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Une soirée chez la juge Gruwez : « Si Dutroux sort demain, il aura une espérance de vie de 24 heures »

Anne Gruwez chez elle. | © Ronald Dersin/Paris Match

Société

Elle explose littéralement dans les salles obscures et enchaîne les plateaux télé, après la sortie de Ni juge ni soumise, le long métrage de l’équipe de Strip-Tease : Anne Gruwez, juge d’instruction au long cours et aux contours fantasques enfile les bons mots comme elle manie l’autodéfense. Une soirée durant, elle livre à Paris Match un entretien fleuve où il est question, dans le désordre, de justice, bien sûr, de prostitution S-M, de yoga à la carte, de révolution ecclésiastique, de gentrification à Molenbeek, de croque-morts et de science-fiction.

Elle ne serre pas la main de ses clients par hantise des microbes, porte des boucles d’oreilles titanesques et circule dans en 2 CV rutilante en écoutant de l’opéra à fond les ballons. On connaît la chanson, elle est partout :

Madame la juge est une star sans fard. Elle a des expressions à la Judi Dench, les traits d’une Anouk Grinberg. C’est une juge en talons aiguilles, au langage de charretier quand il le faut et qui n’hésite pas à rappeler à de futurs et ex-détenus qu’elle a un sens aigu du plaquage au sol. Elle manie comme un chef la formule qui tue, fige les individus divers qu’elle croise en les regardant dans les yeux, jusqu’au fond de la chair. En mémorisant les détails qui font une existence, en sondant leur fiabilité : resteront-ils, ou non, fidèles à la parole donnée. C’est Anne Gruwez, juge d’instruction que l’on découvre dans son quotidien, filmé magistralement par Yves Hinant et Jean Libon, orfèvres cultes de Strip-Tease.

Ni juge ni soumise (So Help Me God en anglais), c’est des salles bondées, des spectateurs concentrés, des magistrats qui se soufflent dans l’oreille, se demandent s’ils ont déjà travaillé avec elle. Des rires diffus ou soutenus. L’humour noir, la caricature frontale, le trait cru, réaliste, et la parabole altière, l’absurde en cerise sur le gâteau, tout cela renvoie à un temps magnifique, celui de « C’est arrivé près de chez vous » qui avait fait l’effet d’une bombe en 1992. Dans ce faux docu, Poelvoorde incarnait un tueur qui était suivi par une équipe de télé avec lequel il partageait sans vergogne ses astuces et sa philosophie de comptoir et de de hors-la-loi, présage archi-visionnaire des dérives à venir du show-réalité. Un quart de siècle plus tard, c’est une juge qui fait sa loi, en direct devant les caméras de réalisateurs de documentaires typés. Ce n’est pas du cinéma, c’est pire, clament-ils. De fait. C’est précisément dans ce croisement pétulant que réside tout l’intérêt de l’ovni. Sauf qu’ici, il ne s’agit pas de caricature d’une réalité mais de la réalisation de la caricature. Cette réalité quotidienne d’une juge d’instruction qui ne mâche pas ses mots dépasse à bien des égards la fiction.


Jean Libon et Yves Hinant ont suivi la juge des mois durant. Ils lui ont demandé d’être elle-même, sans plus, avec ses « clients ». Ces personnes qui viennent dans son bureau pour entendre la sentence : préventive ou retour au bercail en substance. Ils ont ensuite choisi quelques cas, tout en demandant à Anne Gruwez de penser à une affaire qui lui tenait à cœur, un fil conducteur. Elle s’est rappelé cette affaire non résolue : deux prostituées – elles déteste le terme mais soit – tuées dans les années 90. Depuis lors, les techniques, analyses d’ADN entre autres, ont évolué. L’un des suspects est mort et bien enterré. Qu’à cela ne tienne, le cold case, qui sera le fil rouge de Ni juge ni soumise, mérite une action forte. L’exhumation du cadavre est une sorte de paroxysme de la démonstration strip-teasienne : une réalité un rien mise en scène, un trait à peine forcé, un humour de comptoir, un bruit de scie et la juge, primesautière sous son parapluie rose pétant qui se reproche de n’avoir pas apporté de fleurs. Le spectateur assiste ensuite ébahi à l’extraction du corps nu, blafard, aux commentaires sur sa fraîcheur remarquable, et à l’opération de tronçonnage.

