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Disparition des cours d’informatique : le bug de l’enseignement wallon

Selon le Baromètre Education & Numérique 2018, seuls 40% des enseignants utilisent des outils numériques en classe. | © Pexels

Société

De ce côté-ci du Royaume, on rame à se mettre à l’heure du numérique : les jeunes générations sont de moins en moins formées à l’outil informatique, malgré une société toujours plus connectée.

Petit à petit, elle disparaît des programmes de l’enseignement général. Si elle survit encore aujourd’hui, c’est à raison d’une ou deux heure(s) d’option au détour d’un horaire souvent déjà bien chargé ou dans un module de quelques leçons dans le cadre du cours de technologie. L’informatique se fait de plus en plus rare dans les salles de classe. Mais comment a-t-elle déserté les écoles ?

Retour dans le passé, destination les années 80. Cette décennie ne rime pas seulement avec Lio et mode acidulée, mais aussi avec innovation. Il y a quarante ans, la micro-informatique s’inviteait pour la toute première fois chez monsieur et madame tout le monde : l’Apple 2, les Commodores ou les TRS ; les premiers micros-ordinateurs deviennent accessibles au grand public. Mais à l’époque, pas de suite Office ou de programme : presque aucun logiciel n’est livré avec les machines.

« Certains ont très vite eu la bonne intuition de vouloir enseigner le code dans les écoles, donc on a modestement introduit l’ordinateur dans les établissements scolaires. Le truc, c’est que la seule chose qu’on pouvait faire avec ces machines, c’était les programmer. Et donc, à ce moment-la, on s’est tourné vers l’enseignement de la programmation. Ensuite, sont arrivés les premiers logiciels, des progiciels (Office en 1990 par exemple), et avec ces outils, on s’est dit : ‘Plus besoin d’apprendre à programmer’. Et c’est comme ça que cette compétence a disparu des cursus », explique André Delacharlerie de l’Agence wallonne du Numérique.

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Retard wallon 2.0

Alors la programmation fait place à la bureautique, le traitement de texte remplace les lignes de code. « C’était une erreur. C’est un peu comme si demain, on voulait apprendre la chimie en regardant la couleur des fumées qui sortent des éprouvettes plutôt qu’en étudiant les atomes et les molécules », continue le responsable de l’observatoire des TIC de la Région wallonne : « Résultat, en 2018, les cours d’informatique ont quasiment disparu de l’enseignement général parce qu’on s’est dit que comme les jeunes étaient confrontés aux outils numériques tous les jours, ils apprendraient tout seuls ».

Un raisonnement-virus qui nuit aux étudiants wallons : « Je pense que dans l’esprit collectif, les jeunes passent énormément de temps sur l’ordinateur, la tablette, le smartphone et donc, savent les utiliser. C’est totalement erroné ! Je trouve même que la tendance s’inverse. Globalement, ils en savent de moins en moins. Leur utilisation se limite, la plupart du temps, aux réseaux sociaux, au visionnage de vidéos ou de séries et aux jeux vidéo. Donnez-leur une clé usb pour enregistrer ou ouvrir un document et ils sont perdus », alerte Bénédicte, professeure d’informatique dans le secondaire : « Avec bon nombre de mes collègues d’autres branches, nous déplorons le fait que la découverte et l’utilisation de l’outil informatique ne soit pas systématiques et imposées durant tout le parcours scolaire ».

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L’absence des compétences numériques au sein des référentiels de la FWB pose donc un réel problème. Surtout lorsqu’on sait qu’en Angleterre et en France, dès la fin des primaires, on initie d’emblée les jeunes à l’informatique et à la programmation. « À partir de l’année prochaine, les Français inscrits en bac scientifique pourront même choisir des options en informatique. C’est une réflexion globale qui se fait au niveau européen, mais pour le moment en Belgique, dans ce qui est annoncé pour le pacte d’excellence, ça n’a pas l’air très ambitieux », explique Olivier Goletti, assistant à l’UCL au département informatique.

En trois ans, le pacte d’excellence est devenu un sujet incontournable dans les salles de prof. De nombreuses équipes s’attellent à repenser l’éducation de la Fédération Wallonie Bruxelles. L’un des enjeux à relever ? S’adapter à l’ère numérique. « Il est question de mettre les compétences numériques à l’intérieur du nouvel ensemble de compétences qui seront définies. Il y a un groupe de travail qui planche dessus, malheureusement, il n’est pas entièrement dédié au numérique, il doit s’occuper en même temps des ‘compétences manuelles, techniques, technologiques et numériques’. Et je dirais que sa position en quatrième citation ne nous rassure pas. En plus, même si c’est le cas, il faudra un temps certain pour que tout ça bouge », s’inquiète André Delacharlerie.

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Éduquer au numérique, une responsabilité citoyenne

De jeunes adultes continuent ainsi de sortir du secondaire avec une formation au numérique relativement faible, voire carrément inexistante. Pourtant, le constat est unanime : dans notre société de plus en plus connectée où l’importance des nouvelles technologies croît sans cesse, le numérique et l’informatique impactent toujours plus d’emplois. Une compréhension globale du vocabulaire de base et de ce qu’il se passe derrière l’écran est devenue nécessaire pour tout citoyen. « On est tous confrontés au numérique tous les jours, mais le milieu scolaire n’offre pas les clés pour comprendre ce monde », alarme André Delacharlerie.

Le temps est donc venu pour les écoles de se mettre à la page et de former les élèves à l’univers du 2.0 pour qu’ils développent un regard affûté sur la société dans son entièreté, sa face digitale y comprise. Dans cette idée, de nombreuses initiatives ont vu le jour. Parmi elles, le SI² (Sciences Informatiques pour le Secondaire Inférieur) qu’Olivier Goletti coordonne. Ce projet est porté par les universités et hautes écoles sections informatiques de la FWB et tâche (entre autres) de développer des offres de formation dans ce domaine et de promouvoir l’informatique dans le secondaire : « On vise le secondaire inférieur, parce qu’on veut être à l’école obligatoire. On veut que ce soit un cours qui soit pour tout le monde, donc dans le tronc commun, parce qu’on estime que chaque citoyen devrait avoir les compétences de base dans la compréhension des différents termes du numérique », explique le coordinateur.

Des compétences numériques dans toutes les matières

Au SI², former à l’informatique, c’est aussi l’occasion de redorer, ou du moins de revaloriser le domaine pour peut-être inspirer des vocations chez les étudiants : « Pour le moment, beaucoup de personnes qui choisissent d’étudier l’informatique n’ont aucune idée de ce qu’elles vont faire. On se représente encore souvent l’informaticien seul sur son ordinateur avec sa ligne de code et une part de pizza », confie Olivier Goletti.

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Pour l’instant, que ça soit dans une séquence au cours de technologie, dans le cadre d’activités complémentaires ou en collaboration avec certaines écoles et certains enseignants motivés, le SI² s’essaye à l’interdisciplinaire : « On veut montrer qu’on peut utiliser l’informatique-outil dans le cadre d’autres disciplines et faire des petits projets informatiques au cours de science, au cours de techno, mais aussi en cours de langue. On développe plutôt des modules qu’on pourrait intégrer dans des autres cours », démarche préventive nécessaire puisqu’il est quasiment certain que le pacte n’instaurera pas de cours obligatoire en la matière : « Mais je suis convaincu que d’ici 10-15 ans, l’école n’aura plus le choix et devra intégrer un vrai cours d’informatique, ça sera indispensable », termine Olivier Goletti.

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