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L’herbe est-elle toujours plus verte aux Pays-Bas ?

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Entre culture d'état et ras-le-bol de la population, le cannabis est en posture précaire aux Pays-Bas | © Pixabay

Société

Face au mécontentement des résidents et des touristes, La Haye devient la première ville des Pays-Bas à interdire le cannabis dans son centre-ville. Une mesure qui s’inscrit dans une évolution nationale de l’ancien eldorado des amateurs de cannabis, aujourd’hui de moins en moins permissif. 

Pour les habitants de l’Euregio en âge d’expérimenter les effets de la fumette, il s’agissait presque là d’un rite de passage. Situé à 30 minutes seulement de Liège, Maastricht est associé dans l’esprit de nombreux Liégeois à des relents de transgression au parfum douçâtre de marijuana. Il n’y a pas si longtemps encore, en guise de patte blanche, il suffisait de montrer à l’entrée du coffee shop de son choix sa carte d’identité, ces adresses n’étant alors interdits qu’aux moins de 16 ans, et de faire son choix parmi les variétés de cannabis et de haschich proposées. Haze, Afghan Kush, Blue Dreams, des noms qui sonnaient comme des promesses de douce torpeur ou de rêve éveillé selon la variété, à consommer sur place ou à emporter. Et la brigade canine de la police de patrouiller inlassablement le train du retour pour débusquer ceux qui n’auraient pas passé la frontière que pour voir si la Meuse y était plus belle.

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Jusqu’à 2010, et un arrêt de la Cour de justice de l’Union européenne autorisant la ville de Maastricht à interdire l’accès de ses coffee shops aux touristes. Des touristes que le gouvernement local évaluait à près de 4 000 chaque jour, venus à Maastricht dans le seul but de s’y procurer du cannabis. Un business lucratif pour les propriétaires des coffee shops, dont la clientèle s’élevait à 70% d’étrangers, et qui avaient décidé de faire appel de la décision de la ville devant la cour européenne. Sans succès, la défense ayant notamment rappelé à l’époque dans son argumentaire que les drogues ne sont pas protégées par les lois du libre-échange parce qu’elles sont illégales dans tous les autres pays de l’Union sauf aux Pays-Bas. Et Reuters d’évoquer à l’époque un possible effet domino dans le reste du pays, «l’opinion publique et le gouvernement étant de plus en plus hostiles à la vente de drogue».

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Huit ans plus tard, si tous les dominos ne sont pas encore tombés, les règles du jeu ont néanmoins bien changé aux Pays-Bas en ce qui concerne le cannabis. Mais pas forcément dans le sens de la répression : si la vente du cannabis est désormais plus contrôlée, avec des « weed carts » nécessaires dans certaines municipalités pour s’en procurer, la culture du cannabis a quant à elle été légalisée en octobre 2017. Une culture contrôlée par l’Etat, chargé de sélectionner des exploitants triés sur le volet, qui peuvent ensuite distribuer leur production sous contrôle des mairies. Et si la mesure peut surprendre, il s’agit en réalité d’une tentative de la part du gouvernement de couper l’herbe sous le pied des trafiquants de drogue. Un retour aux sources, en quelque sorte, puisque c’est déjà en réponse à une épidémie de toxicomanie aux Pays-Bas que le cannabis y avait été légalisé.

Couper l’herbe sous le pied

Dans le 70s, le pays est en effet envahi par de l’héroïne bon marché, Amsterdam devenant l’épicentre du trafic et de ses ravages. En parallèle, la consommation de haschich gagne également en popularité aux Pays-Bas sans que les effets dévastateurs de l’héroïne ne lui soient associés. En 1972, un rapport intitulé « Touwtrekken om hennep » (« Le chanvre : quand on tire sur la corde ») conclut donc que la pratique prouve qu’un usage responsable du cannabis est tout à fait possible, et n’est pas plus dangereux que s’il s’agissait d’alcool ou de tabac. Dans la foulée, en 1976, les Pays-Bas deviennent le premier pays au monde à dépénaliser l’usage du cannabis.

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Avant de devenir en 2017 le premier pays de l’Union européenne à légaliser la production de cannabis. Car si la détention de cannabis ou de haschich pour la consommation personnelle (moins de 5 grammes) était autorisée, tant leur culture que leur transport étaient prohibés, ce qui a permis à des filières criminelles de se mettre en place pour prendre en charge l’approvisionnement des points de vente. Une green mafia que le gouvernement a voulu défricher en réglementant la culture. Et qu’importe si la mesure qui voit les autorités avoir un droit de regard sur la production du cannabis a de quoi rendre les élus schizophrènes, ces derniers étant à la fois chargés de poursuivre les politiques de prévention tout en s’assurant que l’approvisionnement des points de vente soit suffisant. Reste que pour les villes concernées par le tourisme du cannabis, la mesure est nécessaire et bienvenue, l’Union des municipalités néerlandaises ayant notamment déclaré au moment du vote que « la politique actuelle a fait faillite ».

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La preuve ce mardi à La Haye où la municipalité vient d’annoncer l’interdiction de consommer du cannabis dans une dizaine d’endroits du centre-ville. L’interdiction s’applique aux abords de la gare et dans les rues commerçantes afin de « combattre les nuisances » et décourager les comportements antisociaux. Une décision prise à la suite de nombreuses plaintes de résidents et de touristes en raison notamment de la forte odeur et des nuisances sonores causées par ses consommateurs. Et si les initiatives du gouvernement pour dissiper l’écran de fumée qui plane toujours sur l’usage du cannabis dans le pays sont bien accueillies par la majorité des Néerlandais, certains y sont farouchement opposés, et n’hésitent pas à le faire savoir. Après avoir campé devant le parlement pendant des semaines en signe de protestation, l’activiste Hans Kamperman a ainsi tenté de se pendre en pleine séance plénière pour « attirer l’attention et secouer les politiques ». Une action spectaculaire qui n’aura pas fait avancer le débat, les pro et les anti cannabis n’en ayant pas fini de s’enfumer mutuellement.

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