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Qui est Emma González, égérie et martyr des anti-armes américains ?

Emma González le 24 mars à Washington, au beau milieu de quatre minutes de silence poignant. | © AFP PHOTO / Nicholas Kamm

Société

Autrice de deux discours contre les armes à l’impact populaire puissant, Emma González cristallise les espoirs des uns et les critiques des autres. À 18 ans seulement, la jeune lycéenne porte toute une lutte sur ses épaules.

« J’ai tant parlé ces derniers jours que parfois, j’ai l’impression que j’ai utilisé tous mes mots et que je ne parlerai plus jamais ». Avec ses cheveux coupés ras, son visage rond, sa peau matte et son regard qui ne vrille pas, Emma González est immanquable. D’autant plus lorsqu’elle surplombe une foule gigantesque à Washington, où un million de personnes se sont données rendez-vous samedi 24 mars 2018. Ce week-end, l’une des jeunes rescapées d’un lycée de Parkland, la proie d’un adolescent armé qui a fait 17 victimes le 14 février, a délivré un nouveau discours coup de poing, du haut de ses 18 ans. « Cubaine et bisexuelle », comme elle se présente dans Harper’s Bazaar, elle est la nouvelle égérie de la « génération Columbine » aux États-Unis.

©AFP PHOTO / JIM WATSON

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Simple adolescente, elle planifiait de commencer des études supérieures à la prochaine rentrée. « Je suis tellement indécise que je suis incapable de choisir une couleur préférée, et je suis allergique à douze choses. Je dessine, je peins, je crochète, je couds, je brode – quoi que ce soit de productif que je peux faire avec mes mains en regardant Netflix. Mais rien de tout cela n’importe désormais », raconte Emma González dans la même carte blanche offerte par le magazine. Et en effet, médiatiquement du moins, plus rien d’autre n’importe désormais que son combat contre le port d’armes, tel qu’il est autorisé aujourd’hui dans son pays.

Créé quatre jours après la tuerie, son compte Twitter @Emma4Change au plus d’un million d’abonnés – plus que la NRA – fait d’elle la figure du proue de mouvement « des moins de 18 ans » et une véritable personnalité politique.

Une latino que l’on écoute

Pourtant, l’activiste a un passé, qui devrait également façonner son futur. Sa mère est une professeure de mathématiques américaine et son père, un avocat cubain immigré aux États-Unis avant sa naissance, qui y a cherché refuge pour échapper au régime de Fidel Castro en 1968. Et ses origines latinos, dont le drapeau cousu sur l’une de ses vestes a attiré les critiques de ses détracteurs, importent : les voix comme les siennes font de plus en plus écho, étant passées en peu de temps d’inaudibles à vocales.

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Potentiels nouveaux acteurs politiques influents, les jeunes latinos engagés – comme on avait pu les entendre au sein de la cause des « dreamers » -, trouvent désormais une oreille attentive au sein de plusieurs communauté américaines, dans lesquelles on attend avec impatience le changement. Dès lors, Emma González représente l’un de ses messies.

Une « performance » remarquée

Mais lorsqu’il s’agit de se présenter, elle et sa cause, ses racines semblent importer peu : « Tout cela a commencé avec nous, est à propos de nous, sera toujours à propos de nous, nous tous. Et qui sommes-nous ? Nous somme ceux qui sommes morts dans le bâtiment des premières années de Douglas High le jour de la Saint-Valentin, et ceux qui sont morts dans chaque tuerie de masse dans l’histoire américaine ».

En une du Teen Vogue et du Time, Emma González prend la lumière pour la réfléchir sur son combat et celui de ses camarades. C’est ainsi que plusieurs critiques ont qualifié sa véritable « performance » sur scène ce samedi 24 mars d’éclatante, viscérale, « le silence le plus bruyant de toute l’histoire américaine des mouvements sociaux ». Sur le podium, elle a d’abord égrené les prénoms des adolescents tués à Parkland, avant de rester absolument silencieuse pendant quatre longues minutes. Dans la foule, on alterne alors entre un motus général et des « Nous sommes avec toi, Emma ».

« Depuis le moment où je suis arrivée, six minutes et 20 secondes se sont écoulées. Le tireur a cessé de tirer et abandonnera bientôt son fusil, se mélangera avec les autres élèves qui s’enfuient, et marchera libre durant une heure avant d’être arrêté », a-t-elle ensuite conclu.

Fragilité

Mais alors que la jeune femme fait figure de roc au sein de ses camarades et de sa lutte contre le lobby des armes américain, sa mère Beth en donne une autre image sur CBS : « C’est comme si elle s’était construit une paire d’ailes en bois et de papier collant, qu’elle avait sauté d’un building, et que nous la suivions avec un filet, qu’elle ne veut pas ou qu’elle ne pense pas vouloir », décrypte-t-elle, tandis que sa fille assure que son « nom est devenu un nom public ».

Ce qui fait d’elle également une cible mouvante géante, la nouvelle femme à abattre pour faire tomber avec elle tous les autres. C’est ainsi que ces derniers jours, on a vu se multiplier les attaques contre Emma González, de la part d’Américains conservateurs, voire d’extrême-droite. Une vidéo a notamment fait son apparition, présentant la lycéenne en train de déchirer la constitution américaine, détruisant avec elle la fondation la plus importante du pays.

Mais la vidéo n’est autre qu’un faux, un montage qu reprend grossièrement d’autres images où Emma González déchire en réalité une cible en papier. Et à voir le nombre de partages enthousiastes, heureux de participer au déboulonnage de la jeune femme comme figure militante et populaire, force est de constater que ce n’est qu’un début pour celle-ci, vers les limbes ou vers la gloire. Probablement un peu des deux.

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