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Lusinga… Et 300 autres crânes d’Africains conservés à Bruxelles (partie 1) : Un vieux registre du Musée du Congo

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Le crâne de Lusinga interroge sur le passé colonial belge. | © Ronald Dersin

Société

Plusieurs centaines de crânes, des squelettes, des ossements divers, des fœtus ont été « collectés » par des Belges pendant l’époque coloniale en Afrique centrale, principalement au Congo. Une partie de ces « collections » conservées Bruxelles appartient à un temps où des scientifiques égarés contribuèrent à nourrir l’idéologie raciste. Pour l’heure, les dossiers d’acquisition de ces restes humains qui permettraient d’en savoir plus sur les circonstances douteuses de nombreuses « collectes » ont disparu… Une enquête de Michel Bouffioux.

Imaginons un peu… Imaginons qu’un musée berlinois conserva des centaines de crânes de Belges « collectés » pendant l’occupation. Qu’il exista des registres comportant des renseignements de ce type : « le crâne d’un homme de la région de Liège », le « crâne d’une femme provenant de Namur », « fœtus de 5 mois, province du Hainaut, race wallonne » etc. Imaginons que certains de ces restes humains aient été achetés à des collaborateurs, que d’autres aient été « collectés » dans le cadre d’actions violentes et de violations de sépultures dans des cimetières ; Qu’une bonne partie de ceux-ci aient été « exportés » en Allemagne par des militaires qui n’auraient jamais eu à se justifier sur les circonstances de leurs « récoltes ». Imaginons que certains de ces restes humains aient été utilisés dans des conférences prétendument savantes visant à démontrer la supériorité de la race germanique. Comment réagirait l’opinion publique belge ? Accepterait-elle de considérer que ces restes d’ancêtres collectés dans un contexte d’oppression et de violence ne devraient plus être aujourd’hui que des « items » de « collections » scientifiques appartenant définitivement à l’Allemagne ? Pour les Belges, ce questionnement est une fiction mais, pour les Congolais, dont ceux qui font partie de la diaspora qui vit en Belgique, cela devient un sujet d’actualité bien réel.

Il y a quelques semaines, Paris Match racontait le parcours meurtrier d’un militaire belge qui, lors de la conquête coloniale du Congo, fin du 19e siècle, collectionnait les têtes des chefs insoumis qui lui résistaient. Il ramena trois crânes en Belgique, ceux des chefs Lusinga, Marilou et Mpampa. Ces restes humains qui furent l’objet d’un exposé devant la Société d’Anthropologie de Bruxelles où l’on pérorait sur la prétendue infériorité de certaines « races », sont conservés par l’Institut Royal des Sciences Naturelles de Belgique (IRSNB). Auparavant ces 3 crânes ont séjourné au Musée du Congo, l’actuel Musée Royal de l’Afrique Centrale (MRAC) où ils faisaient partie de la collection d’anthropologie anatomique.

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Le 24 août 1964, un arrêté royal modifia les attributions du MRAC et de l’IRSBN, ce qui impliqua un transfert des restes humains conservés par la première institution vers la seconde. Il a fallu plus de 30 ans pour que la « collection » venue du Musée du Congo soit enfin inventoriée par l’IRSNB, ce qui témoigne du peu d’intérêt qui lui fut accordé sur le plan scientifique. Ce décompte ne fut réalisé que le 27 févier 1996, comme le renseigne une fiche d’inventaire général du Musée numérotée 28296. Celle-ci mentionne : « Collection de crânes provenant d’Afrique (1964-1965), + 650 cranes + mandibules – transfert MRAC ».

289 crânes, 12 fœtus, 8 squelettes provenant d’Afrique centrale

650 crânes ? Plusieurs éléments laissent à penser que ce décompte n’est pas exact. Au début de cette investigation, quand nous étions à la recherche des trois crânes de la « collection » Storms, l’IRSNB eut beaucoup de mal à retrouver l’un d’entre eux. Le conservateur devant bien constater que le crâne du chef Marilou avait été très incomplètement renseigné dans la base de données de l’institution, c’est-à-dire sans nom, sans son numéro de classement original, sans mention qu’il fit partie de la « collection » Storms. De facto, l’imprécision de l’inventaire avait anonymisé ces restes humains sous la simple appellation : « Crâne tribu occidentale du Tanganyika ». Les mêmes causes produisant sans doute les mêmes effets, le crâne de Mpampa n’a pu être retrouvé à ce jour.

