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Au Cambodge, la liberté d’informer dégringole

L'année passée, en quelques mois, près de 25 organes de presse ont été fermés ou privés d’antenne (Photo d'illustration). | © EPA

Société

Au pays d’Angkor Wat, où les élections législatives se dérouleront en juillet, la liberté d’informer et d’être informé décline de manière vertigineuse. Premier ministre depuis 32 ans, Hun Sen est décidé à conserver son pouvoir. Pour y parvenir, il muselle les voix qui s’élèvent au sein de l’opposition mais aussi de la presse. 

Depuis quelques jours, le royaume khmer s’inquiète de la disparition de son dernier journal indépendant anglophone, le Phnom Penh Post. Selon différents médias, le gouvernement a envoyé une facture de 3,9 millions de dollars au CEO du quotidien, Marc Holmes. Ce dernier se veut toutefois rassurant. D’après lui, il s’agit d’une procédure normale, qui s’inscrit dans le cadre d’un renforcement des lois sur l’imposition. Il a également nié les rumeurs selon lesquelles le Phnom Penh Post serait sur le point d’être fermé.

Mais vu les efforts déployés par le parti au pouvoir (CPP), à l’approche des élections générales, pour museler toute voix critique et indépendante, la rumeur persiste. Pour comprendre, il faut avant tout revenir sur le parcours d’Hun Sen, l’indéboulonnable Premier ministre, au pouvoir depuis 1985.

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Hun Sen sert comme Premier ministre 1985. Aucun Premier ministre au monde ne détient un tel record de longévité. AFP PHOTO / PETER PARKS

En 1993, les premières élections pluralistes sont organisées sous l’égide des Nations-Unies. Le pays se relève alors à peine du génocide perpétré par les Khmer Rouges, qui ont exterminé 20 % de la population entre 1975 et 1979. Dans la Constitution, promulguée elle aussi en 1993, la liberté de la presse est décrite comme l’un des garants indispensables au fonctionnement démocratique du pays. Et pendant que cette presse libre se construit, Hun Sen (qui a servi brièvement Pol Pot en tant que commandant) instaure un régime autoritaire marqué par une vaste corruption.

Son principal opposant, Sam Rainsy, a longtemps vécu en exil en France. Pendant quelques années, il a pu revenir au pays, avant d’être banni en 2016. Menacé de prison à vie s’il rentre au Cambodge, il vit à Paris. Son parti (CNRP), qui connaissait un succès grandissant ces dernières années, a été dissout par Hun Sen l’an dernier. Son bras droit, Kem Sokha, a été emprisonné en novembre dernier pour trahison. Ses députés ont été chassés de l’Assemblée nationale et ses conseillers communaux ont été démis de leurs fonctions. Voilà donc, dans les grandes lignes, pour Hun Sen.

« Plier vos bagages et partez »

En 2017, le Cambodge occupait la 132ème place (sur 180 pays) au classement de Reporters Sans Frontières sur la liberté de la presse. Et d’après cette ONG, cela n’est pas prêt de s’améliorer en 2018. Journalistes arrêtés et accusés d’inciter au crime ou d’espionnage, organe de presse indépendants fermés, fake news diffusées par les médias proches du pouvoir, chantage à la carte de presse… La liste des attaques contre la presse indépendante s’étire depuis 2016.

En août 2017, le Cambodia Daily, le plus vieux quotidien anglophone du pays, découvre qu’il doit 6,3 millions de dollars au ministère des Finances pour des « taxes et impôts impayés ». Hun Sen annonce rapidemment la couleur : en cas de défaut de paiement, le Cambodia Daily devra « plier bagage et partir ». Il n’avait pas menti. Le 4 septembre 2017, ce quotidien indépendant met la clé sous la porte. Le message du gouvernement est pour le moins explicite : vous êtes avec ou contre nous. On comprend mieux pourquoi la taxe aujourd’hui demandée au Phnom Penh Post suscite tant d’inquiétudes.

Ironie du sort ou de l’actualité : dans sa dernière édition, le Cambodia Daily titrait « Descente vers la dictature pure et simple ». Le chef de l’opposition venait d’être arrêté par les autorités. EPA/MAK REMISSA

Facebook, le roi de l’info

Facebook est aujourd’hui devenu le principal canal d’information. Selon un récent rapport de Reporters Sans Frontières, une mise à jour du réseau social a rendu les pages des médias, des journalistes citoyens et des ONG moins visibles. Et donc moins visitées. « Facebook a lancé dans six pays tests, dont le Cambodge, une nouvelle fonctionnalité appelée “Explore”, qui consiste à reléguer les contenus d’information indépendante en quarantaine, dans un espace secondaire et peu accessible », décrit ce rapport. « L’impact de cette décision sur les quelques organes survivants de la presse indépendantes peut être ravageur. La page Facebook en khmer du Phnom Penh Post a perdu d’un coup 45% de ses lecteurs, et le trafic a baissé de 35%. (…) Et si un quotidien bilingue, installé depuis 25 ans, est affecté à ce point par la décisionde Facebook, le journaliste-citoyen, lui, est laminé. »

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En revanche, si quelqu’un a su mettre Facebook à profit, c’est le Premier ministre. En deux ans, il a gagné 8 millions de fans sur sa page. C’est beaucoup pour un pays qui compte environ 15 millions d’habitants. Aujourd’hui, il n’est pas que le Premier ministre avec un record de longévité imbattu : il est le troisième leader mondial le plus suivi au monde, après Donald Trump et Narendra Modi. Reste que Facebook s’avère être aussi un formidable outil pour identifier les critiques. En effet, le gouvernement est très attentif à ce qui est publié sur la page du Premier ministre mais aussi sur l’ensemble du réseau. Certaines publications se paient très cher : l’année dernière, une jeune femme postait un clip sur Facebook, où on la voyait lancer une chaussure sur un panneau du parti politique dominant. Réfugiée en Thaïlande, elle a été remise aux autorités le mois dernier et risque jusqu’à trois ans de prison pour outrage et incitation à la haine.

 

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