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Brussels Days à New York : Les femmes entrepreneurs à la conquête de la Grosse Pomme

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Quelques représentantes de She for S.H.E., un réseau de femmes francophones à New York, créé par la Belge Valérie-Anne Demulier, encadrent Cécile Jodogne, secrétaire d'Etat de la Région bruxelloise, chargée notamment du Commerce extérieur. | © Eric Danhier

Société

Elles sont belges, expertes dans leurs domaines – des taxes au chocolat, en passant par la mode, l’économie ou les nouvelles technologies. Elles sont parties à la conquête de New York et du marché américain. Les unes cherchent à y imposer ou renforcer une présence. Les autres sont américaines et travaillent avec la Belgique. Elles nous ont parlé avec fierté de leur métier. Et nous raconté à leurs heures les misères et grandeurs de la femme entrepreneur. Nous les avons rencontrées dans le cadre des Brussels Days, une mission économique et culturelle menée par Cécile Jodogne, secrétaire d’État en charge du Commerce extérieur et Rudi Vervoort, ministre-Président de la Région. L’objectif : enrichir et conforter l’image de la production belge, valoriser ses atouts dans des domaines variés – architecture, développement durable… -, nourrir les liens entre les deux pays et favoriser les échanges en B2B.

Rockefeller Center, au cœur de Manhattan. Le flagship store de Godiva est occupé par les médias. La collection décadente « Wonderful City Dream » du chef belge Thierry Muret est présentée au beau monde. Cécile Jodogne rappelle le poids du chocolat belge, l’or marron et blanc, aux Etats-Unis. La production belge est majoritairement destinée à l’exportation, dont une moitié est destinée aux pays outre-Atlantique et asiatiques. Ces exportations ont quadruplé en moins de dix ans. L’activité chocolatière est un fleuron de l’agroalimentaire au plat pays, où elle caracole en troisième position derrière la viande et le lait.

En ambassadrice de choc et de charme pour le label belge, Carmen Chiu, d’origine chinoise, fraîchement nommée responsable de la Communication (Head of Global Corporate Communications) de Godiva monde. Elle nous parle de ces recettes qui varient de continent à continent, avec, en stars du palais, des ingrédients divers : le caramel a du succès aux États-Unis, idem le chocolat blanc ou les pralines crémeuses, ces dernières étant par exemple trop douces pour la Chine, explique cette businesswoman qui a quitté Shanghai récemment pour rejoindre les bureaux de New York. Godiva appartient depuis 2008 au groupe turc Yildiz Holding, mais la compagnie iconique maintient l’héritage belge et son identité, dans le respect de la maîtrise de la friandise de luxe. Même si le terme laisse Carmen Chiu perplexe. « Ne pas confondre luxe et exclusivité », insiste-t-elle. L’exclusivité est rare, Godiva a pour ambition d’être plus présent encore et accessible dans le monde.

Cette surdouée du marketing au CV en or nous explique que Godiva compte, dans son management, une proportion honorable de femmes. En exemple idéal, on y trouve, en tête de gondole si l’on ose dire, une autre femme, la CEC (Chief Executive Officer, directeur général) Annie Young-Scrivner, qui a pris ses fonctions en septembre 2017. Cette dernière a notamment géré le marketing au sein de géants américains comme Starbucks après avoir travaillé deux décennies chez Pepsi Co. Elle a officié dans plus de trente pays dont la Chine, son pays de naissance, et a figuré dans la liste des dix CMO (Chief Marketing Officer) les mieux payés d’Amérique selon Forbes.

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Carmen Chiu, en workaholic avouée mais discrète, a œuvré dans le passé pour des compagnies massives comme Nestlé et Ferrero. Elle croit fermement que le leadership chez les femmes est une question de confiance et de choix et elle est fière, dit-elle, de constater que la Chine compte de plus en plus de femmes entrepreneurs. Elles se sont construites à la force du poignet, sans faire de « show-off » et en arrivant à maintenir un équilibre relatif entre travail assidu (ce n’est pas un mot galvaudé dans l’Empire du milieu) et vie privée.

