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Les parents de Mawda accordent une première interview : « La vie ne signifie plus rien »

Ali Shamdin, Amir Perhast et leur fils Mohamad pris en photo le 14 juin 2018 dans les bureaux de leur avocat. | © Ronald Dersin

Société

Ali a le regard sombre d’un homme qui ne croit plus en l’avenir. C’est surtout lui qui s’exprime. Amir a les yeux rougis d’une femme qui ne cesse de pleurer. « L’espoir est mort avec Mawda », nous disent ses parents.

Paris Match Belgique : Quel est le regard que vous posez sur votre vie après avoir vécu une telle tragédie ? Y-a-t-il une idée qui vous porte malgré tout, un espoir qui vous aide à gérer la douleur d’avoir perdu votre fille dans des circonstances aussi violentes ?

Ali Shamdin (25 ans) : Comment pourrais-je vous parler d’espoir ? Depuis que j’ai perdu Mawda, la vie ne signifie plus rien pour moi. Bien sûr, nous avons encore notre fils. Il est tout ce qui nous reste. Nous devons tenir pour lui. Mais quelle vie lui offrons-nous ? Nous sommes depuis si longtemps sur les routes de l’exil, sans endroit où nous poser.

Amir Perhast (24 ans) : Je ne suis pas heureuse. Je me sens si mal. L’espoir est un mot qui appartient au passé ; C’est le sentiment qui nous animait quand nous avons tout quitté pour venir en Europe. Nous rêvions d’une vie meilleure pour nos deux enfants. Tout s’est écroulé quand on a tué ma fille. L’espoir est mort avec Mawda.

Ali : A cette tristesse se mêle un sentiment de colère. Je suis révolté par toute la « propagande » qui se fait autour du nom de ma fille. On a tué Mawda ! Notre douleur n’est-elle pas suffisante ? Comment est-il possible qu’il se trouve des personnes pour nous déclarer « responsables » de la mort de notre fille ? Comment peut-on être inhumain à ce point ? Je n’ai pas de réponse à ces questions. Mais ce que je sais, c’est que ces gens qui nous accusent ne sont pas toute la Belgique. Nous sommes très touchés par les nombreuses marques de solidarité que nous avons reçues.

Vous avez rencontré le premier ministre belge, ne vous a-t-il rien dit qui vous réconforte ?

Ali : Non. Il n’a pas dit les mots que nous aurions espéré. Il n’a pas pris position sur la question de la « responsabilité », ce qui revient à ne pas démentir les propos de ceux qui nous accusent avec tellement de cruauté. Nous aurions souhaité qu’il fut plus clair, qu’il dise avec force à la population qu’il est indécent d’incriminer des parents qui viennent de perdre leur enfant en de telles circonstances.

Amir : "Elle était encore en vie quand elle est montée dans l’ambulance. J’ai pu le constater sur un moniteur qui enregistrait ses battements de cœur." © Ronald Dersin

Pour quelles raisons vous êtes-vous retrouvés sur les routes de l’exil ?

Amir : Nous avons décidé de quitter l’Irak parce qu’Ali et moi, nous nous aimions. Nous désirions vivre ensemble mais l’oncle chez lequel je résidais depuis la mort de mes parents s’y opposait. Il voulait me contraindre à un mariage forcé avec un cousin. Les choses ont failli mal tourner, on m’a menacé de mort. Pendant quelque temps, on a trouvé de l’aide en Irak mais, dans cette zone de non droit, dans ce pays dévasté par la guerre, tout pouvait arriver. Le danger était permanent, on ne voyait plus d’avenir. Il n’y avait d’autre choix que de partir.

Vers où ?

Ali : Vers l’Europe, vers cet endroit où nous étions persuadés que nos droits seraient respectés. Il n’y avait pas de destination précise, nous ne visions pas un pays en particulier.

Nous voulions faire respecter nos droits, trouver un peu de bonheur, nous avons perdu notre fille.

