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Le business étrange et lucratif de la location de familles au Japon

La location de famille se monnaie dès 50 euros de l'heure | © Unsplash

Société

Au Japon, les morts solitaires sont tellement répandues qu'il y a un nom pour les désigner, «kodokushi». Alors pour contrer la solitude dans un pays où elle semble à la fois inévitable et inacceptable, de plus en plus de Japonais se tournent vers des services de location de famille. 

D'un côté, Alain Chabat alias Hercule, petit dernier d'une fratrie de filles, malmené par ses soeurs et sa mère castratrices. De l'autre, Charlotte Gainsbourg, pétillante et libre, engagée par le personnage d'Alain Chabat pour jouer sa fiancée le temps que sa mère et ses soeurs arrêtent de le harceler. Un scénario voué à l'échec qui offre la base de Prête moi ta main, une comédie d'autant plus truculente que l'histoire qu'elle raconte semble totalement improbable. Et pourtant, au Japon, les services de location de famille se multiplient et rencontrent un succès croissant auprès d'une population pour laquelle les contacts sociaux les plus basiques semblent de plus en plus complexes, ainsi qu'en témoigne le lexique japonais.

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Japon
Au Japon, la solitude semble être le mal du siècle - Unsplash

Dans l'Empire du Soleil levant, on parle ainsi de «kodokushi» pour désigner les personnes qui meurent abandonnées de tous et ne sont souvent retrouvées que plusieurs semaines au minimum après leur décès. Le terme "hikikomori" désigne quant à lui une pathologie psychosociale et familiale touchant principalement des adolescents ou de jeunes adultes vivant coupés du monde et des autres. Plus récemment, le terme "kozoku", combinaison des caractères désignant "solitude" et "groupe" a été inventé après que des études démographiques aient révélé qu'une population vieillissante et un taux de natalité en berne feraient bientôt du ménage unipersonnel le modèle le plus répandu au Japon. Autant de mots placés sur des maux qui étreignent la société japonaise, et qui ont donné à certains l'idée de proposer des familles à louer.

Des familles plus vraies que (contre-)nature

Parmi eux, Family Romance, dont les publicités sont partout à la télévision japonaise. À l'écran, les témoignages de clients ravis, parlant avec enthousiasme de leurs activité avec leur nouvelle famille. Et une promesse : peu importe que la famille en question ne soit pas réelle et que s'adjoindre ses services pour un simple repas au restaurant coûte près de 400 dollars. Le tout est d'y croire, et transaction ou non, la solitude est trompée. D'autant que puisqu'il y a un contrat qui régit les interactions avec ces "familles", elles peuvent être modelées le plus possible sur celle dont on a toujours rêvé - ou celle qu'on a perdu et qu'on aimerait tant retrouver. Un veuf peut ainsi spécifier les caractéristiques physiques de son épouse défunte, et exiger de son épouse de location qu'elle calque son comportement et ses maniérismes sur ceux de la personne disparue. Contre-nature ? Pour Yuichi Ishii, le fondateur de Family Romance, ces services sont nécessaires, mais doivent répondre à un objectif concret : parvenir à se rendre obsolètes en changeant les normes sociétales.

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Ainsi qu'il l'a confié au New Yorker, "le but est de parvenir à créer une société où ce type de services ne sont plus nécessaires". Et en témoignage de sa volonté de changer la psyché collective japonaise, c'est en hommage à Freud, et plus particulièrement à une de ses théories relatives à la "romance familiale des neurotiques" qu'il a nommé sa compagnie. Dans cet essai, Freud s'intéresse aux enfants qui s'inventent de "vrais parents" issus de l'aristocratie ou de la royauté, dans un effort oedipien de "recréer mentalement les jours perdus où le père était l'homme le plus puissant du monde aux yeux de l'enfant et où la mère avait un statut proche de la sainteté à ses yeux". De son côté, Yuchi Ishii incarne une soixantaine de proches différents pour ses clients, qui vont du fiancé au père absent, un rôle qu'il incarne au sein d'une famille en particulier depuis plus de 7 ans. "Cela prouve que même si nous ne sommes pas une vraie famille, même si nous sommes une famille de location, d'une certaine manière, la façon dont on interagit ensemble est une forme de famille". Une famille qui coûte 50 euros de l'heure à ceux qui en bénéficient.

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