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Carmen Chiu, responsable communications (Head of Global Corporate Communications) Godiva monde. D’origine chinoise, cette workaholic avouée oeuvre à New York dans la passion du label belge. © Emmanuelle Jowa

La charge mentale, éternel fléau

Autre contexte, autres rencontres. Nous sommes dans le Garment District au coin de Broadway et de la 40e rue. Y sont dévoilés les résultats de l’Ice Box Challenge, une installation artistique et architecturale réalisée pour les Brussels Days. Elle a permis de comparer la fonte de glace dans deux grandes boîtes, l’une construite en mode passif, « super-insulated », l’autre selon des standards classiques. Le challenge qui dure depuis plusieurs semaines a permis au public de se prononcer sur la quantité d’eau solide qui demeurera dans chaque boîte lors du bouclage. Une façon ludique de célébrer ce point commun étonnant partagé par Bruxelles et New York : un sens du développement durable qui se manifeste dans la multiplication de buildings passifs.

Nous y croisons Michela Ritondo, International Tax Expert pour la cellule « Fiscalité des investissements étrangers » au service public fédéral finances. Son rôle est de promouvoir les incitants fiscaux belges pour attirer des sociétés étrangères en Belgique et, en l’espèce, des sociétés américaines à Bruxelles. « Bruxelles est bien située au coeur de l’Union », rappelle cette Belge d’origine italienne. « Elle dispose d’un écosystème et d’une infrastructure internationales qui facilitent l’implantation de sociétés étrangères ».

Lors d’une réunion informelle, nous abordons une autre intervenante. Elle travaille dans le lifestyle et se déplace fréquemment d’Europe en Amérique. Nous parlons des difficultés des femmes dans l’entreprise, du plafond de verre encore omniprésent, des différences entre les deux sexes. « Les femmes sont souvent sous pression, à travers certains horaires imposés notamment. Contrairement aux hommes, elles ne sont pas habituées à résister à ces pressions. Elles ont davantage de tâches à gérer à domicile, c’est la fameuse charge mentale, tandis que les hommes ont appris à s’imposer. Aux Etats-Unis par exemple, faire garder les enfants est coûteux, tout cela crée une forme de discrimination naturelle ».

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Suinta Van Heers est ingénieur-architecte, elle est Business Development and Sales Manager à 3E, un bureau d’études bruxellois spécialisé dans l’amélioration des performances énergétiques et la durabilité. La trentenaire pétillante, originaire du Limbourg préside la chambre des jeunes du Voka Metropolitan, l’Union des entreprises néerlandophones.

Elle estime que Bruxelles est « le terreau parfait pour les jeunes entrepreneurs », tout en rappelant en substance que le développement d’un bon réseau de transports en commun est la clé d’une attractivité qui tienne la route. Comme d’autres, Sunita évoque cette volonté d’en découdre, ces obstacles qui se dressent pour les femmes.

Nous la rencontrons en coulisses d »une conférence autour de l’éco-construction, de Bruxelles à New York. Derrière ces murs épais où se tient la présentation, New York bourdonne.

Pénurie de réseautages

La délégation compte une série de femmes entrepreneures, on l’a souligné. Des profils affirmés pour la plupart et qui pâtissent moins peut-être que d’autres du sexisme ambiant dans la gestion des tâches ou le respect des normes salariales. Les femmes qui participent à ce type de déplacement sont déjà actives à l’exportation, ce qui signifie globalement qu’elles ont déjà franchi certains caps compliqués et se sont affirmées sur leur territoire, nous confirme en substance Bénédicte Wilders, directrice de Bruxelles Invest & Export (intégré depuis le 1er janvier à hub.brussels). C’est une femme brillante et élégante qui compte déjà nombre de missions économiques – notamment princières – à son actif. Elle a inauguré, en mars 2017, aux côtés de Cécile Jodogne, le Brussels Foreign Investors Hub.

