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Yougonostalgia : Touriste d’un pays qui n’existe plus

Mirko Pirnat, jeune ingénieur venu de Sarajevo découvrir l'Atomium. | © DR

Société

1958. Mirko Pirnat, ingénieur, fait le trajet de Sarajevo à Bruxelles pour découvrir la très alléchante Expo dont le monde parle. Il boucle son voyage à la faveur d’un billet de loterie gagnant.

Nous avions pu parler à ce témoin il y a dix ans, pour les 50 ans de l’événement. Nous l’avons recontacté tout récemment. Il rêve de revenir pour le 60e rugissant.

Témoin d’une ex-Yougoslavie fière et indépendante, Mirko Pirnat a aujourd’hui 92 ans. Il vit depuis une dizaine d’années sur le Nouveau Continent où il a rejoint ses enfants expatriés qui, comme beaucoup, ont dû quitter leur ville après le conflit sanglant des Balkans dans les années 90.

Il se souvient avec émotion de ces années bénies où son grand pays était encore uni, sous l’égide de l’incontournable Maréchal. « Nous faisions partie des pays non alignés. Lors de l’Expo 58, Josip Broz Tito avait marqué son indépendance par rapport à l’URSS depuis quelques années déjà. C’était assez frappant de voir la distance qui séparait notre pavillon yougoslave du pavillon soviétique, flanqué des pays proches et, chose étrange mais émouvante aussi, des États-Unis ! C’était un autre symbole en soi dans le contexte de la guerre de l’espace qui sévissait entre les deux nations et s’ajoutait à la Guerre froide. »

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Le pavillon de la Yougoslavie, dont la structure sera conservée par le collège Sint-Paulus de Wevelgem, semblait bordé d’un côté par ce qui apparaissait comme un bassin à l’eau gelée. Ce n’était que le reflet d’un marbre poli de qualité. À l’entrée au sommet d’une colonne, ce slogan : « The Yugoslav peoples for freedom and social justice » (Les peuples yougoslaves pour la liberté et la justice sociale). Le bâtiment, ambitieux, est un succès architectural. Il est alors décrit dans les médias comme « un miracle de style et de bon goût », le pavillon de la rectitude, d’une architecture « tant morale que physique ». On parle d’une sensation de plénitude, d’un esprit de liberté, d’indépendance, de souveraineté chère au pays non aligné.

« La Belgique a bien accueilli la Yougoslavie de Tito. Sa résistance au socialisme soviétique paraissait saine. Ce pavillon attestait de cette capacité à résister au stalinisme qui était encore associé au pays malgré la déstalinisation qui a suivi la mort de Staline en 53 », nous dit en 2008 France Debray, professeur de philosophie, journaliste, auteur d’un immense ouvrage pour le demi-siècle de l’événement – « Expo 58. Le grand tournant » (2008, éd. La Renaissance du livre).

Mirko Pirnat, jeune ingénieur venu de Sarajevo découvrir l’Atomium. © DR

« L’Atomium, un coup de poing dans le ventre »

À l’époque, comme nombre de ses pairs, Mirko Pirnat s’offre régulièrement un billet de loterie. Un jour de février 58, bingo : il remporte une jolie mise.

Cet ingénieur de haut vol, passionné de technologie, rêve de voir la grande Expo où son pays figure en bonne place. Dès ce moment, il passe ses heures perdues à la bibliothèque pour potasser sa visite, rentabiliser au mieux son voyage et se nourrir déjà l’esprit de Bruxelles. Cet Ouest qui le fascine même si, sous l’ère de Tito, le passeport yougoslave vaut de l’or et permet une certaine mobilité.

Il consacre sa petite fortune à un voyage en train et en autocar pour rejoindre l’Expo universelle… Un citytrip avant la lettre. « Plus tard, j’ai beaucoup circulé à travers l’Europe dans le cadre de mon métier mais, à la fin des années 50, la décision de traverser l’Europe était un «challenge» pour nous. Dès mon arrivée à Bruxelles, j’ai d’abord dévoré dans ma chambre d’hôtel les brochures en serbo-croate ou en allemand qui décrivaient la ville, son histoire et l’Exposition. Des brochures que des hôtesses m’avaient remises. Et puis, j’ai foncé sur les lieux, à pied, pour mieux savourer. »

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Outre l’ambitieux pavillon de la Yougoslavie au restaurant très prisé en son temps, l’ingénieur de 32 ans aux allures d’adolescent élégant s’attardera surtout devant l’Atomium, épaté par sa structure unique, son caractère avant-gardiste. « J’ai vu l’Atomium et je suis resté scotché ! Jamais je n’oublierai ce moment. Ce fut un coup de poing dans le ventre, je ne pouvais en détacher mon regard, j’y revenais sans cesse. Il cristallisait la raison d’être de mon voyage. L’Atomium incarnera toujours pour moi, au-delà d’une évocation de la métallurgie, ce concept de paix, un emblème des années de bonheur. Il restera ce souvenir inoxydable de mon premier vrai voyage de tourisme en Europe du Nord. »

Côté belge, au-delà de l’Atomium, il s’attarde dans la section des diamantaires. « C’était incroyable de voir cette production nationale qui bat le monde à plate couture. J’ai dû prendre nombre de bus et mon mal en patience pour atteindre Bruxelles mais je ne l’ai jamais regretté. L’Atomium m’a profondément marqué. » Ce visiteur d’un autre temps arbore toujours sur son étagère une miniature de l’objet fétiche qui immortalise la Belgique.

Il vit désormais au milieu du Canada, où il pratique son footing quotidien dans la poudreuse. Il est resté fidèle à la loterie, joue chaque semaine entre deux cours d’anglais, et caresse le rêve de retrouver le Vieux Continent, avec une halte obligatoire à Bruxelles. Revoir l’Atomium et la Grand-Place, sentir le cœur de l’Europe palpiter. Faire un saut à Anvers pour lécher les vitrines des bijoutiers. Et acquérir quelques souvenirs, avec cet impératif : s’offrir un nouvel Atomium en modèle réduit qui viendra s’ajouter à celui qu’il conserve fièrement depuis 60 ans exactement.

 

L’ensemble du dossier sur les 60 ans de l’Atomium et de l’Expo 58 est à découvrir dans le Paris Match du 12 04 2018.

Mots-clés:
Bruxelles atomium Expo 58
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