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1, 2, 3 codage : Des cours de programmation dès le bac à sable

À l’Angélus, on débute la programmation en 3ème maternelle, mais jusqu’en 3ème primaire, les enfants apprennent à ordonner au robot à se déplacer sans toucher à un ordinateur ou une tablette. | © Eloïse Roulette

Société

Le monde se numérise. Les algorithmes s’immiscent dans tous les domaines et comprendre ce qu’il se passe à l’intérieur des machines est l’un des grands enjeux de notre temps… Alors, aux yeux de certains, il devient urgent de former les enfants à ces nouveaux langages. C’est le cas de l’Institut de l’Angélus et de la start-up CodeNplay, qui forment au code dès l’âge de 5 ou 6 ans.

 

La porte s’ouvre sur une classe en ébullition. Parmi les élèves, quatre petits groupes se sont formés autour de robots translucides. Les enfants tracent des chemins, poussent sur des boutons, tapent dans leurs mains. Ça bippe, ça roule, ça clignote. Bienvenue dans le cours de programmation des premières primaires de l’Institut de l’Angélus.

Ici, à Woluwé-Saint-Lanbert, on est initiés au code informatique dès la troisième maternelle. L’objectif est d’adapter le système éducatif à une société en permanente mutation, aux nouvelles technologies et au numérique : « On est convaincus que nos élèves doivent acquérir des compétences de base en informatique parce qu’ils devront être capables de manier des outils multimédias dans leur vie personnelle et professionnelle. Et on doit les préparer à ça, les former à être des utilisateurs actifs », explique Philippe Prieëls, le directeur de l’école.

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Sur les carrés de carrelage gris de la salle de cours, les machines continuent d’obéir aux jeunes étudiants sous l’œil de leur professeur du jour. Une voix d’enfant s’élève : « Lui c’est Peureux, alors il sonne quand il est bloqué. Vert, c’est notre ami, alors il suit notre main grâce à ses capteurs. Regarde, lui, il est bicolore ! ». Chaque robot a sa personnalité. Mais ce qui étonne ici, c’est le vocabulaire employé : « Peureux », « capteur », « bicolore » ; des mots qu’on entend rarement de la bouche d’enfants de 6 ans.

©Eloïse Roulette

Quand la programmation devient multidisciplinaire

Elles sont deux à dispenser ces leçons : une éducatrice, qui s’occupe des deux premières années, et une institutrice qui donne les modules de la deuxième à la sixième primaire. Pour pouvoir enseigner les bases du codage, elles se sont auto-formées dans le domaine. Aujourd’hui, cela fait bientôt un an qu’elles apprennent aux enfants à apprivoiser la technologie via la programmation : « C’est une manière de travailler plein de compétences qu’on développe déjà, mais d’une façon différente, plus transversale loin des canaux classiques, du type papier-crayon », se réjouit Elisabeth Delsoir, l’institutrice qui forme les plus grands.

Assis demi-cercle, les élèves disposent des feuilles plastifiées au sol. Comme s’il s’agissait des pièces d’un puzzle, ils les alignent avec minutie pour tracer un chemin continu. Une route noir que leur robot pourra suivre. « Quand on appuie sur cette touche, il suit le chemin qu’on lui trace », explique l’une des filles du groupe en alliant le geste à la parole. En effet, les deux petites roues se mettent à tourner et suivre le parcours. Mais arrive un tournant serré, des lignes qui se chevauchent mal : la machine ne comprend pas l’information et fait demi-tour. Une dizaine de mains fondent alors sur l’installation. On replace les feuilles, on retourne le robot. La deuxième tentative est fructueuse.

Piloter un robot avec ou sans ordinateur, diriger un petit chat sur une tablette, ce n’est pas que de l’informatique. « On veut vraiment donner un ‘plus’ multidisciplinaire aux élèves, il s’agit d’enrichir les apprentissages traditionnels », insiste le directeur. À raison d’une heure toutes les trois semaines, ces ateliers permettent non seulement d’enrichir le vocabulaire des élèves, mais aussi de développer leurs compétences en structuration de l’espace, de les former à la pensée algorithmique, à la rigueur scientifique et de les éveiller aux enjeux du numérique. « La programmation permet également d’améliorer les relations humaines, d’apprendre le respect. Si plusieurs enfants tapent des mains en même temps, le robot ne comprendra pas ce qu’il doit faire. Il faut qu’ils apprennent la collaboration qu’ils divisent les tâches et s’entendent sur la personne qui doit donner les ordres ».