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Rudi Vervoort, ministre-président de la Région bruxelloise et Cécile Jodogne, secrétaire d’Etat, chargée du Commerce extérieur sont reçus, avec une partie de la délégation des Brussels Days, au City Hall de Washington DC par Julia E. Hudson, Deputy secretary du District de Columbia. © Eric Danhier

Elle évoque le rôle d’une Loubna Azghoud, coordinatrice de Women in Business et de Women in Tech, une plateforme technologique destinée aux femmes. Une initiative qui entend les plonger ou les conforter dans le trend de la digitalisation (familiarisation au langage codé, à la programmation…). Un quart seulement des étudiants des sections STEM (sciences, technologie, engineering et mathématiques) sont des femmes alors que la population universitaire en compte soixante pour cent.

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La question des différences salariales reste « un point d’attention », mais c’est surtout l’accès difficile au financement et la pénurie de rôles modèles ou de réseautages qui freinent l’entrepreneuriat féminin, reconnaît Bénédicte Wilders qui rappelle par ailleurs l’intérêt du couple royal belge pour le statut de la femme et ses performances.

J’ai été invitée au Palais de Laeken par le Roi et la Reine, lors de la Journée de la Femme, en mars dernier. Il avaient convié une douzaine de représentantes de tous les domaines – associatif, économique, culturel, sportif, social etc. Nous avons beaucoup parlé de la façon dont les filles atteignent le leadership.

La mort des blagues de blondes

Inna Droznik est Senior Trade Analyst. Elle est américaine, formée au Collège d’Europe à Bruges. Son français est parfait. Elle travaille au hub.brussels, situé au sein du consulat général de Belgique à New York. Avec Kathlijn Fruithof, attachée économique et commerciale, elle encadre les entrepreneures bruxelloises qui souhaitent exporter aux Etats-Unis ou y appuyer une activité. Leur objectif est aussi d’attirer à Bruxelles les entreprises américaines qui ont des aspirations européennes ou déjà un pied dans l’Union. Le tout dans le cadre post-Brexit.

Nous parlons plafond de verre, toujours, et sexisme ordinaire. Ce sectarisme outrancier, pas mort, et dont les manifestations les plus visibles sont archi-contrôlées aux États-Unis, au moins en théorie. « Les blagues sexistes sont vues ici comme des blagues racistes. On songe à cet employé de Google qui a dérapé », commente Inna Droznik. En été 2017, un ingénieur salarié du géant du web avait justifié la faible présence des femmes dans la « tech » et, indirectement, dans le leadership, par des « différences biologiques », déclenchant une polémique monstre au niveau national. On se souvient également de ce membre du conseil d’administration de Uber qui avait dû, en juin 2017, présenter sa démission après avoir fait une plaisanterie sexiste, allusion d’un autre temps au facteur bavardage qu’allait entraîner le recrutement d’une femme (Wan Ling Martello, de chez Nestlé). Uber n’en était pas d’ailleurs à son premier fait d’armes dans le domaine touchy de la boutade lourdingue.

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Inna nous explique que son époux est mis à rude épreuve dans la grande banque où il travaille. Ils ont régulièrement des « compliance seminars », des « séminaires de conformité » dans lesquels sont aimablement enseignés aux hommes les comportements imposés avec les collègues du beau sexe.

Ils apprennent les limites précises à ne pas franchir : pas de remarques, de sifflets ni de compliments. Il y a à New York une vigilance accrue quant au sexisme.

Un fossé subsiste dans le leadership féminin aux Etats-Unis. Les femmes représentent 50,8 % de la population américaine et détiennent près de 60 % de tous les Master’s Degrees notamment. Elles composent 47 % de la force de travail américaine et 49 % de la masse de travailleurs universitaires. Mais, en dépit de ces chiffres impressionnants, elles restent nettement en retrait par rapport aux hommes dans les postes de direction.

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À New York, dans les bonnes bibliothèques, les slogans font un malheur. © Emmanuelle Jowa

Education, stimulation à l’ambition, apprentissage de la négociation… S’ajoute à ces constantes un autre handicap pour les femmes actives à New York, un écueil mentionné par les nombreuses businesswomen à qui nous parlons : le prix de la garde d’enfants et les difficultés à maintenir une carrière dans ces conditions. « Six ans à la maison, ce n’est pas possible. Il y a ici un large pourcentage de femmes enceintes qui n’ont pas de protection sociale par rapport à leur travail, ou qui ne peuvent s’offrir les services d’une nounou. Le « Day care » est très cher ».

