Paris Match Belgique

Un manuel satirique pour « se débarrasser des Arabes » (et de leurs travers)

Salim Zerrouki

Un humour caustique, mais surtout pas gratuit assure Salim Zerrouki | © Salim Zerrouki

Société

Avec une plume tout aussi aiguisée que son sens du second degré, l’auteur algérien Salim Zerrouki signe 100% Bled, comment se débarrasser de nous pour un monde meilleur, et en profite pour épingler les travers des Maghrébins d’un trait aussi noir que son humour. 

Juteux comme une olive gorgée de soleil, amer comme une amande fraîche et aussi piquant qu’une généreuse dose de Harissa. Si l’ouvrage de Salim Zerrouki invite une telle ribambelle de clichés, c’est peut-être parce qu’il en est bourré. Sauf que les clichés en questions, qui sont pour certains des travers bien réels, l’auteur de 100% bled en a soupé, et il les croque allègrement dans un faux manuel qui aborde avec un humour mordant les sujets qu’on préfère taire d’ordinaire. Urbanisme, place de la femme, et même religion : rien n’est épargné dans cet ouvrage que seul un Arabe pouvait se permettre d’écrire. Même si, dans le cas présent, ainsi que Salim Zerrouki le souligne d’entrée de jeu, « le mot ‘Arabe’ fait référence au nom donné par le colon pour désigner les autochtones du Maghreb et non « l’Arabe » du Moyen-Orient ».

Lire aussi > « Punis un musulman », le « jeu » raciste qui inquiète Unia

100% Bled
Salim Zerrouki

Car Salim Zerrouki est né à Alger, avant de s’expatrier en Tunisie, où il a travaillé dix ans dans le monde de la publicité. De son pays d’adoption, il dit qu’il est « plus doux » que sa mère patrie, même si la montée de partis islamistes au pouvoir lui a donné un goût aigre-doux ces dernières années. Alors sous couvert d’anonymat, le diplômé des Beaux-Arts d’Alger a tenu pendant 3 ans Yahia Boulahia, le blog illustré d’un salafiste imaginaire pour qui chaque jour est synonyme de nouvelle fatwa. Une manière pour Salim Zerrouki de dénoncer un extrêmisme religieux qu’il abhorre et qui fait partie selon lui des travers qui traversent le Maghreb. Si son blog était anonyme, sa BD est signée de son nom, parce que « même si la peur existe, elle ne doit pas être un frein ». D’autant moins que Salim Zerrouki a une mission.

Mon humour n’est pas gratuit, je veux être un auteur engagé. J’aimerais que ma BD ait un impact, que les gens aient une prise de conscience. Il faut que les gens comprennent que ce qui ne va pas chez nous, ce n’est pas de la faute de l’Occident, il y a des travers dans nos sociétés qui doivent être réglés.
– Salim Zerrouki

Et quand il s’agit d’épingler les travers, Salim Zerrouki ne s’interdit rien et personne n’est épargné. L’état des infrastructures, le mépris du code de la route, l’intolérance envers la mixité, le masochisme poussé à l’extrême… Et en fil rouge, l’air de ne pas y toucher, la religion. « Forcément, la religion en prend pour son grade aussi. Je tenais à dénoncer la société, or la religion en est indivisible. Je ne pouvais pas m’attaquer à la religion directement, j’aurais été traité de mécréant et mon livre aurait été torpillé. Alors plutôt que de l’aborder frontalement, j’y vais par des chemins détournés, notamment via un parallèle avec le code de la route ». Une manière d’éviter une sortie de route qui n’aura finalement même pas eu lieu à la sortie du livre en mars dernier.

 

Salim Zerrouki
Salim Zerrouki

« Il est trop tôt pour dire si ma BD a eu un véritable impact sociétal, mais pour le moment, je suis incroyablement surpris des réactions qu’elle suscite, avoue Salim Zerrouki. Je n’ai que des retours positifs, j’en viens à espérer un retour négatif pour m’assurer que les gens ont bien lu ma BD. Plus sérieusement, je pense que si les réactions sont si favorables, c’est parce que mon livre est l’écho d’un ras-le-bol général ». Même si ce qu’il dénonce n’est pas toujours facile à accepter. « Certaines vérités décrites dans 100% Bled font mal, alors il faut parfois quelques jours pour que les gens qui me lisent reviennent vers moi, mais ils me disent tous que c’est un message important à faire passer ». Car avec son crayon pour seul arme, Salim Zerrouki se révolte et livre son propre Printemps arabe.

Il y a des choses que je dénonce et dont on ne devrait même plus parler, et pourtant on en est toujours là. Il suffit de voir la position des femmes au Maghreb, elles ne sont pas du tout aussi libres qu’elles devraient l’être.
– Salim Zerrouki

Si l’ancien designer dénonce des fractures sociétales graves, à la question de savoir quel travers il aimerait pouvoir régler dans l’immédiat, il répond « installer des trottoirs ». Pas étonnant, puisque l’idée de 100% Bled lui est venue lors des Lions, à Cannes, face au contraste frappant entre le joyeux chaos du Maghreb et les infrastructures rutilantes de La Croisette. « Nous, on est moins ordonnés, et on s’en fout, mais le contraste m’a tellement marqué que ça m’a donné envie d’en faire une BD ». Et si Salim Zerrouki affirme ne pas avoir cédé à la peur et à l’auto-censure qu’elle entraîne, il avoue tout de même une crainte : la récupération de son ouvrage.

 

Salim Zerrouki
Salim Zerrouki

Une probabilité, sachant que chaque planche de la BD part d’un travers perçu par Salim Zerrouki pour fournir un moyen de « tuer les Arabes », qu’il s’agisse de placer des mines anti-personnel en dehors des passages pour piétons, puisque les seuls Arabes à les utiliser seraient en réalité des « Européens moches », ou de privatiser les entreprises publiques, les Arabes pouvant « faire des arrêts cardiaques juste à la vue d’une pointeuse ». « J’ai peur que mon ouvrage soit récupéré par l’extrême-droite, c’est un rique réel. Mais c’est pour ça aussi que je communique le plus possible, pour bien faire comprendre à tout le monde que je ne suis pas un facho ». Juste un auteur engagé.

CIM Internet