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Crâne de Lusinga : « Il faut penser à un cadre légal permettant une restitution »

Benoit Hellings, Ecolo, plaide pour une restitution des biens pillés pendant la colonisation aux Congolais. | © Ronald Dersin

Société

Pour le parlementaire Ecolo Benoît Hellings, il est « pour le moins problématique qu’un établissement scientifique fédéral soit le dépositaire de restes humains ‘collectés’ dans des circonstances extrêmement violentes durant les premiers temps de la colonisation du Congo ».

 

Entre 1882 et 1885, le militaire belge Emile Storms commandait la 4ème expédition de l’Association Internationale Africaine dans la région du lac Tanganyika. Lorsque des chefs locaux refusaient de se soumettre à son autorité, leurs villages étaient incendiés et pillés. Storms faisait aussi collection des crânes de ses ennemis. Il en ramena 3 en Belgique. L’enquête publiée la semaine dernière par Paris Match Belgique retraçait le parcours de ces restes humains. En 2018, deux des trois crânes sont toujours conservés au Musée des sciences naturelles à Bruxelles. La directrice de cette institution serait favorable à une restitution en cas de demande d’une personne apparentée. Toutefois ces restes humains sont la « propriété » à l’État belge dont le patrimoine est inaliénable. Le chemin d’une éventuelle restitution passe donc par le parlement et l’adoption de dispositions législatives spécifiques…

Paris Match Belgique : Quel commentaires vous inspire ce dossier ?

Benoît Hellings : Il me semble pour le moins problématique qu’un établissement scientifique fédéral soit le dépositaire de ces restes humains « collectés » dans des circonstances extrêmement violentes durant les premiers temps de la colonisation du Congo. Il faudra que la Belgique fasse le nécessaire pour les restituer en cas de demande de personnes apparentées. Cela dit, j’ai été très interpellé en lisant votre récit par les citations de feu le militaire belge Emile Storms ; Son plaidoyer pro domo à propos l’assassinat du chef Lusinga témoigne fort bien de ce que fut, d’emblée, l’idéologie coloniale. À savoir la justification d’un processus inéquitable en soi, d’un système fondé sur la violence et le racisme. Aussi, je trouve vraiment incroyable qu’autant d’années après l’indépendance, on en soit encore à découvrir de telles histoires qui font partie de notre Histoire. On peut y voir une preuve du fait que nous refoulons encore ce passé en Belgique mais, plus positivement, c’est aussi la démonstration qu’il y a tout un champ de recherche qui est encore accessible.

Ce constat renvoie à la proposition de résolution que votre groupe Ecolo-Groen a déposé à la chambre des représentants « concernant le travail de mémoire à mener en vue de l’établissement des faits afin de permettre la reconnaissance des responsabilités des diverses institutions belges dans la colonisation du Congo, du Rwanda et du Burundi »

Parfaitement. Pour assumer le passé colonial, il importe de d’abord bien mieux le connaître. L’idée principale de cette proposition est que le secrétariat d’État à la politique scientifique donne des moyens à une équipe multidisciplinaire de chercheurs belges, congolais, rwandais et burundais afin qu’ils puissent explorer tous les recoins de cette époque ; En décrire le fonctionnement, l’idéologie, les erreurs, les fautes et les faits qu’ils estimeraient devoir qualifier de crimes. Ensuite, sur cette base objective, il faudrait établir un large consensus politique au parlement. Viendrait alors le temps pour le gouvernement, et pourquoi pas pour le Roi ce qui serait fort symbolique, de faire des déclarations solennelles, d’affirmer haut et fort que notre pays assume toute son histoire coloniale.

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Benoit Helling
Benoit Hellings. © DR

Aujourd’hui, on est encore loin du compte ?