L’excellente connaissance des deux pays est un atout bien sûr, confirme encore l’Américaine qui a étudié en Belgique. En revanche, dit-elle, un diplôme européen, aussi prestigieux soit-il, n’a qu’un impact tout relatif sur un CV. Pour le dire très sommairement, si on ne sort pas de la sacro-sainte « Ivy League », on n’intéresse que très moyennement les recruteurs américains. Le networking demeure crucial, a fortiori pour les femmes qui doivent redoubler d’ardeur quand elles postulent. Les grandes universités américaines ont leur réseaux, ceux-ce se tissent durant les années d’études par le biais d’une organisation sociale très codifiée – sororities, fraternities, clubs de sports, équipes universitaires etc – et ne pas en bénéficier demeure évidemment un point noir.

She for S.H.E.

Ce constat, les entrepreneures de She for S.H.E. (Sharing, Helping, Empowering), un réseau de femmes francophones à New York, créé par la Belge Valérie-Anne Demulier, le font également. Mais attention, lancent-elles d’emblée, quand on parle d’un réseau de femmes, pas question d’en exclure les hommes, sous peine, précisent-elles, de se voir attaquer en justice. On ne badine pas, à New York, avec la discrimination.

Une petite dizaine d’affiliées à She for S.H.E. sont venues à la rencontre de la délégation des Brussels Days pour une soirée placée sous le signe des produits belges – Schtroumpfs, chocolats, cornets de frites pour la touche locale. Sur la grande terrasse du Novotel de Times Square, face aux panneaux lumineux qui racontent cette Amérique des néons, du succès en plastique, de l’entertainment roi et du culte commercial à tout crin, ces femmes se racontent.

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Elles ont des fonctions différentes bien sûr mais leurs expériences se rejoignent sur plusieurs terrains. Elles s’appellent Aurélie Hagen, créatrice d’un guide lifestyle sur New York qui sort en septembre chez Racine ; Sandrine Mehrez Kukurudz, co-présidente de French Touch US, créatrice d’événements et responsable de marketing « expérientiel » ; Emilie Dhélens-Tormo, consultante et marketing manager en mode pour femmes et enfants ; Solenne Vervisch, à la tête d’une agence de communication représentant des maisons et personnalités francophones sur le marché américain ; Lucie Bonavitacola, « baby planner » qui a créé l’entreprise Lucie & the Babies ou Huguette Lelong, nutritionniste.

Valérie-Anne Demulier est une ravissante avocate d’affaires qui a quitté son job premier et la Belgique pour se consacrer à ses projets new-yorkais. Son conjoint a été piqué lui aussi par la fièvre entrepreneuriale. « Il a lancé récemment son entreprise de boutons de manchettes : Fils Unique. Il crée lui-même le design des pièces et tout est fabriqué à New York ».

Dans son cercle francophone, elle convie, depuis mars 2016, des guest speakers, des femmes inspirantes, des expatriées qui se sont lancées comme entrepreneurs à New York. Parmi celles-ci, Sarah Rappolt, une Américaine qui a créé un projet humanitaire au Cambodge, ou encore Michelle Poler, « speaker incroyable qui avait déjà parlé chez Microsoft, YouTube ou Google », pour ne citer qu’elles. « J’ai aussi travaillé sur des événements avec des personnalités plus connues du grand public comme Agnès b ou Jane Birkin. » Valérie-Anne conclut aussi des partenariats avec des organismes comme la Belcham (Chambre de Commerce belge aux Etats-Unis), le Women in Innovation Forum (Win Forum) ou l’Alliance Française (FIAF).

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Bomber le torse

Il y a, dans les réunions de She for S.H.E., ce paramètre clé selon elle : la possibilité de se montrer vulnérable entre femmes. Cette apparente fragilité peut-elle être travaillée pour devenir un atout dans le monde de l’entreprise ? Quelles sont, chez ces femmes expatriées qu’elle côtoie, les faiblesses susceptibles de se muer en forces ? « Le monde de l’entreprise doit encore progresser à bien des égards, mais ça doit aussi venir de nous les femmes : oser nous affirmer, nous démarquer, nous imposer. Face à une offre d’emploi, un homme qui ne remplit que la moitié des compétences requises ne va pas hésiter à postuler alors qu’une femme aura davantage tendance à se dire qu’elle n’est pas à la hauteur. Pour faire changer cela, l’entraide et la solidarité entre femmes sont essentielles ».

