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Le crâne de Lusinga interroge le passé colonial belge

Crane Lusinga

Le crâne de Lusinga se trouve actuellement dans un carton au musée des sciences naturelles de Bruxelles. | © Ronald Dersin

Société

Insoumis, le puissant chef tabwa Lusinga eut la tête tranchée. Son crâne fut emmené en Belgique. Il y est encore… A l’abri des regards, ignoré de nos contemporains, il repose dans une boîte qui se trouve au Musée des sciences naturelles de Bruxelles. Paris Match Belgique le sort de cette oubliette.

« Je fais apporter la tête de Lusinga au milieu du cercle. Je dis : ‘Voilà l’homme que vous craigniez hier. Cet homme est mort parce qu’il a toujours cherché à détruire la contrée et parce qu’il a menti à l’homme blanc.’ ». Le 9 décembre 1884, lorsqu’il écrit ces lignes dans son journal, le lieutenant Emile Storms est au faîte de sa puissance. Installé depuis un peu plus de deux ans dans la région du lac Tanganyika, ce militaire belge est alors le commandant de la 4ème expédition de l’Association Internationale Africaine (AIA), une organisation créée à l’initiative du Roi Léopold II pour « explorer » l’immense territoire qui deviendra bientôt le Congo belge.

L’AIA affichait des ambitions « civilisatrices » et « antiesclavagistes » mais il ne s’agissait de rien d’autre que d’une entreprise de conquête s’inscrivant dans la course que plusieurs puissances européennes se livraient alors pour coloniser l’Afrique centrale. Le plan d’action était simple. Sur le terrain, planter le drapeau bleu avec une étoile dorée de l’AIA dans un maximum de territoires, y « soumettre » les populations locales ; dans les sphères diplomatiques, préparer le moment où cette occupation de fait serait « officialisée » par les chefs d’Etats européens. Ce qui fut fait lors de la Conférence de Berlin qui, le 26 février 1885, livra le Congo au Roi Léopold II.

Au même titre qu’Henry Morton Stanley, Emile Storms a été l’un des maillons de cette entreprise proto-coloniale mais, bien qu’un monument le célèbre, square de Meeûs à Bruxelles, son histoire est largement méconnue dans son pays natal. Le parcours de cet homme qui brandissait la tête coupée d’un chef local dont il avait fait disparaître les villages en une journée de terreur – quelques 60 morts et 125 prisonniers dont on ne sait rien de ce qu’ils devinrent- apporte pourtant un éclairage signifiant sur une période importante de l’histoire de la Belgique et du Congo.

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Plus de 130 ans après ces évènements, à Bruxelles, nous sommes reçus dans les bureaux de Camille Pisani, la directrice générale de l’Institut Royal des Sciences Naturelles de Belgique. Situation pour le moins particulière, un crâne se trouve sur la table de réunion. Ces restes humains sont ceux de Lusinga lwa Ng’ombe, le chef qui fut décapité à l’occasion de l’expédition punitive commanditée par Emile Storms en décembre 1884. Le crâne est numéroté, étiqueté… Et nous pensons aussitôt à cette phrase qui se trouve dans le journal d’Emile Storms à la date du 15 décembre 1884 : « J’ai pris la tête de Lusinga pour la mettre dans ma collection. » Nous songeons aussi à cette lettre que nous avons lue dans les archives de ce militaire qui sont conservées à Tervuren par le Musée Royal de l’Afrique centrale ; des mots adressés le 19 décembre 1883 par le commandant de la 4ème expédition à son chef, le colonel Maximilien Strauch, secrétaire général de l’AIA : « Au Marungu, j’ai eu une petite difficulté avec le fameux Lusinga. Le fond de l’affaire est que je lui ai refusé de la poudre. Il a dit qu’il couperait la tête au premier homme de ma station qu’il rencontrerait. S’il a le malheur de mettre son projet à exécution, la sienne, pourrait bien, un jour arriver à Bruxelles avec une étiquette, elle ferait fort bonne figure au musée. »