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Parmi les récits satellites, extérieurs à cette intrigue centrale, il y a ce gaillard qui brave la juge, tergiverse pour donner son ADN, s’entend dire qu’elle pourrait le mettre au tapis, ou cette femme infanticide qui raconte avec application comment elle a étranglé son enfant, troué la jugulaire et vu couler le sang, « noir » du « fils de Satan », sur injonction d’un prophète dont on ne sait plus s’il s’agit de Mahomet ou de Jésus tant le récit s’emballe. La juge reste imperturbable, s’imprègne, ne juge pas en réalité. Elle jauge, en première ligne, le potentiel « confiance » de son client.

Nous rencontrons Anne Gruwez chez elle. Sa maison ressemble à un cottage anglais. Entre deux questions, elle sort une bouteille de champagne du frigo – « C’est pas tous les jours que je recevrai Paris-Match » –, et puis répond à des appels. Des policiers qu’elle doit voir le lendemain avec un suspect dans une affaire de meurtre. Un homme a été « mortellement poignardé » lors d’une rixe à la gare de Bruxelles Nord. La bagarre a été filmée par les caméras de surveillance mais les images doivent être analysées et améliorées. « Faites-moi des photos de lui dans toutes les positions, de face, de profil et de travers. Je dirais 10h30, demain. C’est samedi, il ne faut tout de même pas faire rigoler le petit peuple. Bon, allez, à 9h30 au plus tard je serai là, mais je ne dis pas que je serai pomponnée. »

Travailler avec l’équipe de Strip-Tease sur ce long métrage, vous aviez d’abord refusé avant d’accepter. Pour la « gloire », pour mieux faire connaître les rouages du métier ?

J’ai hésité car j’estimais qu’on m’avait déjà suffisamment vue (en 2002 lors d’un premier documentaire, en 2009 avec un deuxième volet, intitulé « Madame La Juge »). Je n’ai pas touché un balle ! D’ailleurs on ne me l’a pas proposé. J’aurais trouvé indécent d’accepter seulement un franc. Je l’ai fait pour la beauté du geste.

La diffusion du film a suscité des réactions. Une des protagonistes a tenté, par le biais d’une action en référé, de faire interdire le long-métrage. Sa scène a finalement été coupée.

C’était une dame sado-maso, qui a souhaité changer de vie. Elle m’expliquait comment provoquer une érection de façon tout à fait inattendue. Tenez, je vous lis le passage, je l’ai réécrit à la Sade, comme une recette de ma tante. (Elle se lance dans un monologue épico-poético-burlesco-pornographique, qu’elle récite soigneusement et d’une voix ample. NDLR).

Les prostituées ont du mérite, dites-vous, à manipuler des gens pas toujours très soignés. Vous soulignez qu’elles ont bien mérité de gagner leur beefsteak.

En effet. Elles se cassent le cul pour gagner leur croûte. J’ai beaucoup de sympathie pour les femmes qui se prostituent librement, je ne parle pas de celles qui viennent souvent des pays de l’Est et sont maquées par des types qui leur font faire de l’abattage de pénis !

On comprend qu’une prostituée qui a changé de vie ait envie de gommer son passé. Un passé qui, a fortiori, n’est pas criminel.

C’est la presse qui a évoqué la notion du droit à l’oubli, je ne sais pas ce que cette dame invoque. Le droit à l’oubli est une notion très floue et, pour moi, trop souvent examinée sous l’angle de la morale bourgeoise dominante. Certains souvenirs ne peuvent être oubliés, d’autres, oui. Les images de guerre, celles qui montrent la libération des camps de concentration, avec les figures des « capo », celles qui montrent les enfants-soldats ou les jeunesses hitlériennes collent à la peau de ceux qui y sont représentés, même mineurs à l’époque. Ceux que Robert Capa a portraiturés, l’enfant biafrais de la fin des années 60, la fillette et le vautour plus près de nous, ont-ils le droit à l’effacement ? Quand j’évoque une notion juridique, je prends toujours des exemples extrêmes et les gens de répondre : oui, mais là, ce n’est pas la même chose. Or, une notion juridique est faite pour être générale, pour pouvoir s’appliquer à tous les cas, qu’ils soient bénins ou dramatiques.