En tant que (jeune) femme active dans le monde des affaires, il faut redoubler d’efforts pour s’imposer.

Quels sont les vestiges du machisme classique au quotidien dans le monde professionnel à New York ? « J’y ai été confrontée lorsque je travaillais en tant que « business developer » aux Etats-Unis et prenais part à des conférences, événements networking etc. La majorité des participants étaient des hommes, souvent plus âgés que moi. Ce n’est pas simple de se faire une place dans cet univers assez machiste. En tant que (jeune) femme active dans le monde des affaires, il faut redoubler d’efforts pour s’imposer. J’ai par ailleurs évolué plusieurs années dans un milieu « corporate » (en cabinet d’avocats), le genre d’environnement dans lequel davantage d’hommes accèdent aux postes à responsabilités. Ca entraîne un manque de solidarité et une compétition excessive entre les femmes, qui se disent qu’il n’y a pas de place pour tout le monde en haut de l’échelle. Il est essentiel de combattre ce genre de comportements. C’est aussi pour cela que je me bats ».

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Ocean’s 8… À Times Square, les femmes tiennent le haut du pavé. © Emanuelle Jowa

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La tornade MeToo

Lorsque nous évoquons la tendance lourde de MeToo et le politiquement correct censé régir depuis des lustres les rapports entre genres dans les entreprises américaines, nous obtenons un cri du cœur : la situation est, selon ces femmes belges et françaises, devenue stressante. Les unes évoquent un époux à qui on a fait signer une sorte de pacte de non-agression du beau sexe dans telle ou telle entreprise. D’autres racontent la condition misérable de certains célibataires européens, débarquant en toute candeur et se trouvant confrontés à un terrain miné. « L’influence de figures médiatiques comme Michelle Obama ou Emma Watson jouent également des rôles importants », précise Valérie-Anne Demulier. « Les stars qui se manifestent en dénonçant ces comportements inacceptables permettent à d’autres femmes d’oser prendre la parole. Les marches féministes organisées à travers le pays sont aussi des preuves de la solidarité. Le contexte politique actuel, suite à l’élection de Trump, a créé une réaction assez forte de la part des milieux féminins/féministes, notamment à New York, qui est démocrate ».

Paix royale en rue

Une observation fait l’unanimité : cette tendance affirmée qu’affichent les Américains à brider les instincts du mâle conquérant. L’avantage est le confort de rue si l’on ose dire. Ces expatriées vantent sans faillir le plaisir de déambuler sereinement dans une rue, un parc, le métro en tenue de jogging ou talons aiguilles, sans recueillir la moindre ébauche de regard lascif. Le sifflement et les allusions directes sont, autant le dire, relégués au stade des antiquités. Le revers de la médaille, lancent quelques dames de She for S.H.E., c’est que « les hommes ont peur ». Ils deviendraient selon certaines, « moins chevaleresques, moins avenants. Ici, les femmes draguent, les hommes sont plus passifs ».

Dans la foulée de ces confidences aux accents parfois fleur bleue, certaines expriment des regrets de ne pas voir, chez les hommes américains, le même romantisme qu’en Europe. « Ici, tant que vous n’avez pas eu ce qu’ils appellent une « conversation », vous ne sortez pas avec la personne même si vous avez déjà eu plusieurs dates ou rendez-vous intimes. Nous, les Européen(ne)s avons tendance à nous attacher spontanément. C’est une erreur ! ».

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Quant aux aspects prosaïques d’une relation, tue-l’amour aux yeux des femmes européennes et vestige d’un autre siècle, ils sont évoqués sans détour par une jeune femme. « Il est convenu ici qu’une bague de fiançailles par exemple doit correspondre à trois mois de salaire du fiancé… », nous dit-elle. D’autres rétorquent que c’est un cliché qui ne concerne en réalité qu’une infirme portion de la population. Un Latino dans le Bronx ne verrait pas les choses de cette manière, indique une businesswoman aguerrie.