©Eloïse Roulette

L’Homme > la machine

Il y a environ un an, Nadine Khouzam a fondé CodeNplay, une start-up qui propose aux écoles primaires, des activités parascolaires « pour guider les enfants de la compréhension de la logique algorithmique à la création de programmes informatiques ». Tout comme à l’Angélus, ici, on n’insiste pas sur un langage de programmation en particulier : « Il serait périmé en un an et demi. En fait, on enseigne des blocs de logique, à résoudre des problèmes, à contrôler le robot, plus que du code pur et dur », explique l’ingénieure en informatique.

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La technologie évolue à une vitesse incroyable et, selon Nadine, l’éducation n’arrive pas à suivre. Résultat : de plus en plus d’innovations et de moins en moins de personnes capables de les comprendre et de les maîtriser. « C’est important qu’on leur apprenne ce que l’humain maîtrise ou non, comment fonctionne une machine pour qu’ils cherchent des solutions plutôt que de se dire ‘ça ne marche plus’ quand il y a un bug ». Philippe Prieëls quant à lui espère former des citoyens, acteurs de leur utilisation des outils informatiques : « Globalement l’objectif, c’est que les enfants développent un autre rapport à l’écran, qu’ils passent d’utilisateur passif à utilisateur actif. Ça sera ça le défi du futur : être capable d’utiliser tous ces outils mais de les dominer, d’en faire ce que l’on désire ».

Ici, le robot est programmé pour rouler en ligne droite tant qu’il ne rencontre pas d’obstacle. Alors, une fois qu’il est lancé, les apprentis codeurs de l’Angélus utilisent des bandes dessinées pour modifier sa trajectoire. Tout est une question de capteur. Le bloquer de front : il fait demi-tour. Obstruer le capteur de droite, et il fait un quart de tour vers la gauche. Un petit manège que le petit groupe d’élèves commence doucement à comprendre ©Eloïse Roulette

As du code juniors

Enfant, on façonne encore sa manière de penser, de raisonner. Cet exercice cérébral est d’autant plus aisé quand on est jeune. À partir de six ans, on commence déjà à perdre en malléabilité de l’esprit. À treize ans, le drop est gigantesque. S’adresser à des élèves de 5 à 12 ans, c’est mettre toutes les chances… Des deux côtés. Pour les professeurs, c’est s’adresser au plus réceptif des publics : « Les enfants apprennent super vite et ils comprennent les logiques ultra rapidement. Bien plus vite que nous », confie Nadine Khouzam en souriant. Pour les apprentis codeurs, c’est la possibilité d’assimiler une multitude de compétences en s’amusant : « Ils continuent de s’émerveiller quand le robot bouge et ils ne se rendent pas compte qu’ils apprennent parce que tout est orienté autour du jeu ». Mais aussi de se découvrir un talent : « Ce n’est pas forcément les enfants à haute réussite scolaire qui réussissent le mieux, parce que ce genre d’activité fait appel à une autre forme d’intelligence. On a vraiment des personnalités qui se révèlent lors de ces activités », se ravit le directeur de l’Angélus.

Au vu des sourires qui étirent les lèvres des élèves de la classe de première primaire, au cours de programmation, on s’amuse bien. « Au début, c’était un peu difficile, mais maintenant, j’adore, c’est quand même facile alors on peut faire des défis », explique un garçon : « Là, on veut qu’il fasse tout le tour du cercle ». Alors il dirige le robot vers sa voisine, active le mode « ami », glisse ses doigts sous les capteurs et dirige lentement la machine jusqu’à elle. Première étape rondement menée. À son tour, la deuxième élève de la ronde change de mode. Cette fois-ci, le robot continue d’avancer en ligne droite tant qu’il ne rencontre pas d’obstacle, il faudra que le prochain l’intercepte au bon moment.

©Eloïse Roulette

Dans l’établissement de Philippe Prieëls, le projet a été particulièrement bien accueilli par les parents d’élèves : « Ils sont convaincus que c’est un plus qu’on offre à leurs enfants, ils sont super motivés, c’est même grâce à eux qu’on est parvenus à financer le projet. Leur seule crainte résidait dans l’installation d’un réseau wifi et les impacts de ce genre d’ondes. Alors l’école s’attelle à câbler toutes les classes, mais ça a un prix et on ne reçoit aucun financement ».

Du côté de CodeNplay, le tableau est tout aussi réjouissant. Selon la fondatrice de la start-up, 80% des parents sont ravis. Ils sont souvent jeunes et ils ont eux-mêmes grandi avec la technologie, avec la conscience de l’enjeu que cela représente : « Former à la programmation, c’est se battre contre un monde à deux vitesses dans lequel il y aurait ceux qui sont férus d’informatique et ceux qui ne comprennent rien », se battre contre une fracture sociale entre ceux qui ont les moyens de maîtriser la technologie et ceux qui se laissent maîtriser par elle.

CIM Internet