Comment arrivez-vous ensuite en Belgique ?

Ali : Partis en 2016, nous sommes passés par la Turquie, la Grèce, l’Allemagne, la France et puis par la Grande-Bretagne d’où nous avons été renvoyés vers l’Allemagne. Ensuite nous sommes retournés en France. Nous ne faisions que transiter par la Belgique. Nous passions par votre pays pour tenter une nouvelle fois de rejoindre l’Angleterre où nous avons des connaissances.

Vous attendiez-vous à rencontrer tant de difficultés durant votre exil ?

Ali : Bien entendu, nous savions que ce ne serait pas facile. Toutefois, nous n’aurions pas fait un seul pas vers l’Europe si nous avions pu savoir ce qui allait se passer. Nous voulions faire respecter nos droits, trouver un peu de bonheur, nous avons perdu notre fille.

Le soir du drame, comment vous êtes-vous retrouvés dans cette camionnette ?

Ali : Notre projet était de rejoindre l’Angleterre. Des passeurs nous avaient proposé de faire la première partie du voyage dans cette camionnette contre un payement de 10.000 livres exigibles après notre arrivée à bon port. 3000 livres par adultes, 2000 par enfant. Nous sommes montés à bord du van dans une forêt près de Dunkerque. Il était 23 heures. Il y avait beaucoup de monde à bord, nous étions 25 personnes à être entassés dans ce véhicule. Personne ne s’est assis à côté du chauffeur-passeur. Il avait une capuche, je n’ai pas vu son visage. Après quelques minutes, alors que nous roulions sur une autoroute, il nous a dit que nous étions suivis par une voiture mais qu’il ne fallait pas s’inquiéter ; Il avait les choses en bien en main, disait-il. Il a fait demi-tour pour voir si nous continuions à être suivis. A ce moment-là, je crois que nous étions déjà en Belgique. Un peu plus tard, nous avons été pris en chasse par plusieurs véhicules de police. Cette course-poursuite a duré pendant environ 35 minutes. Les migrants se sont inquiétés, ils criaient au chauffeur de s’arrêter mais il ne voulait rien entendre. Cet homme risquait de nombreuses années de prison s’il était pris. Une famille qui se trouvait à l’arrière du véhicule a commencé à paniquer. Elle a cassé la vitre arrière et elle a montré son enfant aux policiers qui nous poursuivaient.

J’ai vu le bras d’un policier armé d’un revolver.

Certains médias ont parlé de l’utilisation de cet enfant comme « bouclier » ?

Ali : Non ! Il s’agissait seulement de faire passer un message à nos poursuivants : attention, il y a des enfants à bord, il ne faut pas tirer, ne prenez pas le risque de tuer des gens. On était tous très effrayés, les gens criaient (Ndlr : Me Olivier Stein, l’avocat de parents qui assiste à l’entretien précise que cet événement à lieu plusieurs minutes avant le tir). Il y avait d’autres moyens d’arrêter cette camionnette qu’en nous tirant dessus.

Justement, avez-vous constaté la présence de barrages ?

Ali : Non, nous n’avons vu aucun barrage.

Où vous trouviez-vous dans le véhicule pendant la poursuite ?

Ali : Ma femme se trouvait à gauche dans la camionnette, juste derrière le chauffeur. Elle avait Mawda dans ses bras. Je me trouvais en face d’elle, en compagnie de mon fils (Ndlr : Il n’y avait personne à côté du chauffeur). Vers la fin de la course-poursuite, j’ai vu le bras d’un policier armé d’un revolver. Une vision furtive, par la vitre latérale du conducteur.

Est-il exact que le chauffeur a pris des risques, qu’il a fait des zigzags sur la route, ce qui représentait un danger pour toutes les voitures qui circulaient à ce moment-là ?