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La page de couverture du registre d’antropologie physique du Musée du Congo © MRAC

Approfondissant cette enquête, nous avons étudié le registre manuscrit de la collection d’anthropologie anatomique qui fut autrefois tenu par le Musée du Congo. Et nous constatons que dans celui-ci sont recensés 289 crânes, 12 fœtus, 8 squelettes provenant d’Afrique centrale, essentiellement du territoire qui correspond à l’actuelle République Démocratique du Congo. 289 crânes pas 650 ? Patrick Semal, le conservateur des collections d’anthropologie du Musée des sciences naturelles admet que la fiche 28296 induit en erreur. Et ce qu’il nous dit par ailleurs n’est pas rassurant : « La collection d’anthropologie anatomique de l’ex-Musée du Congo est bien dans nos murs mais nous ne retrouvons pas les archives relatives à son transfert en 1964. Nous n’arrivons pas à localiser les « dossiers d’acquisition » alors que le Musée de l’Afrique Centrale ne les retrouve pas non plus et suggère qu’ils sont chez nous. Il est vrai que notre budget ne nous permet pas de disposer d’un archiviste, ce qui veut dire que ces documents, si on en dispose, font partie d’un lot de papiers non inventoriés. Ils sont dès lors difficilement accessibles ». Au Musée de Tervuren, l’archiviste Tom Morren, nous le confirme : « Nous ne retrouvons pas les dossiers d’acquisition ».

S’il devait se confirmer que ces documents ont été détruits ou égarés, ce serait une perte inestimable car ils sont de nature à éclairer le contexte dans lequel certains de ces restes humains africains ont été collectés, par exemple des échanges épistolaires entre les « collecteurs » et la direction du Musée du Congo. On comprend très vite l’importance de ces « papiers de contexte » à la lecture de l’ancien registre manuscrit du Musée du Congo. Ce grand cahier est actuellement conservé par le Musée Royal de l’Afrique Centrale. On ne peut qu’être saisi d’effroi en le parcourant car, de manière froide et souvent très imprécise, il ressence colonne après colonne ce qu’il reste de centaines d’êtres humains. Dans cette comptabilité macabre, l’histoire de Lusinga se résume à quelques mots : « Numéro : 151. Désignation : Crâne sans mâchoire inférieure. Renseignements divers : Lusinga. Expéditeur : Storms. Justification : D.19. Observations : Inscrit le 19/08/1935 ». C’est évidemment très peu quand on connaît le contexte réel de l’arrivée de ces restes humains en Belgique. Cette histoire, ce contexte, nous avons pu les décrire il y a quelques semaines grâce à l’étude des journaux rédigés par Emile Storms lors de son expédition dans les environs du lac Tanganyika. Mais tous les « donateurs » de crânes et autres restes humains n’ont pas laissé de tels « aveux » pour la postérité et les dossiers d’acquisition sont par conséquent de très précieuses sources d’informations…

Origines douteuses et imprécises

Il est évidemment impossible de détailler ici toutes les annotations de ce registre dont la première entrée remonte à 1897 ; Une date de création qui n’est pas surprenante : cette année-là se tint l’Exposition universelle de Bruxelles à l’occasion de laquelle le Roi Léopold II avait fait construire à Tervuren le Palais des Colonies pour y présenter une « section congolaise ». Celle-ci comprenait différents objets exotiques, des animaux naturalisés mais aussi des hommes et des femmes rassemblés dans des « villages », sur le mode d’un parc animalier actuel. Ce qui provoqua un énorme succès de foule à cette époque où un certain public, n’étant pas encore abreuvé de télé-réalité, se montrait friand de zoo humains.