On dit savoir, on croit savoir mais en fait beaucoup de responsables politiques belges ne veulent pas regarder cela de trop près. Pourtant, je me le demande, comment peut-on encore fermer les yeux sur certaines pages tellement sombres comme celles que vous décrivez ? On parle tout de même d’un militaire belge qui collectionnait des crânes qui ont fini par aboutir dans des boîtes conservées par un Établissement scientifique fédéral ! Je constate aussi, et c’est une bonne nouvelle, que les archives vous ont été ouvertes, que les responsables des institutions concernées ont joué la transparence. Il n’y a pas eu d’omerta. Ce qui donne un signal fort aux politiques qui ne devraient pas être les derniers à comprendre que le temps de la vérité pleine et entière sur l’époque coloniale est venu. Il y a aujourd’hui des tas de jeunes chercheurs qui s’intéressent à ce temps-là avec un regard neuf. Il faut leur donner les moyens de faire une étude ambitieuse.

Que faut-il faire du « butin » de Storms ?

En ce qui concerne les statuettes conservées par le Musée royal d’Afrique centrale, cette commission de scientifiques que j’appelle de mes vœux pourrait proposer la meilleure manière d’agir. Elle dira peut-être qu’il faut les rendre ou alors qu’il faut en restituer la propriété tout en les gardant, en attendant qu’un musée au Congo soit dans les conditions optimales pour les conserver.

Mais vous, que dites-vous ?

À titre personnel, j’estime que les biens culturels qui ont été pillés doivent revenir aux Congolais. On ne peut systématiquement se ranger derrière l’argument selon lequel les Congolais ne sont pas en mesure de bien les conserver. Rendre ces objets serait un acte fort qui participerait à une demande de pardon. Pour les restes humains, il faut trouver les moyens d’informer les descendants et créer le cadre légal permettant une restitution. En cas de demande, il faudra être prêt à y répondre rapidement.

« Ce travail de reconstitution de l’histoire et de déconstruction des préjugés prendra encore quelques années. »

Où en est votre proposition de résolution ?

Elle a été déposée à la chambre. Elle va probablement être présentée en Commission des Relations extérieures de la Chambre dans le courant de ce trimestre.

Quel est le rapport de force politique ?

Nous avons fait un large travail de consultation de tous les groupes démocratiques. Nous avons appelé à la cosignature et nous avons modifié profondément la proposition de résolution dans un esprit de conciliation… Malgré tout, il n’y qu’Ecolo-Groen, le PS et le PTB qui ont cosigné ce texte. Nous avons réussi à mettre le MR, la N-VA, le CD&V et le CDH autour de la table des négociations mais, pour l’heure, ils ne nous suivent pas. Je ne comprends pas ce blocage car l’objectif n’est pas de reconnaître d’emblée un certain nombre de choses mais de passer par une étape d’analyse scientifique qui, justement, mettrait tout le monde d’accord ! Assumer ce passé colonial ne peut en effet s’envisager dans un rapport de force classique, majorité contre opposition. Il faut trouver un message commun à délivrer aux Congolais, Rwandais et Burundais, une parole forte et unique venant de l’ensemble des représentants du peuple belge. Je ne désespère pas. C’est un travail de longue haleine que nous avons entamé.

La résistance est forte ?

Je parlerais d’une résistance gênée. Il faudrait peu de chose pour que cela bascule. D’ailleurs il y a eu récemment une résolution sur les métis et elle a été votée par tout le monde à la Chambre ! Cela témoigne d’une évolution des mentalités. Mais les partis de droite et du centre ont encore un peu de mal à se départir de l’idée qu’il y avait « tout de même quelque chose de bon dans la colonisation ».

La Belgique est-elle en retard par rapport à d’autres pays dans son processus de décolonisation des esprits ?

Non, tous les pays (ex-)coloniaux sont dans la même situation que nous. Aucun d’entre eux n’a fait un travail global sur son passé. Il y a eu çà et là des reconnaissances par rapport à des faits, des crimes, des massacres mais pas d’analyse critique et totale. Certes le président Macron a fait une sortie sur le sujet en qualifiant la colonisation de « crime contre l’humanité » mais quelque temps plus tard, il a aussi déclaré dans une université africaine que « la France a apporté la civilisation ». Ce qu’il faut encore une fois, ce sont des faits étudiés, établis, analysé et ensuite entérinés par les politiques. La colonisation n’est pas un sujet de petites phrases, c’est un sujet sérieux qui mérite une approche sérieuse. Pour la Belgique, ce travail de reconstitution de l’histoire et de déconstruction des préjugés prendra encore quelques années.

Mots-clés:
colonisation Lusinga
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