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Niger : la ruée vers l’or

Plus de 600 mines à 50 centimètres les unes des autres. Le filon s’étend près des collines de Tagharaba, dans le nord-est du Niger. © Pascal Maître

Société

En plein Sahara, dans la région de tous les trafics au Niger, un filon d’or inespéré attire des milliers de mineurs.

On le surnomme « le Boss de l’or ». Du haut d’un terril, sous son chèche indigo, Saley « Boss » observe l’arrivée du cortège. Une cinquantaine de pick-up qui, sous la protection de deux véhicules de combat, déboulent dans un épais nuage de poussière. « Il y a des coupeurs de route, des petits bandits à moto. Les orpailleurs viennent ici avec des convois militaires que nous organisons chaque semaine. » Des centaines d’Africains descendent de la benne, transis après deux nuits dans le désert, les yeux rouges, le visage enduit d’une âcre poussière jaune. Ils viennent des campements nomades ou du fleuve Niger, parfois du Tchad ou du Soudan, attirés par cette mine qu’ils appelleront bientôt, comme tout le monde, « Guantanamo ». « Parce que c’est un endroit où l’on souffre ! » lâche Boss.

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Les sables du Sahara ont fait un cadeau en or massif à ce Touareg de 45 ans au regard d’acier. A Tagharaba, il a construit une véritable cité aurifère.

Nous sommes près de la « passe du Salvador », un triangle entre le Niger, la Libye et l’Algérie où circulent djihadistes, trafiquants de drogue et d’armes. Une zone classée rouge par le Quai d’Orsay. Aucun Occidental ne s’y est jamais rendu. Il nous a fallu une escorte privée depuis Agadez, le dernier bastion « orange », c’est-à-dire l’avant-dernier échelon dans le danger selon le classement du Quai d’Orsay, à 750 kilomètres plus au sud. Un voyage de trois jours sur une piste désertique où nous ne croisons que des dromadaires et des camions chargés d’eau ou d’essence. Quand nous passons devant des carcasses de véhicules carbonisés, notre chauffeur explique : opération Barkhane, 2015, une frappe française.

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Avant, la seule source de richesse de cette région était à Arlit, à 450 kilomètres. Deux mines d’uranium exploitées par Orano, ex-Areva. En 1999, une société d’orpaillage avait bien prospecté le site de Tagharaba ; mais, en raison de son éloignement extrême et de l’absence d’eau, elle avait estimé qu’il ne serait pas rentable. La véritable ruée commence en 2014, quand des pépites de 22 carats, de la grosseur d’un poing (certaines atteignent 300 grammes), sont découvertes au Djado, une vallée fossile de l’extrême nord-est du Niger, à environ 470 kilomètres de Tagharaba. « J’étais parmi les premiers à aller au Djado. L’or était en surface, il suffisait d’un détecteur de métal pour le trouver. Même pas besoin de mercure », se souvient Boss. Il gagne ainsi de quoi participer à son Far West, l’aventure de Tagharaba. Mais il n’est pas le seul. La nouvelle s’est répandue comme un vol de moustiques dans ce pays classé avant-dernier au monde par le Programme des Nations unies pour le développement. La tranquille oasis voit débarquer des hordes de chercheurs d’or. Des conflits ethniques éclatent, et le gouvernement évacue. On passera un arrangement : « L’Etat fermera les yeux sur l’exploitation artisanale illégale de son sol. En contrepartie, nous assurons la stabilité de la zone », explique Assayad Ibnou. Ce compagnon des premières heures de Boss se présente avec distinction comme le président du Comité des orpailleurs de Tagharaba, créé en 2014. Le marché va se révéler payant.

Ici, personne ne fait de problème. Chacun gagne ce que produit son puits.

Aujourd’hui, dans le vent de sable, des milliers d’hommes sont à pied d’œuvre, tournant de lourdes bobines le long d’un filon de 2 kilomètres. La veine ressemble à un immense métier à tisser sur lequel se succéderaient des centaines de puits. Touaregs, Tchadiens, Soudanais, « retournés » de Libye, licenciés d’Areva ou ex-coupeurs de route, ils sont plus de 10 000 à travailler dans un calme déconcertant. « Ici, personne ne fait de problème. Chacun gagne ce que produit son puits », commente Hamada Atako, un ancien éleveur qui, il y a deux ans, a investi dans un puits et embauché sept ouvriers. « Au début, on trouvait l’or à 20 mètres. A présent, il faut creuser jusqu’à 100 mètres pour atteindre le filon. C’est très dur. » Un « plongeur » enfile un casque de moto puis, arrimé par une simple corde autour des cuisses, disparaît dans les profondeurs. Un ouvrier nous explique que les accidents sont rares malgré la précarité des moyens, mais qu’« après 100 mètres c’est plus risqué, car le sol devient de plus en plus humide ». Un vieux jerrican rempli de roche est remonté et passé au détecteur de métal. Chaque manœuvre sera payée en sac de cailloux, deux tiers pour le propriétaire du puits, un tiers pour les ouvriers. Un partage qui semble satisfaire les seconds comme le premier.

