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Aux origines de la passion pour les armes à feu aux USA

L'attachement aux armes est historique, légal mais aussi culturel | © Unsplash @ Jose Alonso

Société

Réservée aux seules forces de l’ordre dans bon nombre de pays d’Occident, aux États-Unis, la détention d’armes à feu par les civils n’est pas seulement autorisée mais bien un droit fondamental inscrit dans la Constitution. Mais pourquoi un tel attachement aux armes au pays de l’Oncle Sam ? 

Pour le comprendre, il faut remonter jusqu’au 18e siècle et aux fondements du pays, alors qu’il n’était encore qu’une colonie britannique. À l’époque, l’empire britannique rayonne sur l’échiquier mondial, et au coeur de sa puissance économique se trouve notamment le commerce d’armes à feu, propulsé par la colonisation et les besoins des colons. Mais au-delà d’être un instrument d’oppression, les armes à feu sont une monnaie d’échange prisée, qui a également une valeur artistique aux yeux des collectionneurs quand elles n’ont pas une valeur plus symbolique dans le commerce des esclaves. Aux yeux de l’opinion publique, pistolets et carabines prennent donc une autre dimension que celle des armes de guerre, ce qui contribue à la libéralisation de leur vente et à leur prolifération. Et les États-Unis s’avèrent être un marché particulièrement fructueux pour les marchands d’armes.

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Car de 1775 à 1883, le pays a été déchiré par une Guerre d’indépendance qui l’a vu s’affranchir du colon britannique dans un bain de sang. Et si l’empire de sa majesté en a développé une certaine prudence envers l’armement de ses colonies, du côté des États-Unis d’Amérique fraîchement affranchis, la leçon est tout autre : mieux vaut être toujours prêt à combattre la tyrannie, et donc, ne jamais déposer les armes. Ainsi, le deuxième amendement de la Constitution US reconnait la possibilité pour le peuple américain de constituer une milice pour contribuer « à la sécurité d’un État libre », et garantit en conséquence à tout citoyen américain le droit de porter des armes. Un droit dont l’interprétation va changer au gré des années, le concept d’arme de défense à des fins militaires en cas d’oppression étant petit à petit compris comme le droit de chaque américain, peu importe son âge, à posséder une arme à feu.

Unsplash @ Diana Feil

À l’heure actuelle, les chiffres dénombrent ainsi 270 millions d’armes à feu en possession légale aux États-Unis, un chiffre d’autant plus impressionnant que le pays compte 321 millions d’habitants, ce qui fait une moyenne de quasiment une arme par personne. Et il s’agit là uniquement des armes en circulation légale. Si l’on compare cette proportion avec la Grande-Bretagne, le contraste est frappant : 4.06 millions d’armes à feu en circulation légale dans le pays, pour un peu plus de 64 millions d’habitants. En Grande-Bretagne, le pourcentage d’homicides commis à l’aide d’une arme à feu est de 4.5%, tandis qu’au pays de l’Oncle Sam, ils représentent 64% de tous les homicides. Et pourtant, malgré des tentatives régulières et un mouvement de protestation croissant, les lois sur le port des armes à feu ne changent pas. Logique, puisque depuis la Guerre d’indépendance et l’instauration du second amendement, une série d’autres facteurs sont venus amplifier la gun culture aux États-Unis.

Aux armes, et caetera

Alors que les Américains constituent un peu moins de 5% de la population mondiale, ils sont néanmoins en possession d’environ 42% des armes à feu en circulation privée dans le monde. Et face à l’engouement, un business lucratif -et crucial pour l’économie du pays- s’est développé, l’industrie de l’armement représentant des revenus annuels de 13.5 milliards de dollars. Une source de revenus colossale, qui s’accompagne de lobbys surpuissants et généreusement financés pour la maintenir, la toute-présente NRA en tête. Au-delà des messages qu’elle martèle (« les armes ne tuent pas de gens, ce sont les gens qui tuent des gens« ), la NRA et les autres fers de lance du mouvement « pro gun » peuvent également compter sur un effet d’entraînement souligné par les experts. Ainsi, plus la détention d’armes à feu est répandue dans un pays, plus ses citoyens vont trouver cela normal, voire nécessaire, de s’en procurer une aussi. Et tant pis si les statistiques démontrent les dangers de cette théorie.

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Une étude de la Harvard School of Public Health’s Injury Control Research Center, a révélé que l’on enregistrait plus de morts par balles dans les endroits où les armes à feu sont plus répandues, tandis qu’une étude publiée en 2013 par un chercheur de la Boston University School of Public Health a établi une corrélation directe : chaque augmentation d’un pourcent du taux de possession d’armes à feu est lié à une augmentation de 0.9% du taux d’homicides par armes à feu. À l’inverse, une étude de 2016 publiée dans Epidemiologic Reviews, found et basée sur la compilation de 130 études réalisées dans 10 pays différents a révélé que des lois plus restrictives sur la possession et l’achat d’armes à feu sont toujours suivies de baisses de violence. Des considérations qui semblent être ignorées par une partie non-négligeable des Américains, Donald Trump en tête.

Un vent de changement ?

Alors que Barack Obama a avoué publiquement que son incapacité à mieux réguler la circulation des armes à feu restera une des plus grandes déceptions de sa présidence, son successeur semble ne pas savoir quelle position adopter, se faisant tantôt un allié puissant de la NRA, avant de retourner sa veste au gré de l’actualité. En mars dernier, Donald Trump s’est en effet prononcé en faveur de la création de « extreme risk protection orders », une loi permettant à la police ou aux proches d’une personne à risque de faire appel à la justice pour que ses armes à feu lui soient retirées. Un petit pas pour Trump, et pour un meilleur contrôle des armes à feu dans le pays, mais le chemin reste encore extrêmement long à parcourir. Au-delà des facteurs culturels et historiques, le facteur légal reste un obstacle en apparence insurmontable. Tant la Cour Suprême que les législateurs US soutiennent en effet que le second amendement de la Constitution empêche de trop réguler la circulation et la possession des armes à feu dans le pays. Un discours que les opposants à leur libre circulation en ont assez d’entendre.

Flickr @ Mobiles in Mobili

Suite au shooting de Parkland, en Floride, la jeune génération US s’est en effet faite le porte-drapeau du changement, avec pour égérie Emma Gonzalez, dont les discours passionnés mettent le feu à une poudrière dangereusement chargée.

Les politiciens assis sur leurs trônes financés par la NRA nous disent que rien n’aurait pu être fait pour prévenir le massacre. Foutaises. Ils disent que des lois plus strictes ne diminuent pas la violence. Foutaises. Ils disent que les armes à feu sont aussi dangereuses que les voitures. Foutaises.
Emma Gonzalez

Et la pasionaria au crâne rasé de qualifier également de foutaises l’affirmation que « les centaines de tragédies qui ont eu lieu n’auraient pas pu être évitées avec des lois plus strictes« . Une opinion qui semble (enfin) être partagée par la population : selon un sondage réalisé par l’université de Quinnipiac en novembre dernier, 94% des Américains sont convaincus que des background checks sont nécessaires avant tout achat d’arme à feu, tandis que 64% sont en faveur d’une interdiction de la vente des fusils d’assaut. Le coup de grâce, pour le lobby des armes : 63% des répondants ont affirmé qu’il était possible de réformer les lois relatives aux armes à feu sans renier la Constitution.

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