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L’avocat belge de Julian Assange : « Les États cultivent le secret à un niveau jamais atteint dans l’Histoire »

Julian Assange, encore libre, en 2010. | © EPA/FELIPE TRUEBA

Société

Près de six ans après son entrée à l’ambassade équatorienne de Londres, Julian Assange joue toujours au jeu du chat et de la souris avec les États-Unis. Son avocat belge évoque les conditions d’une vie confinée et son combat pour la libération du fondateur de Wikileaks.

 

Update : Cet article (préalablement publié le 22 mars 2018) a été mis à jour le 29 mars 2018 avec les informations sur la « sanction » de l’ambassade d’Équateur, suite aux tweets de Julian Assange.

 

« La situation de Julian est inquiétante : l’ambassade est un lieu très petit, quatre ou cinq pièces en enfilade, sans accès à l’extérieur. C’est un endroit très confiné. Il n’y a pas de jardin, pas de terrasse, il ne peut pas sortir. Il est dans une situation d’isolement du monde », explique Christophe Marchand de son bureau bruxellois, à des kilomètres du petit studio de son client, le fondateur de Wikileaks. On se rappelle alors les images de Hacking Justice, documentaire sorti en 2017 sur Julian Assange, et projeté ce 27 mars à Bozar dans le cadre du festival Millenium. L’ambassade d’Équateur est abritée dans une maison londonienne aux petites fenêtres cernées de blanc. À l’extérieur, le ciel anglais projette une lumière blafarde. À l’intérieur, c’est une lampe à UV qui abreuve la peau du fugitif séquestré en vitamine D.

Le 28 mars, il s’est par ailleurs vu supprimer son dernier lien avec le monde extérieur : sa ligne Internet à l’ambassade d’Équateur a été coupée par celle-ci, après une série de tweets envoyés par le compte @JulianAssange. Si le communiqué de l’ambassade ne cite pas un message en particulier, il mentionne une ingérence dans les affaires d’autres pays par Assange. Ces derniers jours, il avait notamment posté à propos de l’arrestation de l’indépendantiste Carles Puigdemont.

« En même temps, il est préoccupé, il travaille constamment sur des questions importantes, poursuit l’avocat. Après nos réunions, qui durent parfois jusqu’à cinq heures, on est exténué. La seule chose que je veux alors faire, c’est sortir dans la rue et prendre un peu l’air. Lui ne le peut plus. Ça a une influence sur sa santé physique – et mentale. Les rapports le prouvent, elle est en train de péricliter », poursuit-il.

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Défendre l’ange ou le démon

L’homme s’occupe du dossier de Julian Assange depuis trois ans, au sein d’une équipe internationale d’une dizaine de personnes aujourd’hui, sous l’égide du célèbre juge Baltasar Garzón. C’est l’ancien magistrat espagnol qui a fait arrêter l’ex-dictateur chilien Augusto Pinochet, avant d’être suspendu par la cour suprême de son pays pour écoutes et enregistrements illégaux de suspects et d’avocats. Christophe Marchand, de son côté, a défendu des cas presque aussi célèbres : des terroristes présumés et, plus récemment, celui de Carles Puigdemont et de ses quatre ex-ministres catalans.

©Belga – L’avocat Christophe Marchand en décembre 2017.

C’est l’appel de Michael Ratner, avocat d’Assange à New York aujourd’hui décédé, qui l’a motivé à rejoindre l’équipée. « À ce moment-là, j’étais occupé dans la défense d’Edward Snowden. J’ai un peu hésité, je trouvais ça difficile de défendre les deux en même temps, raconte-t-il. Finalement, j’ai choisi le démon, Assange, plutôt que l’ange Snowden. On a commencé à travailler sur une base régulière avec Julian Assange. Je vais régulièrement le voir à Londres, dans l’ambassade ».

L’avocat belge débarque au beau milieu du dossier suédois. Si le parquet a décidé d’abandonner les poursuites en mai 2017 – un dossier classé sans suites -, Christophe Marchand estime qu’Assange a « vraiment été diabolisé à travers ces fausses accusations de viols, qui avaient pour but de décrédibiliser complètement son activité politique », ce qui le différencie à tout jamais de « l’ange Snowden ». C’est aussi, notamment, ce qui fait du cas Assange l’affaire « la plus complexe » de sa carrière : « Il y a beaucoup d’États impliqués : la Suède, l’Australie, le Royaume-Uni où se trouve l’ambassade, l’Équateur qui lui a donné l’asile politique et les États-Unis, qui essaient de mettre la main sur Assange pour lui faire subir le pire des traitements. (…) C’est un dossier qui est aussi compliqué parce qu’il est dématérialisé : Julian est un peu le chef d’un État électronique. Dans chaque partie du monde, il y a des citoyens de l’État de Julian Assange ».

