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Programmation : Quatre vies que le code a changées

La Commission Européenne estime qu’actuellement, plus de 450 000 postes sont à pourvoir dans l’ICT (les technologies de l’information et de la communication) à travers le vieux continent. Un secteur dans lequel l’apprentissage de la programmation est un passage obligatoire. | © Unsplash

Société

Hier ils travaillaient dans les médias, dans l’HORECA ou dans le bâtiment, aujourd’hui ils sont développeur, chercheur dans les Sciences et technologies de l’information, entrepreneur web. Quatre hommes dont la carrière a connu un tournant radical en apprenant un nouveau langage.

 

Gregory Berger, Ettore Rizza, Ricardo Mendes et Christophe Lefevre ont eu des parcours très différents : le premier a étudié la communication, le second a été journaliste pendant dix ans, Ricardo est né dans une secte, Christophe a arrêté l’école à 19 ans. Aucun d’eux ne se prédestinait à devenir développeur. Pourtant, à un moment de leur parcours, ils sont tous « tombés dans le code » et  devenus des pros des languages informatiques. Voici leurs histoires.

La programmation : un univers entier à conquérir

Gregory se souvient de l’époque où, haut comme trois pommes, les yeux rivés sur un bouquin, il recopiait des petits programmes sur son ordinateur. C’était dans les années 80, les machines étaient moins faciles à utiliser qu’aujourd’hui : « À l’époque, il fallait toujours un peu bidouiller si on voulait arriver à ses fins, que ce soit pour jouer ou faire quoi que ce soit sur un ordinateur », se remémore-t-il. Mais Gregory grandit, et loin des balises et autres tags, il se lance dans des études en info-com à l’université de Liège.

Jeune diplômé, il enchaîne les petits boulots, mais son temps libre, il le passe toujours devant son ordinateur. Et puis un jour, las d’enchainer les « jobs alimentaires », il décide de se former à un savoir-faire. C’est l’émergence du web, les outils deviennent de plus en plus accessibles, les ressources pour s’auto-former et diffuser ses créations également : Gregory décide de suivre une formation de développeur web : « J’ai un background plutôt littéraire, mais je suis tombé dans la programmation par passion ».

©DR – Une capture d’écran du « bureau » de Gregory Berger.

Après un stage chez Rossel qui se transforme en emploi permanent pendant quatre ans, retour à Liège. Nous sommes en 2014 : « Avec mon frère et un ami, nous avons décidé d’ouvrir notre boîte, 3kd.be qui développe des sites web, des installations interactives et offre des formations », explique Gregory Berger, « Et je suis devenu prof en promotion sociale de programmation orientée objet à Saint-Laurent (Liège). Je trouve que c’est une bonne manière de boucler la boucle ».

Pour lui, faire le choix de la programmation, c’est faire le choix du challenge : « C’est grisant intellectuellement. Moi qui n’ai pas un background scientifique, il y a des univers entiers qui me semblaient inaccessibles avant ça… Il y a toujours des nouveaux trucs, un outil qu’on a envie de tester. En plus, aujourd’hui le hardware [le matériel informatique, ndlr] est devenu quasi aussi facile à programmer que le software [les logiciels, ndlr] et ça offre un monde de possibilités qui est quasi-infini. Ça peut être déroutant, mais c’est surtout très excitant ».

« Si je peux déléguer à la machine tout ce qui est ennuyeux et répétitif, c’est le rêve. »

« Lorsque j’ai touché mon premier ordinateur, je crois que je n’avais pas loin de 25 ans, c’était à l’université ». À 42 ans, Ettore Rizza ne fait pas partie des digital natives, cette génération du web qui baigne dans l’informatique depuis qu’elle a vu le jour. Mais d’instinct, alors qu’il tape pour la première fois sur un clavier, il prend conscience de l’utilité de ces machines : « Ce que j’aimais beaucoup, c’était le gain de temps. Toutes les possibilités d’aller plus vite dans ce qu’on fait et de le faire mieux », explique le chercheur à l’Université Libre de Bruxelles.

Pourtant, durant de longues années, il restera un utilisateur de PC comme les autres. Peut-être un peu plus aguerri que la moyenne, le genre de personne à qui l’on demande conseil quand une machine ne répond plus. Ettore est alors journaliste judiciaire. Petit à petit, il se met à utiliser la technologie comme outil de travail : un détecteur de plagiat pour analyser les sources du manifeste du terroriste d’extrême droite norvégien Anders Behring Breivik, des tableaux Excel pour trier des données : « À ce moment-là, j’étais à un niveau pas loin de 0 en programmation, je ne connaissais rien », admet Ettore.

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©DR – Une capture d’écran du « bureau » d’Ettore Rizza.

Fin 2013, tout bascule. Après dix années de carrière, il quitte le journalisme : « Je prenais plus de plaisir à la bidouille, à mettre au point des processus pour obtenir l’information que je voulais, qu’à écrire mes articles ». Ettore Rizza décide alors de retourner sur les bancs de l’école pour suivre un master en Sciences et technologies de l’information : « Ce n’était pas un master en informatique, mais j’ai eu un cours de programmation par exemple. Ça n’aurait pas fait de moi quelqu’un qui sait écrire trois lignes, mais à côté, j’ai commencé à apprendre Python, le langage R etc. ».

Armé d’une bibliothèque virtuelle de 14 000 e-books en grande partie relatifs à la programmation, adepte des tutos et des bouquins sur le développement, l’ancien journaliste découvre, expérimente et se forme. En 2016, il termine son master, intègre l’équipe qui l’a encadré pendant deux ans en tant que chercheur et entame un doctorat en web sémantique. « Je ne suis pas amoureux de la technologie, je veux juste automatiser tout ce qui est automatisable. Si je peux déléguer à la machine tout ce qui est ennuyeux et répétitif, c’est le rêve. Je veux passer une vie de glandeur à ne faire que des choses purement utiles », conclu-t-il en souriant malicieusement.