J’ai l’impression que les gens n’admettent plus l’erreur, que tout ce qui n’est pas lisse comme un yaourt en pot, doit être censuré. On n’a pas de plaisir sans risque.

Est-ce que les victimes ont le droit de gommer leur passé ?

Je prends un exemple bénin. L’accident qui m’est arrivé a eu lieu dans un camp de bénévolat. J’ai fait un mouvement de travers et ma main est passée sous une scie. Terminé. Dans ce camp où on faisait travailler les jeunes, aucune norme de sécurité n’était respectée. Celui qui a vanté les mérites de ce bénévolat et ainsi contribué à constituer le groupe des jeunes bénévoles s’est retrouvé, 30 ans après cet accident, curé de ma paroisse. Il habitait en face de chez moi. Je me suis dit, merde, il m’a envoyée dans un camp où je me suis coupé la moitié de la main faute de protection de cette foutue scie. Je vais aller le trouver, me suis-je dit. J’ai sonné à sa porte, j’ai demandé s’il se souvenait de moi. Je lui ai rappelé que mon père était médecin et habitait dans le coin. Que je me suis coupé la moitié de la main dans ce camp. Il m’a répondu : « Oh, vous savez, il y a tant de jeunes, je ne me souviens pas de tout le monde. » Et il m’a fermement mise à la porte. Avait-il, un, le droit d’oublier ce qui m’était arrivé, deux de me foutre à la porte ? Je n’ai jamais oublié quelqu’un à qui j’ai pu faire du tort. Il ne sert à rien de faire une croix sur sa vie passée, on n’est que le résultat de ce qu’on a vécu. J’ai l’impression que les gens n’admettent plus l’erreur, que tout ce qui n’est pas lisse comme un yaourt en pot, doit être censuré. On n’a pas de plaisir sans risque.

Qu’avez-vous pensé de la carte blanche de Manuela Cadelli, la présidente de l’Association syndicale des magistrats qui exprimait son « malaise » face au film qui, a-t-elle notamment déclaré, « exhibe les malheurs des gens » ? On a vu par ailleurs la réponse très bien roulée de Marco Lamensch, de Strip-Tease, qui souligne notamment l’humour, l’humanité de la démarche etc.

Votre question porte sa réponse : Madame Cadelli a permis la réponse très bien roulée de Marco Lamensch. Merci à elle.

©LE BUREAU – ARTÉMIS P

Vous mettez en garde une famille contre les effets de la consanguinité. En associant un bagage génétique à des problèmes criminels, même légers, vous n’êtes plus dans le politiquement correct mais carrément dans le tabou, non ?

Sans doute. Mais c’est une leçon de salubrité publique, il n’y a pas là l’ombre d’une moquerie. La religion s’est servie de l’hygiène publique. Car les préceptes religieux ne sont souvent selon moi que des préceptes d’hygiène. Le carême revient à se nettoyer le corps qu’on a rempli et malmené pendant l’hiver. C’est logique. La consanguinité est effectivement un de mes dadas pour tout vous dire. On sait par exemple qu’elle peut induire la malvoyance, la mucoviscidose etc. Elle n’est pas interdite par le code civil ni par la religion musulmane mais elle l’est par la religion catholique.

Je plaide pour deux choses, même si je suis décriée sur ces points : que le carême et le ramadan puisse être concomitants, à dates fixes, pour les pays européens du moins. À cela on me répond que plus personne ne pratique le carême, je dis peu importe. C’est une période un peu consacrée, comme le mercredi des cendres, le lundi de Pâques, l’Aïd, etc. Tout le monde y prend part de façon même superficielle, automatique. Et les religions pour s’installer n’ont souvent fait que consacrer des coutumes païennes qui existaient. Ça permettrait de construire une société plus ou moins cohérente.

La deuxième chose pour laquelle je plaide est d’utiliser l’église royale Sainte-Marie, une église byzantine près du Jardin botanique à Bruxelles, en partie désaffectée, pour la partager entre cultes. Mme El Idrissi, active à Schaerbeek et moi l’avons proposé au bourgmestre Bernard Clerfayt mais ça ne dépend pas de lui, je me suis alors rendue chez l’évêque auxiliaire de Bruxelles qui m’a fait le coup du curé d’en face : bonjour et au revoir !

Vous nous disiez savoir que certains terroristes sont issus de mariages consanguins. En quoi cet élément pourrait-il éclairer une enquête, un procès ?