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La première page du registre dans lequel les restes humains en provenance d’Afrique centrale, principalement du Congo, étaient enregistrés. © MRAC

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Le Musée du Congo fut créé en 1898 et, à ce moment, 14 crânes africains « collectés » dans les années antérieures se trouvaient déjà dans ses murs. Cette « collection d’anthropologie anatomique » fut nourrie par toutes sortes de contributeurs (des militaires surtout comme Cabra, Hutereau, Bonnevie ou Storms, par l’un ou l’autre médecin et infirmière, et par beaucoup de donateurs au statut non précisé par le registre). Ce sont ces « collectes » aux circonstances suspectes qui sont l’objet principal de cette enquête. Elles représentent environ 1/3 des crânes et autres restes humains répertoriés dans ce registre qui donne très peu d’informations de contexte sur les « récoltes », renvoyant souvent aux fameux dossiers d’acquisition pour plus d’informations… En outre, certaines écritures de ce cahier, par manque d’application des scripteurs, sont difficiles à déchiffrer. D’après notre lecture de ce répertoire, les autres crânes qu’il comptabilise ont été récoltés dans un cadre scientifique par des archéologues et autres anthropologues. Ce qui n’exclut cependant pas tout questionnement éthique.

La première entrée de ce registre du Musée du Congo est un crâne provenant de l’actuelle Tanzanie qui fut « collecté » par un membre de la seconde expédition de l’Association Internationale Africaine. Dans la rubrique « renseignements », il est mentionné « Crâne d’Ounyamresi trouvé à Tabora par Vandenheuvel. L’origine ne semble pas douteuse, une inscription à demi-effacée sur le crâne fait foi. Mâchoire inférieure manque ». Nous citons, une seconde fois « L’origine ne semble pas douteuse ». C’est très vague… Mais ce l’est encore plus pour les crânes numérotés de 2 à 7, à propos desquels on lit : « Trouvé dans la même caisse que le n°1. Ne portait aucune inscription de numéro »…

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© MRAC

« N°15 (…) Crâne de chef du Mayombe, village de Chimbangu, vallée du Chiloango »

Le crâne n°8, lui aussi « trouvé dans une caisse » ne « portait aucune inscription apparente » mais « au lavage, l’inscription « Bango ♂ » est apparue ». Entre 1897 et 1903, le capitaine Alphonse Cabra fait don de six crânes et d’autres restes humains tels des fémurs. Les cases « renseignements » mentionnent notamment : « Numéro : 10. Crâne Tshimbange Mayombe. (…) Trouvé dans la forêt, mort le 15/02/1896 (…) Numéro 11 : « Crâne (…) tué en palabre le 13/03/96. (…) Numéro 16 Crâne Tumba reçu le 3 janvier 1903, remis par le Cdt de district comme étant celui d’un indigène des environs de Tumba pendu pour meurtre, Cabra, 1901. (…) N°15 (…) Crâne de chef du Mayumbe, village de Chimbangu, vallée du Chiloango (…)On aimerait évidemment en savoir plus sur les circonstances de ces collectes. Mais l’histoire coloniale belge dont beaucoup de pages ont été écrites par les coloniaux eux-mêmes- n’en dit rien.

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Démonstration. Si l’on se réfère à la notice biographique d’Alphonse Cabra rédigée par l’Académie Royale des Sciences d’Outre-Mer, on lira ceci : « En 1896, le Grand Roi (ndlr : Léopold II) eut l’attention attirée sur lui (ndlr : Cabra) et le chargea d’une mission scientifique dans le Bas-Congo et plus spécialement dans le Mayumbe, encore peu connu à cette époque. Il devait y établir les coordonnées géographiques de certains points pour l’établissement de la carte et reconnaître les sources du Shiloango et le plateau de Bangu. (…) Les résultats scientifiques de la mission Cabra constituèrent à l’époque une des plus belles réalisations en données précises, tant aux points de vue géographique et géologique qu’aux points de vue zoologique et botanique. De nombreux documents et de belles collections furent remis au Musée de Tervuren ». Pas de trace de « collectes » de restes humains l’évocation de ces « belles collections ».

