Paris Match Belgique

Child Focus a 20 ans : « Quand un enfant disparaissait, c’était chacun pour soi »

Heidi De Pauw est directrice de Child Focus. | © BELGA PHOTO DIRK WAEM

Société

Child Focus a 20 ans. Son histoire est intimement liée au traumatisme creusé par l’affaire Dutroux. Quels défis lui font face aujourd’hui ? Comment l’organisation et notre société ont-elles évoluées ? Retour sur deux décennies d’existence avec Heidi De Peuw, directrice de l’association.

Quand on lui demande comment est né Child Focus, Heidi De Pauw, nous catapulte dans le climat anxiogène des années 90. Elle détaille Sabine Dardenne, Laetitia Delhez, la camionnette blanche de Marc Dutroux et Michel Lelièvre, sa plaque d’immatriculation partiellement mémorisée par un riverain, la découverte de la cache, le début de l’affaire Dutroux et la fin d’une série de disparitions qui ont traumatisé l’inconscient collectif belge. Ceux qui étaient adultes en 1996 s’en souviennent comme si c’était hier. Ceux qui étaient enfants ont retenu la couleur rouge du pull de Melissa, le serre-tête qui retenait les cheveux mi-longs de Julie, les prénoms d’An et Eejfe, la paranoïa ambiante rythmée par les « ne monte jamais dans la voiture d’un inconnu, même s’il te propose des chiques ».

En 1996, alors que les enfants semblent s’évaporer sans explication, rien – ou presque – n’existe pour venir en aide aux parents. « Les campagnes d’affichage et les battues étaient organisées par des petites ASBL qui n’avaient aucun moyens. Quand j’entends Jean-Denis Lejeune (le père de Julie, NDLR) en parler… Il fallait organiser un souper moules-frites pour récolter de quoi financer les affiches. La police judiciaire n’avait pas encore de cellule dédiée aux personnes disparues. Et puis, comme on l’a découvert par la suite, il y avait un grave manque de coordination et d’échange d’informations entre les différents services. Dans le temps, quand un enfant disparaissait, c’était chacun pour soi ». 

marc dutroux
Des milliers de personnes avaient défilé à Bruxelles pour réclamer une justice plus efficace et apporter leur soutien aux familles des victimes de Marc Dutroux. © EPA

C’était avant la Marche Blanche du 20 octobre et ses 300 000 participants, la réforme des polices, la candidature de Jean-Denis Lejeune au CDH. « Quel soulagement quand on a retrouvé Sabine et Laetitia vivantes ! C’était un moment très particulier. D’un côté, il y avait une certaine euphorie. De l’autre, une tristesse profonde. La société belge porte encore les cicatrices de l’affaire Dutroux. Il suffit de voir à quel point le débat se dechaîne quand on parle de la libération sous conditions de Michel Lelièvre. Personnellement, quand je revois les images de la cache où étaient les petites, j’ai toujours la chair de poule », frissonne Heidi De Pauw. 

Lire aussi > Exclusif : Paris Match a lu le livre qui demande la libération de Marc Dutroux

La reine Mathilde est la présidente d’honneur de Child Focus. BELGA PHOTO BENOIT DOPPAGNE

Child Focus voit le jour en 1998, lorsque 25 parents d’enfants disparus ou assassinés signent la Charte de Genval. En deux décennies, cette organisation a sauvé 20 000 enfants et traité 67 913 dossiers. Parmi ceux-ci, 21 630 étaient des fugues, 6 003 des enlèvements parentaux internationaux, 10 488 des disparitions de mineurs étrangers non accompagnés, 488 des enlèvements par un tiers connu et 55 des enlèvements ou des tentatives d’enlèvement par un tiers inconnu. Child Focus est intervenu à 1 380 reprises pour des cas d’exploitation sexuelle de mineurs d’âge. Une lutte que mène l’association depuis de nombreuses années mais qui reste, regrette la directrice, encore méconnue du grand public. « Les enlèvements comme on les a connu à l’époque sont devenus une exception. Bien sûr, ça arrive encore, comme l’année dernière quand la petite Jihane a disparu au marché des abattoirs d’Anderlecht. Aujourd’hui, on a plutôt à affaire à des fugues, des rapts parentaux ou des disparitions de mineurs étrangers non-accompagnés », continue Heidi De Pauw.

