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Remplacement des F-16 : L’armée, de « Grande Muette » à « Grande Menteuse »

Image d'illustration. | © BELGA PHOTO / DIRK WAEM

Société

Tous les ingrédients d’un bon scandale sont réunis : un mensonge bien ficellé, un ministre en porte-à-faux, des millions d’euros en jeu… Depuis le lancement de l’appel d’offres pour le remplacement des F16 (dites RfGP), ce dossier est passé du statut de puzzle technico-financier à celui de casse-tête politico-diplomatique puis de petit putsch militaire. Bref, un dossier maudit sur toute la ligne.

Hier soir, la VRT a révélé que plusieurs haut-gradés savaient que la durée de vie des avions F-16 pouvait être prolongée. Pour ne pas perturber le processus d’achat des nouveaux avions, ils ont toutefois préféré cacher cette information au ministre de la Défense, Steven Vandeput (N-VA) et donc, au Parlement. Et voilà, comment on découvre que la Grande Muette est aussi une Grande Menteuse. Les généraux impliqués ont renoncé provisoirement à exercer leurs fonctions. « C’est terrible », gronde Benoît Hellings (Ecolo), député fédéral. « Une administration qui ment, c’est une chose. Mais quand cette administration, c’est l’armée… Ce n’est pas rien ! Et en plus, ce n’est pas une petite erreur. Il ne s’agit pas d’un officier qui a oublié un rapport dans son tiroir. Non, c’est le top du top de l’armée qui a organisé un gros mensonge. Je trouve cela très inquiétant. L’armée est au service de l’État, pas l’inverse ».

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Même son de cloche du côté d’Ahmed Laaouej, chef de groupe PS à la Chambre. « L’armée n’est pas là pour décider à la place du politique. Il y a certainement à faire une radioscopie du fonctionnement de l’armée et de la manière dont elle fait remonter les informations. Le Premier ministre et Steven Vandeput n’ont pas l’air de mesurer à quel point c’est grave et inadmissible. D’autant que ce n’est pas un acte isolé ».

Frederik Vansina, chef de la Composante Air, est l’un des militaires mis en cause. Il s’est provisoirement retiré de ses fonctions. BELGA PHOTO / KRISTOF VAN ACCOM

Le mensonge de trop

En effet, ce n’est pas la première fois que la Défense a des secrets pour le Parlement. André Flahaut (PS) le sait : fraîchement nommé ministre en 1999, il avait dû s’excuser devant les députés au nom de son armée. « C’était quelques semaines à peine après mon arrivée au gouvernement. Mais à la différence d’aujourd’hui, le dossier avait été caché par la Défense sous la législature précédente. Une étude sur les événements au Rwanda avait été commandée par un colonel. Le rapport mettait en lumière des éléments plutôt embarrassants, comme le sous-équipement des troupes, une certaine improvisation, un manque de préparation, le mauvais état du matériel… Bref, il ne fallait pas que ça se sache. La Défense avait préféré le laisser bien au chaud dans un fond de tiroir et la Commission d’enquête parlementaire Rwanda n’en a jamais eu connaissance », se souvient-il. « C’était très grave. Tout comme aujourd’hui ! On ne parle pas de l’achat d’une trottinette ou d’un camion ! Je pense qu’il y a encore des niches au sein de la Défense, qui décident de se la jouer solo. Des candidats-pilotes m’ont rapporté qu’on leur disait ‘ne vous en faites pas, dans trois ou quatre ans, vous volerez en F-35’… Ce dossier est plein de petits éléments qui montrent clairement que ça ne tourne pas rond ».

Steven Vandeput a commandé une nouvelle étude à Lockheed Martin, le fabriquant des F-16. Mais le mal est fait. Beaucoup de questions plânent encore sur le rôle du ministre (était-il au courant ?), de son ex-chef de cabinet adjoint (écarté l’an dernier, il est aujourd’hui lobbyiste pour Lockheed Martin) et de son ex-chef de cabinet Claude Van De Voorde (ancien chef de la Composante aérienne, aujourd’hui à la tête des services de renseignements militaires).

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Reste encore à déterminer si le gouvernement abandonnera la procédure d’achat en cours ou non. « Il y a beaucoup de questions sans réponse. Une critique qui est venue de l’opposition et avec laquelle je suis plutôt d’accord, c’est le manque de recherche du cabinet Vandeput. Les questions parlementaires sur le remplacement des F-16 se multiplient depuis un bon bout de temps et il répond toujours la même chose : au-dessus de 8 000 heures de vol, ce n’est plus possible. La semaine dernière, il a encore répondu, en renvoyant à ses réponses précédentes ! Moi, si j’étais ministre, j’en aurais marre de répondre à cette question ! J’aurais dit aux députés ‘je vais demander une étude à Lockheed Martin, comme ça on règle la question une bonne fois pour toutes et vous arrêtez tous de m’emmerder’ », commente Yves Huwart, secrétaire général du syndicat militaire apolitique ACMP-CGPM.

D’après lui, « cette petite bombe » dans le dossier F-16 devrait inciter l’état-major à regarder son nombril et à repenser son mode de fonctionnement. « Il n’y a pas d’organisation plus hiérarchisée que l’armée. Le chef veut être le chef et ça doit se passer comme il veut. Bien sûr, tout le monde n’est pas comme ça, loin de là. Mais ça fait partie de notre culture. Ce n’est pas un fonctionnement sain. C’est comme ça qu’on se déconnecte de la réalité », note-t-il, craignant que le mensonge de quatre hommes ne déteigne sur l’image de la Défense. Ce n’était pas le moment : celle-ci commençait à peine à redorer son blason.

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