriers ou de domestiques, explique Susan Goldberg. Parallèlement à cela, le magazine dépeignait avec force reportages les « natifs » d’autres pays comme des personnages exotiques, souvent dénudés, chasseurs-cueilleurs, sorte de « sauvages anoblis », tout ce qu’il y a de plus cliché ».

Le magazine repousse ses frontières – National Geographic

Entre stéréotypes et jugements racistes

Au-delà des clichés, certains articles étaient franchement racistes. Ainsi, John Edwin Mason et Susan Goldberg sont notamment tombés sur un article de 1916 consacré à l’Australie, et où les photos d’Aborigènes sont légendées de la sorte : « Deux Noirs sud-australiens : ces sauvages se classent parmi les moins intelligents de tous les êtres humains ». Une phrase qui choque aujourd’hui, mais que John Edwin Mason tient toutefois à replacer dans son contexte : ainsi, lors de la naissance du magazine en 1888, la colonisation était à son apogée, et National Geographic ne faisait que refléter la pensée prédominante de l’époque. Une rationalisation qui n’empêche pas Susan Goldberg de faire son mea culpa. « Dans deux ans, pour la première fois dans l’histoire des Etats-Unis, moins d’un enfant sur deux sera Blanc. Il est sans doute temps de parler des conflits basés sur l’idée erronée de « races ». D’essayer de comprendre pourquoi nous continuons à distinguer les hommes et à construire des communautés inclusives. D’analyser le recours politique actuel aux logiques éhontément racistes et de prouver que nous valons mieux que cela ». 

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