Si on parvient à prouver que la génétique remet en cause le caractère terroriste de l’acte, cela pourrait avoir un impact. Dans une enquête de vol avec effraction par exemple, supposant la mort d’homme, avec un suspect dont je découvrirais la consanguinité, je demanderais l’avis d’un généticien sur la question.

Arrêtons de mêler la psychiatrie à tout ! On n’est pas tous fous.

Vous conseillez vos clients comme un assistant social le ferait, doublé d’un psychologue et d’un sociologue parfois.

Arrêtons de mêler la psychiatrie à tout ! Aujourd’hui la justice est selon moi beaucoup trop liée au besoin d’avoir tous ses apaisements, comme on dit par la présentation d’un avis psy. On n’est pas tous fous.

Vous substituez-vous parfois aux parents qui n’ont pas joué leur rôle, même si certains retards d’éducation sont irrattrapables ?

Ça m’arrive. Je suis favorable au juge d’instruction qui ne doit pas être déconnecté de la réalité, c’est son rôle. Certaines communautés dans notre société ont leurs propres tribunaux (les tribunaux gitans par exemple) qui condamneront pour certains faits qui peuvent ou pas être les mêmes que ceux de la société civile générale. Je crois que la justice a intérêt à s’intéresser à ces tribunaux pour voir s’il n’y a pas moyen d’établir un dialogue en vue de la convenable réinsertion du délinquant. Il n’est évidemment pas question de reconnaître ces tribunaux parallèles de communauté particulières mais d’éviter de faire double emploi avec eux.

Vous rappelez à un malfrat potentiel, sans mettre de gants, et sans fioritures que vous pratiquez l’auto-défense. La méthode Gruwez s’est-elle parfois retournée contre vous ?

Un client c’est un client. Il a eu peur le premier. Ce que j’apprends à mes stagiaires c’est que le premier qui a peur es mort. Je me demandais comment j’allais m’en sortir si ce gars ne craquait pas mais je ne l’ai pas montré. Et j’ai lu sa peur dans les yeux quand je lui ai dit que je faisais du yoga. Je crois qu’il n’a pas compris et a pris ça pour un art martial ! Il me provoquait, sauf que ça n’a pas marché. Il a eu peur et il était mort.

Que redoutait-il, tout en continuant à vous provoquer ?

Le ridicule, la honte. Une honte toute personnelle. Être maté, plaqué au sol par une bobonne, vous imaginez ? Par deux gendarmes, ce n’aurait pas été grave, mais par une bonne femme ! C’est le plus beau spécimen d’arrogance que j’ai eu dans mon bureau. Ou plutôt spécimen de rapport de force.

Un acharnement a priori absurde puisque forcément voué à l’échec.

Je lisais dans ses yeux le plaisir qu’il avait d’éprouver jusqu’où il pouvait aller trop loin. Il y avait quelque chose de ludique, quelque chose de l’ordre de la séduction aussi. Entre rapport de force et de séduction, il y a peu de différence. En me parlant, il s’adressait à sa mère, à son père et à la femme.

©Ronald Dersin/Paris Match

Est-ce que le politiquement correct peut entraver une enquête ou, pire, un jugement ? On songe notamment à cet entretien qu’a donné récemment Bart De Wever à Wilfried dans lequel l’historien fasciné par l’Antiquité et par Auguste dit que « Sur les étrangers, les Romains n’étaient pas naïfs comme nous. » N’est-ce pas un point de vue dangereux aussi, quelle que soit la manière de le défendre ?

Bart De Wever, à mon sens, se trompe sur la citoyenneté romaine. L’étranger dans la mentalité du citoyen romain n’a rien à voir avec celui que conçoit l’esprit de la N-VA. Quand on songe à l’étranger vu par la N-VA, on songe à Theo Francken et aux visites domiciliaires par exemple. Il fait une confusion entre la notion d’étranger par rapport à celle de citoyen romain et la notion d’étranger que l’on peut avoir aujourd’hui dans nos pays. La confusion est comparable à celle qui est liée au mot barbare qui a pris différentes significations. La notion de barbare dans la citoyenneté grecque n’était pas la même que celle qu’on entend aujourd’hui. Les mots ont évolué et c’est une erreur de réinventer la citoyenneté romaine.