De même, dans l’inventaire des papiers d’Alphonse Cabra disponible en ligne sur le site du Musée Royal de l’Afrique Centrale, l’histoire des six crânes n’est pas plus abordée. L’auteur de cet inventaire réalisé en 1977 ne mentionnant que « l’envoi de divers échantillons, tels que oiseaux, insectes, papillons, serpents, œufs, nids, un squelette complet d’indigène, un crâne de chimpanzé etc. ». Les crânes humains sont sans doute inclus dans le « etc ». Reflet plus actuel de cette version pudique de l’histoire, le site Wikipédia renseigne en mai 2018 que les missions de Cabra ont été « l’occasion d’études scientifiques comme la collecte d’échantillons de minéraux, d’insectes, de plantes ou de tétrapodes naturalisés mais aussi de photographies et de relevés météorologiques. Cette collecte fait, maintenant, partie intégrante des collections du Musée royal de l’Afrique centrale (MRAC) à Tervuren ».

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La seule mention de l’existence de cette « collecte » de crânes par Alphonse Cabra a été faite dans un ouvrage de l’anthropologue Maarten Couttenier paru en 2005. Mais la brique scientifique de cet anthropologue n’est disponible qu’en néerlandais et elle a bien plus circulé dans les milieux académiques que dans le grand public… Quoiqu’il en soit, l’histoire complète de cette « collection » Cabra reste à écrire.

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Ronald Dersin

« Fœtus de 5 mois, territoire de Beni, race Wanande, Chefferie Kisenge »

Un autre militaire Armand Hutereau, plus connu du public pour ses « collectes » d’instruments de musique, ses enregistrements et autres photos, a aussi ramené 15 crânes du Congo, un squelette et les dents d’un pygmée « collectés » dans « l’Uele » sans autre précision que ces dénominations : « crâne de Makere, crâne d’Asande, crâne de Mongu, Crâne de Monsu etc… ». Sur le site du MRAC qui, signalons-le au passage, n’évoque que 5 crânes au lieu des 15 signalés dans ses archives, on trouve ce commentaire sur l’expédition de ce « pourvoyeur » de restes humains : « Hutereau a voyagé sans escorte militaire ; toutefois, il recrutait des porteurs africains pour porter le matériel d’expédition et transporter les Européens fatigués dans des hamacs ». Là encore, l’histoire des « collectes » réalisées par ce militaire belge reste à écrire.

Nous avons aussi l’attention attirée par l’enregistrement dans la collection du Musée du Congo de plus de 200 crânes et « éléments de crânes », fin des années 40.  Ces restes humains-là proviendrait de fouilles archéologiques.  Enfin, le registre renseigne des « dons » de squelettes et de fœtus. L’un de ces derniers est enregistré avec des termes racistes qui nous replongent dans les années 30 : « Fœtus de 5 mois, territoire de Beni, race Wanande, Chefferie Kisenge (…) Inscription le 6 octobre 1936 ».

L’histoire de ces femmes, de ces hommes, de ces enfants qui n’ont jamais eu de sépulture est pleine de zones d’ombre. Leurs restes « collectés » dans des circonstances douteuses sont entreposés dans des boîtes qui prennent la poussière. Sont-ils identifiables ? Y-a-t-il d’autres Lusinga qui se cachent dans les caves de l’IRSNB ? L’Etat belge s’honorerait de chercher à le savoir en finançant des recherches scientifiques adéquates.

Jeudi 24 mai sur parismatch.be

Il y en a encore d’autres crânes de Congolais qui sont conservés à Bruxelles, lesquels viennent s’ajouter aux 289 crânes évoqués dans cet article pour arriver à quelques 300 unités. Ils ont été « collectés », fin du 19e – début du 20e siècle pour nourrir la collection d’une association privée, la Société d’anthropologie de Bruxelles (SAB). Que sont devenus ces crânes-là, dont certains ont été « prélevés » dans ces circonstances extrêmement douteuses ? Ce sera la suite de l’enquête de Michel Bouffioux qui sera publiée jeudi 24 mai sur le site de Paris Match Belgique.

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