Ali : Nous étions en état de panique dans un véhicule où il y avait beaucoup de monde. Il faut donc tenir compte de cet élément dans le souvenir que j’ai gardé de ce moment. Cependant, j’ai le sentiment qu’il a toujours roulé tout droit et à une vitesse normale (Ndlr : une version des faits qui entre en contradiction avec celle des policiers). Le seul écart qu’il y a eu, c’est tout de suite après le tir de la police ; Alors que la camionnette a quitté la route et qu’elle a embouti un autre véhicule.

Que pouvez-vous dire du coup de feu qui a été tiré ?

Ali : Nous roulions encore quand le policier a tiré. Ma femme a tout de suite constaté que le visage de Mawda était en sang.

Avez-vous fait le lien avec le tir qui venait d’avoir lieu ?

Amir : Oui, très clairement. Mawda avait une blessure ouverte près du nez (Ndlr : Elle montre la droite du visage) qui n’était pas présente avant le tir et elle perdait beaucoup de sang.

Nous avons tué votre enfant. Nous sommes désolés.

Vous êtes sortis du véhicule ?

Ali : Avant que nous ayons eu le temps de sortir, ce sont les policiers qui sont rentrés dans le camionnette. Ils nous ont braqués comme si nous étions des terroristes. A ce moment, je venais de prendre Mawda dans mes bras. J’ai montré notre fille aux policiers. J’ai dit plusieurs fois « please, ambulance ». Personne ne nous répondait. Un policier a pris la petite. On m’a immobilisé par une clé de bras. Des premiers soins ont été donnés à ma fille. Je confirme qu’elle saignait très fort que l’on voyait bien sa blessure près de son nez. Il était évident que cette blessure était liée au tir du policier et à aucune autre cause (Ndlr : L’avocat précise que personne dans l’équipe d’intervention n’ignorait qu’un tir avait eu lieu et il en prend pour preuve l’appel qui été fait au comité P par les policiers eux-mêmes, dès après les faits). L’ambulance a mis longtemps à arriver, environ trente minutes. Alors qu’une personne parmi les policiers cherchait à réanimer la petite, j’avais déjà le pressentiment que Mawda ne survivrait pas.

Ali mime cet instant tragique en tendant les bras en avant, dans un geste qui ressemble à celui d'une offrande. © Ronald Dersin

Amir : Elle était encore en vie quand elle est montée dans l’ambulance. J’ai pu le constater sur un moniteur qui enregistrait ses battements de cœur. Au moment où l’ambulance est partie, il y avait encore des pulsations. Je pleurais. Je voulais l’accompagner mais étant privée de liberté, cela ne m’a pas été autorisé. Le lendemain, un policier est venu nous dire que Mawda était morte. Lorsqu’ensuite des policiers nous ont conduit à la morgue pour voir la dépouille de notre fille, ils nous ont dit : « C’est nous qui avons tué votre enfant. Nous sommes désolés. »

Comme les autres migrants, vous êtes restés silencieux quant à l’identité du ou des passeurs qui se trouvaient dans la camionnette. Pourquoi ?

Ali : Pour moi, le premier coupable de la mort de ma fille, c’est le policier qui a tiré. Mais le second coupable, c’est le chauffeur ! C’était un homme qui parlait en kurde irakien mais, encore une fois, je n’ai pas vu son visage qui était masqué par une capuche. Je le répète : nous étions tous derrière lui. On dit qu’il a pu se mêler à nous ou s’enfuir. Mais quand la camionnette s’est arrêtée, nous n’avons pas prêté attention à cela : nous étions centrés sur Mawda, sur sa blessure, dans un état de panique totale. Dans les heures qui ont suivi le drame, j’ai fait une crise d’angoisse, je hurlais, je pleurais. Tout le monde n’a pas été enfermé au même endroit, des gens ont été libérés. Si nous avions pu aider plus l’enquête, nous l’aurions fait.

Désormais, vous voulez rester en Belgique ?

Ali : Oui, nous voulons rester en Belgique. C’est ici que repose le corps de Mawda. Nous allons nous recueillir régulièrement sur sa tombe. Désormais, nous ne pouvons plus partir.

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