Une fenêtre sur le monde, la clé pour échapper à une secte

Aujourd’hui, Ricardo Mendes est entrepreneur web : d’un coté il y a Armada Digital, sa boîte de consultance au service d’organisations éthiques et engagées; de l’autre DigitYser, un espace dédié au développement de l’économie numérique au sein duquel il s’occupe de l’orientation technique : « Je suis CTO, je m’occupe des choix et de l’implémentation technique (en rapport avec le code) et donc de la communication, je suis expert dans tout ce qui touche aux réseaux sociaux et au codage web », explique le Bruxellois de 37 ans.

Mais avant de jongler avec ces différentes casquettes, Ricardo a vécu les 26 premières années de sa vie au sein de la secte bouddhiste OKC (Ogyen Kunzan Chôling). Né en Belgique, il rejoint la France alors qu’il n’a qu’un an et sera ensuite déplacé au Portugal. En 1997, les premières perquisitions secouent la communauté : « Vu l’ampleur des évènements, ma mère a commencé à avoir des doutes, elle a décidé de partir. Elle m’a demandé de venir avec elle, mais moi, je ne comprenais pas du tout ce qu’il se passait, j’étais complètement endoctriné et donc bêtement, j’ai dit ‘moi, je suis bien ici, donc je reste ici’ ». Sa maman investit alors un petit héritage dans un ordinateur. Au début, Ricardo apprend les bases du hardware, il est hors-ligne et n’a pas encore conscience du virage radical que sa nouvelle machine fera prendre à sa vie.

©DR – Une capture d’écran du « bureau » de Ricardo Mendes.

Au sein de la secte, l’adolescent enchaîne les petits boulots. Ses maigres économies passent dans l’achat d’une conection Internet : « Ça a été une fenêtre sur le monde. C’était comme ouvrir un grand bouquin grâce auquel on pouvait accéder à toute les informations imagineables. Sans ça, je ne sais pas ce que je serais aujourd’hui. C’est littéralement le seul axe qui m’a permis de sortir de l’adolescence, de me construire et de me créer une forme d’autonomie ». Nous sommes à la veille du nouveau millénaire, un champ de possibles infini s’offre à Ricardo Mendes, pour la première fois, il a l’impression d’être connecté aux autres jeunes de sa génération. Alors, il devient boulimique de connaissances, il s’instruit sur tout ce qui l’interesse. Autodidacte, il se forme au net et au développement.

En 2007, il est enfin paré à quitter définitivement OKC. Armé d’une multitude de compétences en informatique et d’un portefolio déjà bien solide, il se fait sa place dans le petit monde de l’ICT belge : « Internet et la programmation permettent vraiment de pivoter, ça permet à des personnes qui sont coincées dans un environnement dont il semble impossible de sortir – où il n’y a pas de débouché, une communauté fermée – d’ouvrir de nouvelles portes qu’on ne pourrait pas ouvrir dans un autre domaine ».

Le code : un outil qui demande des sacrifices

Serveur, copropriétaire d’un café, ramasseur de cartons, travailleur de nuit, homme du bâtiment, électricien : dès l’âge de 19 ans, loin de ses rêves de comptable, Christophe Lefevre a enchaîné les petits boulots. Des jobs qui ne le passionnent pas, des « trucs merdiques » pour « faire vivre sa famille ». Et puis un jour, il entreprend des cours du soir en web. Il apprend le métier de webmaster, les langages de base pour créer un site Internet : « Et en fait, j’étais bon ! Mon prof me poussait même à prendre des cours de jour en programmation avancée, mais je ne pouvais pas me le permettre », explique l’expert en communication digitale. Alors, seul et en guise de hobby, il s’est plongé dans les lignes de code et s’est mis à construire des jeux sur écran.

Arrive alors l’émergence du web 2.0 : l’internaute devient pour la première fois acteur sur la toile. « J’ai commencé à bidouiller là-dessus, à m’intéresser au développement web, à entrer dans des communautés. J’aimais beaucoup ça parce qu’il suffisait que je cherche un peu et je pouvais tout faire moi-même de A à Z ». C’est le déclic : Christophe se met alors à postuler dans la programmation. Sans diplôme, ce sont ses démos, ses travaux qui le font repérer par RTL. Depuis son premier contrat pour le groupe luxembourgeois à Bruxelles, il a enchaîné les fonctions tant dans la programmation que dans le web.

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©DR – Une capture d’écran du « bureau » de Christophe Lefevre.

Christophe continue de se former : « Aujourd’hui c’est super facile, il y a YouTube, des sites, des tutoriels, énormément de façons d’apprendre quasiment gratuitement, pour tout le temps s’améliorer et rester à la page ». Malheureusement, cet univers qui se réinvente sans cesse, on apprend mal à le dompter dans les écoles : « J’ai souvent des stagiaires qui sortent des études, mais qui n’ont rien à montrer à part les exercices qu’ils ont fait en cours. Ça ne vaut rien ! Tant que tu n’as pas construit toi-même un projet du début à la fin, tu ne connais rien », déplore-t-il.

Aujourd’hui, le quadragénaire a sa société en communication digitale et travaille en tant que Project Manager pour IP, la régie publicitaire de RTL : « Le code m’a ouvert des portes, oui, mais ça reste un outil comme un autre… Un outil qui demande des sacrifices, qui nécessite que l’on continue à se former en permanence, même le soir dans sa chambre ».

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