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École 19 : Quand la programmation casse les codes

Alors que le chômage des jeunes atteint 40% dans certaines régions du pays et que les entreprises en pleine transformation digitale ne trouvent pas de main d’œuvre qualifiée, Ian Gallienne, John-Alexander Bogarts et Stéphan Salberter ont décidé d’importer en Belgique le concept de 42, l’école parisienne sacrée meilleure école de code au monde. | © Eloïse Roulette

Société

Un château digne de la plus réputée des écoles de mutants, des salles de classe à la pointe de la technologie, la promesse d’une remise à l’emploi assurée et une méthode d’apprentissage du langage informatique gratuite, classée parmi les meilleures au monde : bienvenue à 19, ovni dans le paysage académique belge.

Niché au sud de Bruxelles, sur les hauteurs d’Uccle, l’établissement trône fièrement au beau milieu des jardins fleuris du domaine de Latour de Freins. Ici, des apprentis codeurs aux traits fatigués côtoient depuis un mois déjà les jeunes élèves aux uniformes impeccables de la Bogaerts International School. Deux mondes qui peuvent sembler incompatibles et qui pourtant cohabitent paisiblement dans cette galaxie où, au détour du hall d’entrée, un stormtrooper grandeur nature lorgne sur un distributeur de chewing-gums géant.

Dans les combles du château, les étudiants de 19 s’activent pour remplir leur mission quotidienne à temps. Chaque matin à 8h19, ils reçoivent un défi de programmation qu’ils doivent relever en 39h. Pas d’horaires imposés ni de professeur, rien que ces exercices-challenges à résoudre avec l’aide de tutos en ligne, de forums, mais surtout des autres élèves. Chaque jour, l’objectif est d’amasser un maximum de points pour pouvoir passer au niveau suivant. Comme dans un jeu vidéo.

Derrière cette pédagogie innovante du peer-to-peer learning, c’est tout le fonctionnement de l’enseignement traditionnel que 19 remet en cause : « Nous vivons une révolution culturelle, une révolution qui nécessite une nouvelle façon de penser, plus d’autonomie, de créativité, la capacité de trouver des solutions et c’est ce qu’on veut inculquer avec notre formation », explique Stéphan Salberter, le directeur de l’établissement : « On offre une alternative. Beaucoup de gens qui sont ici se sont sentis mal à l’aise dans le système classique, dans les cases dans lesquelles on essayait de les mettre. Ici, on a des gens de tous les milieux sociaux qui ont désormais un lieu pour s’exprimer, devenir eux-mêmes, se former à quelque chose qu’ils aiment et tout ça à leur propre rythme ».

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19 partage le domaine du chateau de Latour de Freins avec la Bogaerts International School, une école qui acceuille des élèves de la maternelle à la rhéto. ©Eloïse Roulette

La programmation comme un art

19 est en rupture avec tout ce qui existe. Une méthode gamifiée, un programme accéléré, un cursus complètement gratuit, une formation non certificative… Une pédagogie mise au point pour l’école 42 à Paris, la « maison mère » dont 19 est une filiale : « C’est avant tout une école de culture. C’est même, comme dirait Nicolas Sadirac (le penseur de cette pédagogie, ndlr), quasi une école d’art puisque la programmation est un processus créatif et un processus de création ». Aux yeux de Stéphan, la démarche de 42 et des ses petites soeurs française, belge et américaine ressemble à celle des grandes écoles de peinture ou de mode dans la mesure où un processus de sélection très rigoureux est opéré : « On veut les meilleurs… Mais sans aucune discrimination sociale, sans discrimination par rapport au diplôme et sans discrimination financière », précise-t-il.

Alors, sous les toits du château, plantés devant ses ordinateurs, la promotion bêta (la toute première) de 19 a l’air concentrée, déterminée à se faire sa place dans cet écrin de créativité et d’innovation. Ils viennent des mondes de l’informatique, de la physique, de la médecine, du marketing, de la menuiserie ou encore de la restauration, ils ont tous entre 18 et 30 ans et ils ont pu arriver jusqu’ici sans le moindre prérequis technique. Désormais, ils ont un mois pour prouver qu’ils ont leur place au sein de l’école. Si au bout de la « piscine », cette période-test dans laquelle on les jette sans bouée, ils sont sélectionnés, ils deviendront officiellement les premiers élèves de l’établissement et feront leur rentrée en juin prochain: « Il y a plein de légendes qui courent sur la manière dont on est évalué. Notre XP (Points d’eXpérience, ndlr) augmente en fonction de ce qu’on réalise. Officiellement, ce sont les examens personnels hors-lignes qui ramènent le plus de points, mais nous, on pense que c’est surtout notre évolution et notre capacité à collaborer qui sont évaluées… Alors on croise les doigts pour la sélection, c’est stressant, mais c’est le jeu, on verra bien », explique Alexis entre deux exercices de sa mission du jour.

S’il fait partie des heureux élus, l’ancien étudiant en informatique de 26 ans ne devra pas débourser un euro pour son inscription. Pour pouvoir accueillir gratuitement les développeurs de demain, Stephan Salberter, Ian Gallienne et John Bogaerts, fondateurs de 19, ont cherché le financement de partenaires privés. Résultat : une douzaine de mécènes dont plusieurs entreprises du Bel20, ont sponsorisé l’institution, convaincus que leurs nouveaux protégés pourront faire la différence à l’heure du tournant digital que nous traversons.

Stéphan Salberter estime que les étudiants de 19 resteront entre deux et six ans au sein de l’établissement. ©Eloïse Roulette

Pas de diplôme, mais le cachet 19

Mais quoi qu’il arrive, Alexis et ses camarades n’obtiendront aucun diplôme : « C’est encore une fois pour rentrer en rupture avec le système traditionnel, mais c’est aussi et surtout parce que ça ne colle pas avec notre modèle : toute notre pédagogie est basée sur un jeu en 21 niveaux que les étudiants peuvent quitter dès qu’ils estiment qu’ils sont suffisamment formés ou qu’ils trouvent du travail », précise le directeur de 19.

Cette absence de certification, elle ne fait pas peur aux élèves : « Aujourd’hui je n’ai pas de diplôme, mais on m’a proposé un job de chef de projet dans une boite d’énergie. Alors je ne pense pas que ce soit une barrière, encore moins si on a 19 ou 42 derrière nous. Parce qu’ici, on apprend à tout faire en termes de programmation. C’est pour ça que je suis là : je veux que quand j’arriverai dans un boulot, pouvoir dire ‘oui, je sais faire ça’ ou ‘je vais pouvoir le faire‘», se réjouit Alexis, qu’un bachelier universitaire en informatique n’a pas convaincu. Yassine, ancien étudiant en médecine et sciences biomédicales surenchérit : « Franchement un diplôme c’est quoi ? C’est pour avoir une reconnaissance ? Ici, on a la garantie d’avoir une reconnaissance des grandes entreprises ».

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©Eloïse Roulette

Aujourd’hui, la première « piscine » de 19 est terminée. Au bout de ce mois intense de sélection, les futurs développeurs qui rejoindront l’établissement à la mini-rentrée de juin prochain ont été choisis. À l’heure où il n’existe pas une solution digitale qui ne passe pas par le développement informatique, nous avons besoin de personnes qui savent créer et coder. Les étudiants de 19 devraient faire partie de ceux-là.

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