©EPA/FACUNDO ARRIZABALAGA

Le droit, pas prêt pour les whistleblowers

Mais qu’il s’agisse de Snowden ou de l’éditeur en chef de Wikileaks, Christophe Marchand dénonce surtout le manque de protections juridiques dont bénificient les « whistleblowers » – les « lanceurs d’alerte ». « Il n’y a par exemple pas de convention internationale qui les protège au niveau mondial. Et les protections locales ne sont forcément pas du tout efficaces dans le cas des révélations de secrets d’État », déplore-t-il.

On a un peu l’impression que les lanceurs d’alertes font systématiquement l’objet d’une vengeance de la part des États dont ils ont dénoncé les exactions.

Pour l’avocat, le cas d’Assange est rendu particulièrement sensible par la quantité d’informations dévoilées par Wikileaks : rien que 77 000 documents confidentiels de l’armée américaine sur la guerre en Afghanistan, peu avant les accusations pour viol suédoises. « Il a publié des informations sur tellements d’États qu’il fait l’objet de vengeances multiples. Il est donc très difficile pour des personnes comme lui d’obtenir une protection adéquate pour pouvoir vivre librement ».

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©Friso Gentsch/dpa – La vidéo ou l’audioconférence, les désormais seuls moyens d’expression d’Edward Snowden et Julian Assange.

À quel justice se vouer ?

Et alors qu’on écoute Me Marchand parler, une question, intimement liée à la nature des activités de son client, subsiste : comment et pourquoi l’avocat, celui dont la divulgation d’informations pourrait si férocement nuire à la qualité du travail dans tout autre cas, défend-il ces fuites ? Et pourquoi le scandale de Cambridge Analityca nous fait-il nous insurger, quand Julian Assange compte tant de supporters ? « Je défends une personne par rapport à la répression qui est exercée sur lui, mais je ne défends pas forcément toutes ses idées », rappelle-t-il tout d’abord.

L’un des principes de base de la Cour européenne des Droits de l’Homme est la liberté de circulation des idées, même les idées qui choquent ou dérangent.

Il revient ensuite sur la publication par Wikileaks des terribles images des victimes des attentats de Nice, censurées par la plupart des médias. « Entre nous, on a eu des discussions pour savoir si c’était justifié, utile, nécessaire. La position de Wikileaks était quant à elle de dire que dans la mesure où l’information donnée sur ces attentats avait pour objet de masquer la violence et le risque de ce qui avait eu lieu, ainsi que les faiblesses du système de sécurité français, il était justifié de publier ces informations d’utilité publique. Ça peut choquer, ça peut déranger, mais l’un des principes de base de la Cour européenne des Droits de l’Homme est la liberté de circulation des idées, même les idées qui choquent ou dérangent. C’est considéré comme l’un des principes de base de la démocratie ».

©EPA/FACUNDO ARRIZABALAGA – Julian Assange en conférence de presse en janvier 2011, alors qu’il s’apprête à divulguer de nouvelles informations.

Et l’avocat de tacler, justement, les secrets parfois trop lourds de l’instruction judiciaire : « Les enquêtes sont de plus en plus secrètes. Les États cultivent le secret à un niveau jamais atteint dans l’Histoire », dénonce-t-il. Et lever le voile sur les secrets, voilà ce que semble continuer à vouloir faire Julian Assange, même au prix de sa santé.

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Mais si la cause semble noble, le confinement du lanceur d’alertes parait terrible. À entendre son avocat pourtant, une reddition serait pire : « Au mieux, ils veulent enfermer Julian Assange dans un système d’isolement encore pire que celui qu’il subit à l’ambassade de Londres », explique-t-il, avant de pointer du doigt « la montée en puissance du désir de vengeance des États-Unis à son égard ». « Tant de la part des Démocrates qui l’accusent d’avoir divulgué des informations qui ont mené Trump à la présidence, que de l’ancien patron du FBI Mike Pompeo [récemment nommé comme chef de la diplomatie américaine] qui affirmait que sa cible principale, c’était Wikileaks, c’était Assange. C’est quand même incroyable, dans un monde traversé par des déflagrations si importantes, que ce soit Wikileaks qui soit sa priorité ». Une « priorité » qui semble désormais jouer de la lenteur pour faire sortir le renard Assange de son terrier, où l’homme est terré depuis le 19 juin 2012.

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