Internet, le grand méchant loup 

Child Focus met aujourd’hui l’accent sur la prévention des disparitions et de l’exploitation sexuelle, notamment par le biais de sensilisation à destination des éducateurs (parents, enseignants) mais aussi des enfants et des adolescents. Heidi De Pauw estime par ailleurs que l’éducation doit se faire dans un climat de confiance afin que les jeunes puissent s’exprimer librement. « La méfiance qui régnait dans les années 90 était très néfaste, même si je la comprends à 100 %, je l’ai vécue. On pensait que construire des clôtures de deux mètres autour des maisons garantirait la sécurité de nos enfants. On trouvait louche un papa qui prenait son bain avec son gamin. C’était terrible ! ».

Lire aussi > Face aux dangers du monde numérique, les enfants toujours pas assez protégés 

En effet, si le climat a changé en 20 ans, le visage du danger aussi. En 1996, l’exploitation sexuelle sur le web n’existait pas. Aujourd’hui connectés en permanence, les enfants ne sont pas toujours suffisament armés pour y faire face. « Apprendre à bien utiliser Internet pour se protéger (avoir un mot de passe fiable, ne pas poster de photos privées, etc.), ça devrait être comme apprendre à un enfant à bien regarder avant de traverser la rue. Aujourd’hui, les ados ont tous un smartphone : ils ont le monde dans leur poche. Internet a des tas de bons côtés. Mais il faut apprendre aux enfants qu’il y a des risques et leur expliquer vers qui ils peuvent se tourner en cas de problème. Si les parents sont démunis face à certaines situations, Child Focus peut intervenir. Il ne faut jamais hésiter à nous contacter », prévient-elle.

Et rappelle que les plus jeunes ne font pas toujours la différence entre la vie online et la vie offline. « Je cite toujours cet exemple : quand un gamin va au foot, ses parents vont lui demander si ça s’est bien passé, s’il a vu ses copains. Par contre, quand un enfant descend de sa chambre pour le souper, les parents ne lui posent pas ces questions. Pourtant, c’est la même chose pour lui : il a discuté avec ses copains, a joué à des jeux pour gagner des points. Quelqu’un lui a peut-être demander de faire quelque chose qu’il ne voulait pas faire. Il faut qu’il puisse en parler. Demander aux enfants de montrer où ils surfent, à quoi ils jouent, comment ils s’occupent sur le web, etc. c’est très important. En cas de problème, on peut réagir mieux et plus vite ».

Child Focus lutte également contre l’exploitation sexuelle des mineurs. BELGA PHOTO / LAURIE DIEFFEMBACQ

« En Belgique, quand on touche à nos enfants, les sensibilités sont extrêmes »

À sa création, Child Focus s’est positionné comme un élément complémentaire à la justice et la police, sans s’y substituer. C’est toujours le cas aujourd’hui. « J’y vois d’une part, le succès de l’action de Child Focus, qui a réussi à s’ancrer dans les esprits comme un acteur incontournable. D’autre part, c’est une des conséquences de l’affaire Dutroux. Il y a 20 ans, quand on téléphonait à des flics pour travailler sur une disparition, on nous envoyait bouler. Aujourd’hui, il n’est pas rare que la police nous contacte parce qu’on représente le lien avec les familles. Nous apportons une vraie plus-value », note Heidi De Pauw.

Lire aussi > Ces criminels psychopathes non resocialisables : Le temps n’est pas un gage d’évolution favorable 

En outre, l’organisation peut compter sur l’inébranlable soutien de la population. « De près ou de loin, tout le monde connaît Child Focus. Et on a toujours pu compter sur la société civile. Quand une disparition inquiétante survient, les citoyens s’activent immédiatement. Les partages des avis de recherche sur Twitter, sur Facebook, ça nous aide beaucoup ! On résout énormément de cas grâce à ça. Et encore, ce ne sont pas toujours des disparitions. Imaginons par exemple une jeune fille qui disparaît, en secret, chez son petit-ami. Sa maman panique, la signale et on diffuse un avis. Souvent, quelqu’un va nous contacter pour nous dire qu’elle est chez son copain. Et nous, on peut directement rassurer les parents. Il y a une solidarité très particulière et assez unique en Belgique à ce niveau-là. Nos collègues européens sont souvent surpris de voir à quel point Child Focus est imbriqué dans la société. Ici, quand on touche à nos enfants, les sensibilités sont extrêmes ».

CIM Internet