Qu’est-ce qui peut altérer la conclusion d’un juge d’instruction : l’humeur, le contexte, le potentiel sympathie d’un « client »… ?

L’humeur du jour, non. Mais le potentiel sympathie, oui. Tout cela est à mettre en balance évidemment avec la gravité des faits. Il y a les faits très graves comme les meurtres qui induisent naturellement le mandat d’arrêt, d’autres qui sont beaucoup plus anodins. Et puis il y a les faits qui se situent entre les deux, et c’est là que jouent toutes sortes d’autres paramètres : situation du client, sympathie, façon dont son avocat le défend… Dans le film, vous avez l’exemple d’un client qui est défendu par Catherine Toussaint. Elle a choisi les mots que son client comprenait. Le juste ton de l’avocat face au juge compte. Des faits graves comme ceux-là supposent un investissement personnel du juge. Ici par exemple pendant des mois j’ai reçu chaque semaine le coup de fil de ce client qui me disait qu’il n’avait pas recommencé. Cela n’a l’air de rien mais ça prend du temps. Si j’avais su qu’il m’appellerait toutes les semaines, je l’aurais foutu en taule (rires).

Pourquoi les hommes vont-ils en prison ? Est-ce le plus souvent lié à une éducation ? Les mères sont-elles à blâmer autant que les pères ?

On constate de fait chez les délinquants un gros déficit maternel et paternel. Dans trop de cas, le jeune cherche l’autorité plus loin et il se frotte aux interdits de la société.

Vous interpellez une mère d’ailleurs, dans la séquence où vous adressez à toute une famille sur sa consanguinité. Vous dites à cette dame qu’elle est plus jeune que vous et se plaint d’être âgée, qu’elle devrait se prendre en main, faire gaffe au diabète…

Et son fils embraie en lui suggérant de faire du badminton…

On songe aux parents de djihadistes souvent désemparés, impuissants.

Oui, on retrouve ces parents d’ailleurs dans tous les milieux, toutes « communautés » et tout Bruxelles confondu. Quand on parle par ailleurs d’une « communauté », il faut aussi être nuancé. On dit aux enfants aujourd’hui qu’ils sont les seuls maîtres de leur bonheur. C’est une erreur, pour moi. Ils ne peuvent qu’en déduire que s’ils ne sont pas heureux, ils ne peuvent en vouloir à personne. Alors qu’ils ont besoin de murs. Le réflexe du jeune mâle qui se développe à toute allure, qui a des pulsions de toute puissance est de se dire qu’il va casser la baraque et aller vivre la vraie vie en Syrie, il a vu des maisons avec piscine et tombe dans le piège.

Daech ne m’a pas étonnée, son « explosion » ne m’a pas surprise non plus.

Avez-vous été surprise par l’explosion, si on ose dire, de Daech, par les conséquences de l’islamisme radical en Belgique et à Bruxelles en particulier?

Daech ne m’a pas étonnée, son « explosion » ne m’a pas surprise non plus. C’est stupide de laisser une « communauté » en enclos fermé. Molenbeek vit en autarcie et paraît relever d’une économie parallèle en soi. Qu’on essaie de casse les enclos homogènes par la gentrification est une autre erreur. Quand on a construit le palais de justice place Poelaert, tous les Marolliens ont été déplacés. Ça a abouti à une détestation du « schieven architek ». Avec la gentrification de Molenbeek, on crée un quartier maritime avec de beaux immeubles contre lequel se rebelle une partie de la population pauvre, ça entraîne une détestation de cette gentry riche par la population de Molenbeek qui voit la « gentry » débarquer et on crée des conflits qui me paraissent inutiles.

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Les efforts de mixité sociale à Bruxelles sont donc des échecs selon vous ?

