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Agression homophobe à Bruxelles : « Notre histoire doit servir à alerter les couples hétéros qui ont des enfants »

Un homme tient sur ses épaules un enfant, durant la "Pride" bruxelloise de 2015. | © BELGA PHOTO LAURIE DIEFFEMBACQ

Société

Un nouveau cas d’agression homophobe à Bruxelles rappelle la douloureuse réalité belge : les violences discriminatoires sont encore et toujours un fait. Pour dépasser la fatalité révoltante, Jonatan et Clément témoignent.

 

Ça avait pourtant bien commencé. Une de ces soirées lumineuses, dans le ciel et dans les esprits. Détendu, on ne voit pas passer les verres, le temps, les gens. Et puis ce sont ces derniers qui arrêtent la fête tout net, qui foutent tout par terre. Comme on trébuche, on s’aperçoit que les pavés sont aussi agressifs que le monde qui les entoure. Sauf que ce n’est pas une pierre déchaussée qui provoque la chute de l’insouciance : c’est une jambe tendue. Des insultes. Des coups de poing. Une agression homophobe dans le centre de Bruxelles, un samedi soir.

Clément et son mari Jonatan étaient « emportés par le bonheur, comme si nos corps avaient oublié de ‘s’adapter’ au fait qu’on quittait la rue du Marché au Charbon, et par conséquent un espace où on peut exister comme un couple sans se poser de questions. Nous avons continué à marcher main dans la main jusqu’à la Bourse », raconte le plus jeune des deux, un étudiant brésilien de 26 ans, sur sa page Facebook. Arrivés devant le grand édifice, « un (…) groupe d’adolescents traîne, nous regarde, nous siffle ». « C’est qui la femme ? », crie l’un. « Tu le suces ? », demande crûment un autre, insensible au couple qui, agacé, presse le pas. Ils ont l’air « d’avoir à peine 18 ans ». « Clément s’arrête, essaie de dialoguer, j’ai peur, j’ai juste envie de partir avec lui, d’être chez moi. Ils l’entourent, Clément repousse les deux qui s’énervaient le plus, je leur crie dessus qu’ils nous laissent en paix, ils nous haïssent, ils ne nous écoutent pas ».

« Main dans la main avec mon amour »

Puis viennent les coups. La bande les sépare l’un de l’autre, s’acharne sur Clément, tandis qu’un autre « s’occupe » de Jonatan. Puis deux jeunes hommes interviennent, éloignent les agresseurs tandis que le couple poursuit sa route, choqué, les vêtements et tous les sens en désordre. « De tout l’orage psychologique qui me tourmente, je n’arrive à formuler qu’une chose : je ne m’adapterai pas à cette société malade, à cette misère morale et spirituelle, où tenir la main de quelqu’un constitue un objet de haine et d’agression. Je mourrai si des malheureux comme ceux d’hier m’imposent la mort, mais je mourrai main dans la main avec mon amour », écrit Jonatan Agra.

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Le texte du jeune homme a suscité l’indignation, l’émotion, la violence aussi, parfois. Près de trois jours après l’agression qui lui a laissé le regard amoché et une contusion à l’épaule, Jonatan se dit « dégouté et en colère. Abasourdi ». Dans la pénombre et l’intimité de la coupole associative Rainbow House, dans la même rue du Marché au Charbon où tout a débuté, il explique : « C’est la première fois que je subis ça à Bruxelles. Venant d’un pays où on tue un LGBT par jour, j’avais un sentiment de sécurité totale ici. J’avais peut-être une vision idéalisée de cette ville, mais cet incident a brisé tout cela ».

À son côté, Clément Bogaerts, son compagnon de 34 ans, ne peut pas en dire autant : ce n’est pas sa première altercation. Avec un autre ami, il avait déjà notamment dû essuyer le fiel de passants. « Je crois que la société est en train de changer et que beaucoup de gens sont d’accord avec ça, mais cela se fait dans un contexte de tension sociale. Quand j’avais 20 ou 25 ans, on était plus tranquilles ici. Mais depuis l’assassinat d’Ihsane Jarfi, on assiste à une collection d’évènements violents ». Car les deux hommes n’ont pu s’empêcher de penser que l’épisode aurait pu connaitre une issue encore plus dramatique. Le souvenir du jeune Belgo-marocain torturé et assassiné à Liège en 2012 en raison de son homosexualité est toujours bien vivace dans les mémoires de la communauté LGBTQI. Chaque année, elle remue d’ailleurs ce douloureux souvenir au cours d’évènements de sensibilisation – le prochain aura lieu à Bruxelles le 17 mai.

« On veut une société de protection »

Suite à leur agression, Jonatan a également voulu faire passer le message : en 2018, dans une ville aussi ouverte et multiculturelle que Bruxelles, la violence homophobe existe. « Ma démarche [avec ce post], c’était de dépasser le choc et d’organiser l’immense sentiment de fragilité et de solitude qui m’affligeait. Car notre histoire n’est pas un cas isolé ».

Mais la force de son récit a vu naitre, dans ses réactions, une autre forme de discrimination : un racisme à peine voilé. Pourtant, ni Clément ni Jonatan ne veulent de cette vision étriquée de la société ou de ses solutions sécuritaires. « On veut une société de protection », nuance l’un d’eux. « Les gens doivent se protéger mutuellement et quand ils voient un couple comme nous, ne plus se poser de questions. Une société sécuritaire comble son hypocrisie et sa mauvaise volonté à éduquer par plus de police ». Clément complète : « Or, on voit bien que dans ce genre de situation, les forces de l’ordre ne peuvent pas être partout ». Elles les attendaient néanmoins bien au commissariat, où les policiers avaient déjà pris connaissance de la publication sur Facebook. « À ma grande surprise, on a été très bien accueillis. On a bien pris soin de nous, et ça, c’est quelque chose de positif ».

©Facebook/Rainbow House – Le sort a un humour douteux : il y a quelques semaines à peine, la Rainbow House demandait l’autorisation à Clément et Jonatan d’utiliser une photo du couple dans le cadre d’une campagne de réappropriation de l’espace public. Dans la nuit du 14 au 15 avril, ils sont victimes d’une agression homophobe en rue.

Mais plus que la menace d’une punition plus ou moins sévère, derrière la douleur et le choc du couple tient bon un désir d’éducation. Les agresseurs étaient mineurs. Rien de moins que des gamins, qui auraient pu apprendre la diversité, le « respect des autres, quels qu’ils soient », commente Jonatan. « Notre histoire doit servir d’alerte à tous les couples hétéros qui ont des enfants. Je suis très reconnaissant pour tout ce soutien, mais il ne sert à rien si vous avez peur que votre enfant de quatre ans nous voient en rue. On n’a pas le droit d’éduquer son enfant à la haine ».

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Animateur socioculturel, Clément espère qu’en plus de faire gonfler les statistiques de la violence homophobe pour rendre compte de sa réalité, leur plainte servira à trouver les coupables. Et « comme ils sont mineurs, leur peine pourra être éducative, ce qui serait beaucoup plus intéressant qu’une peine de prison. Ça a bien plus d’impact ». En 2018 à Bruxelles, les violences discriminatoires persistent. La foi d’un monde qui s’empare de ses « faits divers » pour en faire les moteurs du changement aussi.

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