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Appliquer la politique migratoire australienne : le rêve de Théo Francken est-il possible en Belgique ?

Le week-end a été marqué par la nouvelle idée clivante du secrétaire d'État à l'Asile et la Migration. | © BELGA PHOTO NICOLAS MAETERLINCK

Société

Ce week-end, le secrétaire d’État à l’Asile et la Migration, Théo Francken (N-VA), indiquait dans un long post Facebook vouloir faire évoluer le système d’asile belge vers le modèle australien. Son rêve ? « Zéro demandeur d’asile à Bruxelles ». Un message qui voulait rassurer (et séduire) une partie de l’électorat de la N-VA, qui juge la politique migratoire actuelle trop laxiste. Malheureusement pour Théo Francken et cette frange de la population, la « no way policy » australienne est inapplicable en Belgique. Explications. 

La politique migratoire australienne est réputée pour être musclée, voire agressive. Chaque année, Canberra définit des quotas d’accueil précis pour intégrer des immigrés. En revanche, depuis 2012, la tolérance zéro est appliquée pour les demandeurs d’asile qui arrivent par bateau : sans visa, aucun entrée n’est possible sur le territoire australien.

Au nom de la lutte contre les passeurs, les bateaux sont systématiquement repoussés et les migrants directement refoulés dans des camps de détention sur des îles du Pacifique. Le gouvernement délocalise en effet le traitement des demandes d’asile, traitées à Nauru, micro-État insulaire et l’île de Manus, en Papouasie-Nouvelle-Guinée. En échange, ces pays reçoivent une compensation financière.

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Ces camps de réfugiés offshores, où les demandeurs d’asile restent parfois plusieurs années, sont régulièrement dénoncés par des ONG de défense des droits de l’homme en raison des conditions de vie déplorables. Au printemps 2016, la justice de Papouasie-Nouvelle-Guinée a jugé son camp anticonstitutionnel, car privant de libertés des individus qui n’ont pas décidé d’eux-mêmes de se rendre sur l’île. Le camp a été officiellement fermé le 31 octobre.

Un ticket vers l’Australie n’est toutefois pas garanti pour ceux qui obtiennent le statut de réfugié : grâce à un accord avec Phnom Penh, ceux-ci peuvent être envoyés au Cambodge, pourtant maintes fois épinglé pour ses manquements au respect des droits de l’homme les plus élémentaires. Selon cet accord signé en 2014, l’Australie s’engageait à verser pendant quatre ans 40 millions de dollars australiens (environ 28 millions d’euros) pour aider à des projets de développement et prendre en charge la réinstallation.

No way policy

La législation australienne est contraire à la Convention de Genève sur les réfugiés, dont elle est pourtant signataire. En effet, selon ce traité datant de 1951, les demandes d’asiles doivent être examinées dans le pays d’arrivée. Canberra a choisi de privilégier l’immigration professionnelle ou le regroupement familial plutôt que les demandes d’asile. Pour les migrants, la seule solution pour arriver légalement sur le territoire est de formuler une demande auprès des Nations Unies dans leur pays d’origine. Cette politique draconienne tient en une phrase : « No way you’ll make Australia home ». Un idéal repris par Théo Francken (N-VA) ce week-end sur Facebook : « You will not make Europe home ».

 

Beste vrienden,Met de regelmaat van de klok probeert men u wijs te maken dat ‘niemand ooit meer vluchtelingen binnen…

Publiée par Theo Francken sur samedi 14 avril 2018

« Pour appliquer les dires de Francken, il faudrait un Brexit à la belge »

Malheureusement pour le secrétaire d’État, le no way australien ne peut être appliqué en Belgique, quoiqu’en dise le MR qui, par la voix d’Olivier Chastel, président du parti interviewé par Le Soir, s’est montré favorable à cette idée « pour la prochaine législature ». Ce que le nationaliste flamand envie aux Australiens, c’est son système de quotas, qui ne laisse aucune personne passer entre les mailles du filet. Cette politique permet à Canberra de prétendre stopper l’immigration illégale. Or, celle-ci existe toujours puisque les boat people continue de prendre la mer. Mais étant délocalisée, elle est invisible sur le territoire national. Electoralement, ce no pasaran est porteur : il laisse les citoyens penser que les frontières sont bien gardées, une idée aujourd’hui très populaire et défendue.

Pour réaliser le rêve « zéro demandeur d’asile » de Théo Francken, il faudrait selon lui « remplacer le modèle actuel, qui se base sur les requêtes à l’initiative des demandeurs d’asile après une entrée illégale sur le territoire, par le modèle australien, dans lequel on pratique uniquement une immigration légale limitée, à notre initiative ». La Belgique choisirait dès lors d’ouvrir ses frontières « à un rythme qui tient compte des capacités sociales, économiques et culturelles de notre pays ».