Plus largement, il apparaît sans surprise au travers de certains témoignages, ici et dans d’autres sphères, que l’argent n’est pas un tabou aux Etats-Unis. Et cela dépasse amplement le clivage des genres.

Business is business

Le côté positif des élans terre à terre existe : à New York, constatent les femmes expatriées, on a le culte des revenus certes mais on respecte aussi la valeur travail. Et on apprend à gagner sa vie très tôt. Les filles comme les garçons se familiarisent dès leur plus jeune âge à l’entrepreneuriat. Elles évoquent la fameuse vente de limonade, passage obligé pour la plupart des écoliers.

En termes d’égalité salariale, il existe des incarnations du show-biz qui font recette. « Récemment encore, Salma Hayek réclamait aux hommes, comédiens, de baisser leurs salaires pour résorber les inégalités salariales avec les femmes », raconte une expatriée.

Au-delà de « The Future is female », nous croyons à un avenir égalitaire entre les genres. Pour y parvenir, on a besoin de se serrer les coudes entre femmes mais aussi d’éduquer les jeunes générations.

Le mythe des compétences, quel que soit votre milieu est une réalité, disent ces dames. Mais là encore, business is business. « On vous donne votre chance, c’est vrai, vous pouvez être reçu dans des sphères tout à fait incroyables en fonction de vos capacités, même si vous ne provenez pas d’une université américaine de la fameuse Ivy League. En revanche, si vous n’êtes pas bon, vous dégagez très vite ». C’est là que, pour les Belges comme pour les autres, l’American dream peut, sans mauvais jeu de mots, s’effriter à la vitesse du son. « Si certains misent gros et se bâtissent une vraie réussite à la sueur de leur front, d’autres repartent brutalement en ayant tout perdu. C’est très dur. On ne bénéficie pas d’aides publiques comme en Europe. On parle beaucoup de success stories mais nombre d’entrepreneurs se sont cassé les dents aux États-Unis et sont rentrés ruinés ».

Une réalité pour les femmes comme pour les hommes. « Au-delà de « The Future is female », nous croyons à un avenir égalitaire entre les genres. Pour y parvenir, on a besoin de se serrer les coudes entre femmes mais aussi d’éduquer les jeunes générations ».

L’art prisé de la négociation

Nous rencontrons les stylistes belges présents à New York, dans un studio photo d’abord, où Pierre Debusschere, le photographe belge qui a notamment réalisé des clips pour Beyoncé, présente son œuvre. Nous retrouvons les créateurs ensuite au Dover Street Market, un concept store new-yorkais pointu où les Belges sont venus, encadrés par la sémillante Alexandra Lambert, fondatrice et directrice de MAD Brussels (Fashion and Design platform), présenter leurs conceptions. Ils portent une petite valise remplies d’accessoires.

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Aurore Havenne est créatrice de bijoux, épurés, raffinés, or et argent. Son atelier-boutique se trouve rue de Flandre à Bruxelles. Avant de se lancer dans la joaillerie et d’en apprendre les rouages, elle a fait des études de com à l’ULB et a officié dans le secteur aéronautique, un univers encore très masculin. Elle y a chapeauté la stratégie de communication, les campagnes et les réseaux sociaux. Dans ce monde d’hommes, elle n’a pas été victime de sexisme à proprement parler. En termes d’égalité salariale, rien à signaler non plus. « J’avais un profil particulier, il n’y avait pas de poste équivalent tenu par un homme et j’y étais bien payée ». Mais, martèle-t-elle : « Il faut que les femmes intègrent la négociation comme une pratique normale, qu’elles ne se contentent pas de ce qu’on leur offre d’emblée ». Un parcours dense, varié peut, selon elle, contribuer à cet état d’esprit.