Oui parce que c’est exagéré. L’erreur se trouve des deux côtés. Ceux qui arrivent et font du regroupement et finissent par chasser les bourgeois installés et se faire détester par eux. Et ces bourgeois qui reviennent ensuite et chassent ceux qui les ont chassés. Dans les deux hypothèses, on aboutit au conflit. Chacun doit avoir la curiosité d’aller ver l’autre. Mais bien sûr, vous placez un Molenbeekois pur souche place Dumon (à Woluwe-Saint-Pierre. NDLR) un samedi matin, jour de marché, il va être physiquement malade. Parce que c’est une jungle qui n’est pas la sienne. Si vous placez un Stockellois le dimanche à 17 heures chaussée de Gand, il ne va peut-être pas être physiquement malade mais il ne va pas lâcher sa bagnole d’un œil. Je prends des exemples extrêmes pour voir jusqu’où on peut faire des concessions. Je suis favorable à la réintégration, à la mixité de Molenbeek par exemple, mais sûrement pas en détruisant des quartiers pour reconstruire des tours modernes. Bruxelles n’est pas multiculturelle mais interculturelle. Tout ce mélange doit se refaire. Il n’y a rien de plus agréable que d’entendre « essaie une fois » ou « non, peut-être », « zeg en keer » et « Ah, j’te jure mon frère ». Le Bruxellois de demain sera formé de ça. Cette interculturalité n’a que 40 ans, elle est en train de faire ses maladies de jeunesse, on ne va pas s’énerver pour ça les enfants !

Vous avez, on l’a dit, un côté provocateur, « rentre-dedans », façon punk mais en mode non nihiliste. D’où vous viennent ce sens et ce goût du coup de pied dans la fourmilière ?

Ce n’est pas de la provocation mais de la compréhensibilité, si vous ne parlez pas clairement vous n’êtes pas compris, alors pas la peine de demander à votre client de se défendre. Il faut être cash. Mais un, il faut du respect pour les gens, deux, il ne faut jamais leur faire perdre la face, jamais les rabaisser. Et il ne faut jamais avoir de mépris vis-à-vis du prisonnier. On ne rit pas de la détention.

Il y a toujours moins de femmes que d’hommes criminels. La femme est-elle encore épargnée par son éducation, est-ce l’effet d’une longue soumission ?

Il suffit de regarder les chiffres des prisons, en sachant que le pourcentage de mise en prison pour des faits équivalents est le même entre femmes et hommes. Il y a 800 détenus à Saint-Gilles dont 100 femmes. Les raisons de cette différence tiennent à l’éducation et au génétisme. On sort lentement du modèle des cavernes, la femme veille sur le foyer et l’homme va chasser.

En termes de harcèlement sexuel et violences faites aux femmes, qu’est-ce qui a le plus retenu votre attention : les affaires de type Weinstein et #MeToo, les viols dénoncés en milieu médical ou dans d’autres sphères ?

Ce phénomène a, hélas, toujours existé. On le dénonce plus souvent aujourd’hui. Comme le syndrome Dutroux a mis en lumière la pédophilie, le syndrome Marie Trintignant en France a mis l’accent sur le problème de la violence intrafamiliale. Pour ce type de violence, il faut être deux : c’est le modèle philosophique du maître et de l’esclave, selon Hegel. Chacun a besoin de l’autre et la question est de savoir qui est le maître et qui est l’esclave. C’est plus complexe que le bleu qu’on relève sur le visage de madame par exemple.

Bertrand Cantat a-t-il moralement selon vous le droit de vouloir s’exprimer en chantant sur une scène ?

Droit moral ? La morale n’a rien à voir avec le droit. Faire des esclandres pour lui interdire la scène ne fera pas revivre Marie Trintignant et ne le tuera pas.

La fameuse dictature de l’émotion guide aujourd’hui certains débats de fond.

J’aime beaucoup la dramaturgie grecque. Nous avons beaucoup à en apprendre des auteurs de l’Antiquité. Aristote parlait du fait que l’homme est sur un char guidé par deux chevaux, celui de la raison et celui de la passion. Pour que le char fonce, il faut que les deux soient équilibrés. Dans l’hypothèse où les émotions de la société prennent le pas sur sa raison, on risque le carambolage. Je vais résumer l’émotion, donc la passion ou les pulsions, par l’ensemble des péchés capitaux. Cela s’applique tant aux victimes, qu’aux auteurs et à l’ensemble de la société. Si vous regardez les perquisitions illégales qui permettraient d’aller chercher des illégaux chez des péquenauds, c’est l’envie ou l’avarice qui guide ce geste. On chasse celui qui voudrait participer à nos privilèges.

©Le Bureau/Artémis Productions

La commission de réforme de la procédure pénale, mise sur pied par le ministre de la Justice, Koen Geens (CD&V) aimerait voir disparaître à terme le juge d’instruction pour le remplacer par le juge « de l’enquête ». Que dites-vous de l’avenir du métier ?