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Impensable et même impossible, pour le Ciré (Coordination et Initiatives pour Réfugiés et Étrangers). D’après sa directrice, Sotieta Ngo, la proposition du secrétaire d’État est de la communication pure et simple. « Théo Francken sait très bien que ce n’est pas possible mais il utilise la politique australienne à des fins de communication : ici, on en entend peu parler, on ne sait pas bien ce qu’il s’y passe. Sans remise en perspective, cela peut effectivement paraître comme une solution. Ce qu’il ne dit pas, c’est que la Belgique n’a aucune marge de manoeuvre en la matière. Il faudrait changer la législation au niveau européen », analyse-t-elle. Et pose la question suivante : Théo Francken veut-il un retour aux frontières ? « En fait, si sa proposition n’est pas réaliste, c’est tout simplement pour une raison géographique : nous ne sommes pas une île. La seule manière d’appliquer un scénario à l’australienne serait d’ériger des murs très imperméables et de mettre fin à la libre-circulation des personnes. Pour appliquer les dires de Francken, la Belgique devrait sortir de Schengen, faire un Brexit à la Belge. »

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L’Europe imite déjà l’externalisation australienne

Philippe De Bruycker, professeur à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et spécialiste de la politique d’asile et d’immigration de l’Union européenne, va dans le même sens. « C’est vraiment de la gesticulation en période pré-électorale », entame-t-il. « Il y a deux obstacles pour imiter l’Australie : la réalité géo-politique et le droit. L’Australie est une île difficile à atteindre. Ce n’est pas le cas de l’Europe. Même si on parvenait à sceller les frontières maritimes, il resterait les frontières terrestres. Des pays comme la Pologne, la Roumanie ou la Bulgarie seraient confrontés à une trop grosse pression et n’accepteraient pas cela. Ensuite, il ne faut pas oublier que le modèle australien – si on peut parler de modèle – est juridiquement très contesté. De plus, en Europe, les États sont soumis à la Cour Européenne des Droits de l’Homme, ce qui n’est pas le cas là-bas, et aux traités européens. Je doute que des juges accepteraient que les demandes d’asile soient traités dans d’autres pays. Quoique… La tentation de recourir aux pays tiers pour traiter la question migratoire est de plus en plus grande. Elle est même déjà mise en oeuvre », explique-t-il, se référant notamment à l’accord passé entre Bruxelles et Ankara en 2016.

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Pour rappel, ce pacte avait signé pour faire cesser l’arrivée quotidienne de milliers de migrants par bateau sur les îles grecques de la mer Egée. Très controversé, il prévoit le renvoi systématique de tous les migrants vers la Turquie, y compris les demandeurs d’asile. En échange de la coopération turque dans ce dossier, l’Europe alloue une aide de 6 milliards d’euros à Ankara et la levée des visas pour les citoyens turcs (un point toujours en suspens). « Au fond, c’est un peu la même chose que ce que fait l’Australie. La différence, c’est que la Turquie offre quand même des conditions de vie bien meilleures que les petites îles du Pacifique… »

AFP PHOTO / ANGELOS TZORTZINIS

Le professeur établit également un parallèle avec la coopération avec les gardes-côtes libyens en Méditerranée. « Enfin, gardes-côtes, c’est un grand mot. » En juillet 2017, la Commission européenne annonçait son plan d’action pour aider l’Italie à faire face à l’arrivée constante de bateaux pleins à craquer. Cet accord se chiffre à 136 millions d’euros, dont 48 millions sont attribués à la protection des migrants. Depuis, les réfugiés et les migrants interceptés par les autorités libyennes sont ramenés sur les côtes libyennes, d’où ils sont, d’après Amnesty International, presque toujours envoyés dans des centres de détention pour des durées indeterminées.

Pour de nombreuses ONG, rendre à la très instable Libye une souveraineté en matière de contrôle migratoire revient à mettre les migrants en danger. « L’Europe leur laisse faire le sale boulot. Il faut qu’elle évite à tout prix d’entrer en contact avec des migrants : dès que c’est le cas, les traités et la Convention de Genève sont d’application. C’est beaucoup plus simple de laisser les autres s’en occuper. S’il y a bien un point commun entre l’accord avec la Turquie et la coopération avec la Libye, c’est bien celui-là. Et ça, cette externalisation, ressemble effectivement à ce que fait l’Australie », conclut Philippe De Bruycker.

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