Lettre Lusinga
DR

Le crime était donc prémédité. Et si Storms ramena ce crâne mais aussi ceux de deux autres chefs insoumis en Belgique, ce ne fut pas sans y avoir été encouragé… Strauch, ce proche conseiller de Léopold II, lui avait écrit le 20 juillet 1883 : « Nous vous approuvons de consacrer vos loisirs à la formation de collections d’histoire naturelle. Ne vous pressez pas d’expédier en Europe vos échantillons. (…) Ne manquez pas non plus de recueillir quelques crânes de nègres indigènes si vous le pouvez sans froisser les sentiments superstitieux de vos gens. Choisissez autant que possible les crânes d’individus appartenant à une race bien tranchée, et dont le caractère n’a pas subi de modifications physiques par suite de croisements. Notez soigneusement le lieu d’origine des sujets, ainsi que leur âge quand cela est possible. »

Vers une restitution ? Une première en Belgique

Comment le crâne de Lusinga est-il arrivé dans cette boîte que le musée des sciences naturelles rouvre à notre demande ? Est-il éthique qu’il reste ainsi à l’abri des regards, muet, oublié ? Quelle histoire dans l’Histoire, nous racontent ces restes humains ? Le dossier publié dans l’édition papier de Paris Match Belgique répond largement ces questions. Il y en a une autre, essentielle : la Belgique n’est-elle pas confrontée au devoir moral de restituer ces restes humains ? La directrice générale de l’Institut Royal des Sciences Naturelle de Belgique (IRSBN), Camille Pisani ne s’y opposerait pas : « Si un descendant demandait à récupérer ces restes humains identifiés, je donnerais un avis favorable. Il faudrait cependant des garanties en termes d’identification, notamment via un test ADN et une documentation complète de la pièce avant restitution. J’ajoute que ces items font partie du patrimoine de l’Etat et que s’en séparer impliquerait un travail législatif car ce cas de figure se présenterait pour la première fois en Belgique.»

Statue Emile Storms
Emile Storms a sa statue Square de Meeus à Bruxelles. Copyright Ronald Dersin

En août 2016, le sénateur Bert Anciaux (Spa) avait interpellé la secrétaire d’Etat à la politique scientifique à propos des restes humains présents dans les établissements scientifiques fédéraux (ESF). A propos des « collections » de l’IRSNB, le gouvernement belge indiquait alors que « les restes humains provenant d’Afrique, d’Asie, d’Amérique et d’Océanie comptent environ 687 items. Il s’agit principalement de crânes et fragments osseux, et de quelques squelettes fragmentaires ou complets, dont deux moulages. Nous ne connaissons pas le nom des individus. »

L’enquête de Paris Match Belgique démontre cependant le contraire. Outre celui de Lusinga, les crânes de deux autres « individus », ceux d’autres chefs insoumis qui furent décapités sous la commandite d’Emile Storms, ont abouti dans les boîtes de rangement discrètes de l’IRSNB. L’un des crânes oubliés a toutefois disparu des collections. En 2016, le gouvernement belge avait indiqué que « les Etablissements scientifiques fédéraux seraient favorables à l’organisation du retour des restes humains correspondant à des individus identifiés et réclamés par des personnes apparentées. ». Elke Sleurs (NVa) qui était alors Secrétaire d’Etat à la politique scientifique avait soulevé que, le cas échéant, un nouveau « cadre légal » devrait répondre à la « question de l’inaliénabilité des collections de l’État. »

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Le « butin » de Storms fut aussi constitué de deux autres crânes, mais encore de plusieurs statuettes qui font partie des « trésors » du Musée Royal de l’Afrique centrale (MRAC) à Tervuren. La question de la restitution se pose aussi à propos de ces « objets d’art ». Tout en convenant d’un certain malaise par rapport à la circonstance de leur collecte, le directeur du MRAC, Guido Gryseels n’y est pas favorable. Il préférerait développer des collaborations avec des musées de pays africains débouchant sur des prêts à long terme, pour autant que les conditions de conservation soient optimales. Il nous dit aussi que la nouvelle exposition permanente du MRAC qui ouvrira ses portes au public avant la fin de cette année comportera un local spécifiquement dédié à l’origine des collections : « On abordera le passé colonial en prenant clairement distance par rapport à celui-ci en tant que système. Nous n’éprouvons aucune sympathie pour la façon choquante dont certaines collections ont été acquises par l’action de militaires, par le recours à la violence. »

Une enquête à découvrir dans l’édition papier de Paris Match Belgique disponible en librairie dès ce jeudi 22 mars 2018. Pour approfondir le débat, notre journaliste Michel Bouffioux a aussi créé un blog dédié à ce dossier : www.lusingatabwa.com

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