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Coma, animaux ou nouveaux nés : « Ce n’est pas parce qu’on ne peut pas communiquer qu’on n’est pas conscient ! »

steven laureys

Steven Laureys. | © BELGA PHOTO VIRGINIE LEFOUR

Société

Neurologue, directeur de recherches au FNRS et professeur au CHU de Liège, Steven Laureys dirige le Coma Science Group au sein du centre Giga Consciousness de l’Université de Liège. Lauréat du prix Francqui en 2017, la majeure partie des travaux de son équipe est consacrée à l’étude des altérations de la conscience.

Paris Match. Pouvez-vous expliquer l’état actuel de vos recherches ?
Steven Laureys. Avec mon équipe, nous essayons de comprendre la conscience humaine. C’est une question fondamentale de l’humanité que de savoir comment la conscience émerge. Nous abordons cette approche selon différents axes : le cerveau blessé après un coma, la perte de conscience chez les personnes anesthésiées et les modifications de conscience lors de l’hypnose, la méditation ou différentes pathologies. Dans ce domaine, la science fait encore ses premiers pas mais les nouvelles technologies sont un appoint considérable.

Dès la fin des années 90, vous avez déterminé que 40 % des patients se trouvant dans un coma qualifié de « végétatif » sont en réalité un peu conscients. Quelles sont les implications d’une telle découverte ?
Enormes évidemment ! On ne peut pas pratiquer une bonne médecine si le diagnostic n’est pas bien documenté. On a besoin à la fois d’un diagnostic et d’un pronostic correct afin d’améliorer l’état de patients en éveil non répondant. Au niveau thérapeutique, l’amélioration se fait, notamment, grâce à des stimulations électriques non invasives durant 20 minutes chaque jour. Une technique que notre équipe a développée à Liège. Tout cela a des conséquences aussi sur le traitement de la douleur, la revalidation et même la fin de vie. Dans tous les cas, nous devons être attentifs à respecter la volonté de chaque patient.

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Nous avons actuellement identifié deux sortes de consciences distinctes.

Au-delà du coma, il y a la mort et au-delà…? Pensez-vous que la science pourra un jour déterminer s’il existe quelque chose après la mort ?
Je l’ignore. Pour le moment, la mort reste une barrière infranchissable et je constate qu’il est très difficile de l’accepter pour la plupart d’entre nous. Il faut aussi accepter qu’il y ait, à ce sujet, une tension entre les religions et la science comme il y a une tension de reconnaître que l’homme n’est pas le centre de l’univers. Avec l’équipe, je peux appréhender cette question de la mort sans a priori dogmatique. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous nous intéressons aux phénomènes de mort imminente. Le seul élément de vie après la mort prouvé actuellement, c’est le don d’organes que j’essaie d’encourager.

Au cours de vos travaux, vous mettez en lumière le fait que nous avons deux consciences. C’est l’une d’elle que l’on appelle l’âme ?
Il est très difficile de définir la conscience. L’âme est un concept utilisé par les religions et non un concept scientifique. Nous avons actuellement identifié deux sortes de consciences distinctes : la conscience sensorielle nous reliant au monde extérieur et la conscience propre à notre intériorité, cette petite voix en nous appartenant à un autre réseau. Cette connaissance, nous allons la traduire vers nos hôpitaux pour essayer d’avancer dans ce domaine fascinant et qui a de nombreuses facettes.

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Les animaux ont-ils une conscience ?
Oui, et c’est important ! On l’a ignoré trop longtemps alors que d’un point de vue biologique, c’est un non-sens de croire que nous sommes les seuls à en être doté. Les animaux éprouvent des émotions, ce qui remet en question l’industrie alimentaire mais aussi nos dispositions juridiques considérant les animaux comme de simples objets. Les religions n’ont guère d’estime pour les animaux contrairement à la réalité biologique moderne. L’erreur historique est de croire que la conscience, c’est tout ou rien. Elle est graduelle, pour les animaux, pour les nouveaux nés, les personnes dans le coma ou démentes… Ce n’est pas parce qu’on ne peut pas communiquer qu’on n’est pas conscient !

Dans votre ouvrage Un si brillant cerveau – les états limites de conscience paru en 2015, vous vous intéressez à la méditation, mais aussi au destin de l’humanité. Le transhumanisme – l’amélioration de notre potentiel dopé par la science et la technologie – est-il donc inévitable ?
Nous devons plus nous intéresser à notre bien-être mental et la méditation est, de ce point de vue, aussi puissante que pas assez exploitée par la science, même si notre équipe collabore activement sur cette question avec le Mind & Life Institue créé par le Dalaï Lama. Quant au transhumanisme, c’est à notre société de faire le bon choix, porté par une médecine biomédicale à la hauteur et consciente de ses responsabilités. Ce qui me semble important, c’est que nous avons besoin de plus d’humanité et de nous reconnecter avec la nature pas uniquement avec le digital ou virtuel. Nous ne voulons pas être traité par des robots, ni en devenir !

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