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New York, terrasse du Novotel Times Square. Les créatrices de mode bruxelloises qui ont pris part aux Brussels Days prennent la pose pour Paris Match lors d’une soirée dédiée aux produits belges. De gauche à droite : Mélissa Deffense, co-fondatrice de Snobe, qui personnalise les perfectos; Valentine Witmeur, Valentine Witmeur Lab, star du pull en maille, Joëlle Van de Voorde, Et le Bijou Créa la Femme; Isabelle Naesens, Comme les Loups (accessoires faits main), et Aurore Havenne, créatrice de bijoux. © Eric Danhier

Female Tech

Avec sa silhouette altière, ses cheveux foncés retenus en bun et son teint laiteux, Cheryl D. Miller a des allures de pin-up fifties. Elle est fondatrice et directrice exécutive du Digital Leadership Institute à Bruxelles. Nous l’abordons en prélude de Women In Tech, un événement de réseautage pour des femmes entrepreneurs auquel participe aussi Cécile Jodogne.

Si l’allure de Cheryl est féminine jusqu’au bout du chignon, le ton est contemporain en diable, le verbe haut, les phrases bien roulées. Elle capte son audience comme un ténor du barreau. Elle a lancé le premier Female Tech Incubator en Europe. Une apprentissage utile pour les femmes soucieuses de peaufiner leurs techniques digitales ou de se familiariser au monde virtuel. « Bien sûr, ces formations existent dans l’absolu », nous dit-elle, « mais les femmes ne peuvent pas toujours les suivre. Ici l’apprntissage a lieu quand les enfants sont à l’école, il y a des week-end destinés aux start-ups etc. D’ailleurs, on évite de parler de start-ups ou de technologie, on préfère mettre le focus sur des termes comme « digital starter » par exemple, parce que cela parle à les femmes débutantes et les rassure. Elles ne doivent pas être expertes dans ces domaines pour devenir membres de notre communauté… Nous avons organisé des événements sur le thème de la cyber-violence, avec et pour les femmes réfugiées, et pour la promotion des femmes dans les médias. Nous proposons aussi des apprentissages «Cypro» pour proposer des expertises dans les domaines de la cyber sécurité, du big data, de l’intelligence artificielle, etc. Notre réseau est soutenu notamment par Amazon, ce qui est une belle symbolique ! »

L’école de la limonade

Les femmes ont des difficultés à faire valoir leurs qualités, et donc à valoriser leurs salaires, à négocier. C’est un leitmotiv. Cheryl Miller parle aussi de ce grand classique : le stand de limonade à l’américaine. Cette initiation aux techniques du commerce dès l’âge tendre (à l’heure où les têtes blondes en Belgique sont souvent à des années lumières de toute contingence financière) fait des miracles.

Le manque de diversité rendra l’avenir moins durable.

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Il y a également ce culte de l’expression orale, de l’expression tout court. Les enfants, là encore filles comme garçons, prennent très tôt aux Etats-Unis le pli salvateur de la parole en public. Il faut convaincre un auditoire. Toutes ces formations sur le tas permettent aux filles de démarrer sur un pied d’égalité avec leurs camarades de l’autre sexe.

Cheryl Miller, comme ses congénères, a ce credo : « Le manque de diversité rendra l’avenir moins durable ». L’égalité des genres est une évidence dans les univers que créent ces femmes de tête. « Il faut », rappellent-elles infatigablement, « contrebalancer le déséquilibre social et le pousser chaque jour ».

L’équilibre, ce sacré Graal, se travaille sur tous les fronts. Durant ces Brussels Days, nous visitons la Task Force du FBI à New York en compagnie de Rudi Vervoort qui venait y rencontrer les responsables. Nous y sommes accueillis par deux agents au féminin. Dans un décor hautement testostéroné, digne d’une série policière des années 70 – mobilier de bois plastifié, accents texans, panneaux affichant les terroristes les plus recherchés de l’État et collection de badges des polices locales –, elles nous semblent fameusement épanouies. Le FBI compterait, nous confirme l’une d’elles, 20 % de femmes dans ses effectifs.

Un chiffre stable depuis quelques années et qui devrait aller croissant, si l’on veut bien s’en donner la peine.

Le sujet est à lire dans les pages de Paris Match Belgique, édition du 07 07 18.

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