« J’ose dire pourtant que je n’ai mérité – Ni cet excès d’honneur ni cette indignité », comme l’écrit Racine dans Britannicus. Je dis que quand on a un trésor, on le conserve. A la fois « Maigret et Salomon », comme disait Robert Badinter. Le problème du parquet c’est qu’à 17 heures, on a terminé et qu’une autre personne prend le relais. Le juge d’instruction est un et indivisible. Son avantage est qu’il suit l’affaire du début à la fin. Il est stable et maîtrise le dossier. On a besoin de quelqu’un à qui se référer pour prendre la décision et que cette personne soit constante. Il est inefficace de confier toutes les instructions au parquet.

Quid du plaidoyer de certains en faveur de la disparition de la Cour d’assises ? Sa réforme, conçue par Koen Geens a été annulée en décembre par la Cour constitutionnelle. Elle a annulé le mécanisme en vigueur depuis deux ans, de correctionnalisation quasi-systématiques des crimes. Est-ce un soulagement ?

Je suis favorable au maintien de la cour d’assises car je connais beaucoup de gens qui ont été jurés et en ont tiré un questionnement, une expérience de la justice. Voyez cette jeune femme, Bouchra (Bouchra Farih. NDLR), soupçonnée d’avoir tué son petit frère et qui vient d’être acquittée. Cette expérience de juré fait partie de l’éducation qu’on doit donner aux gens. Il faut la maintenir, plus pour le public que pour les accusés. Il est bon aussi par ailleurs pour ces derniers d’avoir à se défendre face à leurs pairs.

Dutroux, irrécupérable ? Je ne veux pas savoir, je ne le connais pas. Je sais juste qu’il est l’emblème du mal absolu selon l’acceptation généralement admise dans la population.

On a beaucoup parlé du « réquisitoire » de Bruno Dayez, avocat de Marc Dutroux, pour des réformes importantes du système judiciaire et pénitentiaire. Il associe la perpétuité à une peine de mort.

Sur le débat Dutroux, qu’il sorte demain, il aura une espérance de vie à tout casser de 24 heures. Il peut difficilement sortir sans se faire mettre en pièces. Comme le Roi ne peut pas « sortir » du Palais car il symbolise la Belgique unie. Imaginez dans un autre esprit la reine Mathilde quitter Laeken en guenilles… Dutroux, irrécupérable ? Je ne veux pas savoir, je ne le connais pas. Je sais juste qu’il est l’emblème du mal absolu selon l’acceptation généralement admise dans la population. J’ai peur que pour lui il n’y ait pas d’autre solution que le bannissement sous quelque forme. Mais attention, je nuance mon propos car je vois quand même la réussite de Christian Panier avec Michelle Martin qui a trouvé un logement.

Pourriez-vous guider Dutroux ?

Moi, aider Dutroux ? Certainement pas, ce n’est pas mon type d’homme ! C’est purement physique, pulsionnel, je ne flashe pas. C’est dans mes gènes, je n’y peux rien. Par ailleurs, je ne parviens pas à comprendre le mécanisme de la pédophilie. C’est une démarche qui ne m’est pas accessible.

Croyez-vous qu’on pourra un jour proposer des systèmes de castration chimique très performants ?

J’espère que non. J’espère ne jamais me retrouver dans « Le Meilleur des Mondes » d’Aldous Huxley.

Etes-vous favorable à un allègement des peines de prison ?

Je suis opposée aux longues peines car elles poussent les détenus au bout de leur souffrance. Je suis favorable à de courtes peines à répétition si nécessaire, en fonction du respect ou non d’un pacte de confiance. On entre, on conclut un contrat d’insertion qui, s’il n’est pas respecté à la sortie, on vous renvoie en prison.