Préposé au concassage, ce mineur travaille dans un nuage de poussière permanent. © Pascal Maître

« On est logé et nourri par le patron », ajoute un ancien agriculteur de Tillabéri, une région proche du Mali où les attaques terroristes sont récurrentes. Avant de préciser : « Notre puits n’a rien trouvé depuis deux ans, mais il faut attendre la chance. » Un point fait l’unanimité : pour venir ici suer sang et eau, il faut être joueur. Car il y a plus d’espoir que d’or à découvrir… Mais si le filon n’est plus aussi juteux qu’avant, la formidable destinée de bergers devenus millionnaires alimente toujours la fièvre. Saley, qui fut jardinier à Agadez, avoue qu’il a eu de la chance : « En trois ans, j’ai gagné 700 grammes. » Soit 21 350 euros, une fortune dans un pays où, selon la Banque mondiale, le revenu moyen par habitant ne dépasse guère 1 dollar par jour. Derrière lui, un homme s’exclame : « Taisez-vous ! Si Issoufou [le président] entend ça, il va fermer la mine. Amenez les Français et on n’aura plus rien ! » On rit, on se lance des boutades, toujours en tournant les bobines main sur la hanche, avec une élégance toute africaine.

C’est un endroit où les hommes meurent mais ne naissent pas !

La cité qui se passe de l’Etat prospère à sa manière, offrant à ses habitants tout le nécessaire, depuis le dispensaire jusqu’au réseau téléphonique.

Le long du filon, des étals d’alimentation, des « salons de coiffure » s’improvisent à côté des campements de bâches et de nattes. Il y a encore un an, les denrées s’achetaient en grammes d’or. Depuis, ce no man’s land est devenu le plus grand marché de la région. On y trouve de tout : des véhicules, de l’électroménager en provenance de la Libye. Une aubaine pour les commerçants et surtout pour les transporteurs, réduits au chômage par une loi qui interdit l’acheminement des migrants. Agala Ahmed est en train d’inspecter le châssis d’une Toyota. « J’ai fait dix-sept ans de carrière comme passeur de clandestins vers la Libye et l’Algérie », raconte-t-il. Mais c’est le passé. Désormais, il se présente fièrement comme le secrétaire général du comité de gestion des convois. C’est-à-dire qu’il est responsable du départ de quelque 35 véhicules par semaine. Le transport coûte de 15 000 à 20 000 francs CFA (de 23 à 30 euros) par personne. Un prix abordable. Les passagers clandestins, eux, payaient au moins huit fois plus : 120 000 francs CFA. « A Tagharaba, on gagne juste pour la casserole, nous dit-on avec philosophie. Mais si l’on n’avait pas l’or, on serait tous des bandits. »

C’est l’heure de la prière du soir. Des feux s’allument, la musique résonne dans les allées bordées de restaurants de brochettes. Ici, aucune distraction à part les palabres entre hommes, autour du feu, devant un verre de thé. Dans ces confins, pas de femmes : « C’est un endroit où les hommes meurent mais ne naissent pas ! » résume Abdoulkader Alifouna, qui exploite un filon à 40 kilomètres ; il est venu traiter son or avant de rentrer chez lui. La nuit, l’effervescence ne retombe pas : à la lumière des générateurs, les ouvriers se relaient pour manœuvrer les moulins qui fracassent la roche. Nulle poussière n’est scrutée avec autant d’attention. Peut-être y trouvera-t-on la fine poudre qui, à Agadez, sera transformée en lingot qu’on revendra à Dubaï.

Assis dans la case en préfabriqué qui lui tient lieu de bureau et de domicile, Boss verse une poignée sur sa balance : « 460 grammes d’or pur, sans mercure ni traitement chimique », dit-il avec orgueil. Il veut faire les choses « proprement », pour ne pas avoir de problèmes avec l’Etat : Tagharaba ne doit pas devenir « un deuxième Arlit » aux conséquences sanitaires désastreuses. Mais Boss n’exclut pas d’utiliser du cyanure « dans l’avenir », en précisant que le traitement se fera loin de la cité et qu’avec « une nappe phréatique à plus de 600 mètres de profondeur les risques de pollution sont minimes ». Pour l’heure, sa priorité est d’assurer la sécurité sur le site. Il n’oublie pas que c’est la condition de sa prospérité. « L’Etat nous a posté 300 militaires…» Assayad Ibnou ajoute : « Notre tâche principale est de régler les litiges entre propriétaires. Au début, c’était l’anarchie. Chacun venait creuser où il voulait, l’un empiétait sur le puits de l’autre. On essaie de départager tout ça. Quand ça nous dépasse, on transfère à la gendarmerie. »

L’or détournera-t-il les Touaregs des autres trafics, dont celui des migrants ?

Ce chef de village prend très à cœur sa fonction d’intermédiaire auprès des autorités : « On a voulu nous faire déguerpir, mais les orpailleurs ont menacé de se révolter. Alors on est allés à Niamey pour expliquer la situation des sans-emploi. Le ministre de l’Intérieur s’est déplacé jusqu’ici et a trouvé qu’il n’y avait presque que des Nigériens sur le site. Nous n’avons toujours pas d’autorisation légale, mais des permis d’exploitation ont été attribués à certains d’entre nous. » Une politique de tolérance que n’applique pas le voisin algérien, qui a la réputation de tirer sur les orpailleurs et de voler leur matériel. Car, selon Boss, il y a de l’or partout ici, dans un rayon de 1 000 kilomètres.

L’or détournera-t-il les Touaregs des autres trafics, dont celui des migrants ? C’est la thèse de Laurent Gagnol, spécialiste en géographie nomade. Boss semble lui donner raison. Cet ex-rebelle n’hésite pas : « L’or, c’est mieux que la contrebande. » En homme d’affaires, il a déjà acheté un permis d’exploitation officielle et compte ouvrir une carrière à ciel ouvert, qui sera industrialisée. Fin politique, il prend garde à rappeler que les artisans garderont leur labeur. « On veut continuer à bâtir avec des gens qui ont souffert avec nous. Car on a tous vécu la galère. Tous les Nigériens, sans exception. »

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