Et je suis complètement défavorable à une peine de prison ferme quand elle est très éloignée dans le temps des faits originaires. Ou on est condamné très vite, ou on ne fait pas de prison. Sinon, les gens qui tentent de se racheter sont cassés au moment même où ils commencent à sortir la tête de l’eau. Il y ce type qui revient de Syrie, soupçonné de prosélytisme djihadiste, il fait 15 mois et est libéré ensuite pendant deux ans. Il sort avec des obligations que peu surveillent car les assistants sociétaux des maisons de justice qui sont surencombrées ne peuvent pas l’accompagner. Le type se réinsère à la force du poignet, a une copine, un appartement, fait du théâtre, revient à une vie normale. Ensuite, au bout de deux ans, il est condamné en appel à sept ans de prison. Il a alors 15 jours pour liquider appartement, boulot, femme et rentrer en prison. Là, il est sous haute surveillance car condamné pour djihadisme. Il sort quand d’autres rentrent et y retourne quand il s’est amélioré et apparemment racheté une conduite. C’est idiot.

Des voix de médecins légistes se sont élevées récemment pour dénoncer le manque d’autopsies dans certaines enquêtes, faute de moyens et d’effectifs. Avez-vous souvent pesté contre cet état de fait ?

C’est vrai que si on autopsie par exemple un corps incendié pour déterminer son identité et qu’on lui découvre une balle dans la tête, là je me dis que ce meurtrier n’a pas eu de bol! Est-ce qu’il y a trop de meurtres dans les cimetières ? Il ne faut pas oublier non plus que si on n’autopsie pas un corps, de toute façon les pompes funèbres passent dessus. Je pense au cas de Geneviève Simenon (en 2000, le Dr Simenon, petite-nièce de l’écrivain, tuait, de dix-huit coups de maillet portés à la tête, son compagnon, Georges Temperman. NDLR). On avait le permis d’inhumer du mari par un médecin complaisant (qui a été placé sous mandat d’arrêt) quand les pompes funèbres ont nettoyé le corps. Elle a été démasquée par le croque-mort. Les pompes funèbres font bien leur boulot.

Que dire des solutions alternatives comme le bracelet électronique par exemple ?

Je n’y suis pas favorable, il rend fou toute une famille.

Même en préventive ?

J’attends d’abord d’avoir les chiffres de la détention inopérante avant de constater s’il y a beaucoup de détentions préventives erronées. Les juges ne sont pas cons, ni complètement inconscients.

Un jour, on pourra faire parler les cadavres.

Quelles sont les techniques d’avenir qui permettront d’améliorer les performances dans les enquêtes ?

Un jour, on pourra faire parler les cadavres. J’imagine qu’on pourra par exemple voir dans le cerveau d’un mort la dernière image qu’il ait vue, et ce serait celle de son meurtrier. Le meurtre commis par raison laissera souvent moins de traces que le meurtre commis par passion, le fameux péché capital. C’est pour les premiers surtout qu’il est intéressant d’avoir accès à la dernière image gravée dans le cerveau du mort.

Le détecteur de mensonges est-il moins ou plus fiable qu’on ne le dit, sera-t-il un jour complètement has-been ?

Non. Il est d’ailleurs plus fiable qu’on ne le dit mais il ne peut pas être imposé et il ne fait que concourir à la preuve. Seul il ne prouve rien mais associé à d’autres éléments, il se renforce. Il ne faut pas prendre un faisceau de coïncidences pour une coïncidence… Une empreinte génétique plus un test au polygraphe plus des témoignages par exemple, ça fait beaucoup pour un seul homme.

Refuser le polygraphe, c’est donner d’office un mauvais signal ?

Non, les juges n’en veulent à personne d’avoir refusé d’y aller car ils ont peur eux-mêmes qu’on pénètre dans leur cerveau (rires).

Pensez-vous que l’homme naît bon ?

Le mythe du bon sauvage ? Faut pas exagérer !

Quelles sont les affaires qui vous ont fait le plus « peur », à des titres divers ?

Peur ? Le premier qui a peur est mort, je le répète constamment.

Même quand vous avez subi des menaces de mort précisément ?

Il y a quelques années, je rentrais d’Égypte, je rallume mon téléphone en arrivant à Zaventem et une collègue m’annonce avec une voix d’outre-tombe qu’elle a quelque chose à me dire. Je pensais toute ma famille décimée. J’étais tétanisée. Après elle m’a dit : tu es sous protection car tu es menacée. J’étais morte de rire. Mettez-vous à ma place, je venais d’imaginer toute ma famille exterminée, la trouille que j’ai eue ! Elle aurait pu me tuer. Par ailleurs, le prix auquel ma tête était mise était carrément insultant.

L’ensemble du sujet est à lire dans Paris Match Belgique, édition du 29 03 18.

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