Paris Match Belgique

Cécile Jodogne : « Bruxelles renoue avec les chiffres d’avant les attentats »

cécile jodogne

Cécile Jodogne, dans le Garment District à Manhattan, lors du bouclage de l'Ice Box Challenge, une installation liée au développement durable et réalisée dans le cadre des Brussels Days à New York. | © Eric Danhier

Société

Secrétaire d’État à la Région bruxelloise, chargée du Commerce extérieur et du Service Incendie et Aide Médicale Urgente, Cécile Jodogne soutient Bruxelles, l’entrepreneuriat et la création. Nous l’avons accompagnée à New York lors des récents Brussels Days, une mission économique qui fait la promotion des atouts de la Région – écoconstruction, nouvelles technologies, mode… Elle nous a accordé dans la foulée un entretien fleuve.

Géographe et économiste de formation, Cécile Jodogne évoque la capitale de l’Europe, son profil post-attentats et son attractivité pour les entreprises étrangères dans le contexte du Brexit. Elle aborde l’écoconstruction et se penche longuement sur l’entrepreneuriat au féminin, deux fils conducteurs dans ses actions à l’international. Elle parle aussi sexisme ordinaire, confiance en soi et réseautage obligatoire.

Le choix de New York comme destination des Brussels Days s’est imposé notamment pour redorer le blason en matière de tourisme depuis les attentats de mars 2016 dans la capitale de l’Europe.
Le principe des Brussels Days est d’alterner. Une année en Europe et une année hors Europe. Nous avons été à Tokyo en 2016, Berlin en octobre 2017. New York est un bon marché d’entrée pour nos entreprises qui souhaitent exporter aux Etats-Unis. Un point d’entrée relativement accessible mais aussi très saturé, d’où l’importance d’avoir une analyse sur les niches les plus pertinentes. Ces villes ont en commun leur caractère cosmopolite. Bien sûr ça peut paraître pédant de comparer Bruxelles, qui compte 1 200 000 habitants à New York City qui en compte 8,5 millions mais, si l’on fait abstraction de la différence de taille, le foisonnement des cultures est présent des deux côtés. Les deux villes accueillent un grand nombre d’institutions publiques ou d’organismes internationaux, dont l’Europe et l’Otan à Bruxelles.

Lire aussi > Brussels Days à New York : Les femmes entrepreneurs à la conquête de la Grosse Pomme

Le développement durable et écoconstruction sont des points forts tant à New York qu’à Bruxelles, ce qui n’a pas manqué de surprendre le profane.
En 2015, une délégation new-yorkaise débarquait à Bruxelles pour étudier nos constructions passives. Un an plus tard, le maire Bill de Blasio, lançait son plan orienté vers les green buildings, pour diminuer les émissions polluantes des systèmes de chauffage. Il répète à qui veut l’entendre que son programme « Construction exemplaire » à NYC est basé sur celui de Bruxelles. Nous avons ainsi visité le new Cornell Tech building, à Roosevelt Island. Il s’agit du plus grand bâtiment passif au monde. Il est inspiré des techniques bruxelloises.

cécile jodogne
Cécile Jodogne à NYC pour les Brussels Days. © Eric Danhier

Bruxelles est donc particulièrement à la pointe dans le domaine ?
On réfléchit depuis presque vingt ans à l’écoconstruction. Nous avons une législation très stricte, plus sévère que les normes européennes. Les professionnels ont dû s’adapter et cela a créé un écosystème intéressant. Nous avons plus d’1 million de mètres carrés de bâtiments passifs à Bruxelles. Depuis 2015, c’est la norme, on ne peut construire que du passif.

La mode est un autre atout bruxellois. Alexandra Lambert, fondatrice et directrice de MAD Brussels souligne qu’elle entend précisément mettre l’accent sur le caractère européen, ouvert de la capitale. En convoquant aussi des créateurs étrangers dans le laboratoire du MAD. La ville ne peut pas concurrencer les capitales de la mode « historiques » mais son caractère international en fait une plateforme particulière, originale.
Chaque année, en collaboration étroite avec Bruxelles Invest & Export (hub.brussels), MAD explore les marchés internationaux avec des créateurs bruxellois. Le secteur de la mode et du design est important en termes d’image pour la Région bruxelloise, mais il est également créateur d’emplois et de valeur, on estime qu’il génère plus de 6000 emplois directs et indirects et plus de 400 millions d’euros de valeur ajoutée.

Lire aussi > La mode belge à l’honneur et récompensée pour la première fois aux Belgian Fashion Awards

Le tourisme est un pendant essentiel de l’activité économique de la Région. Il est même considéré comme une exportation. Lors des Brussels Days que nous avions pu suivre au Japon, en 2016, quelques semaines après les attentats de Bruxelles, il avait été beaucoup question de faire revenir les touristes à Bruxelles.
Le public américain reste un des publics cibles du tourisme bruxellois, après les pays limitrophes. Le Japon, la Chine, la Corée du Sud sont des pays desquels nous arrivent bon nombre de touristes curieux de découvrir notre patrimoine et notre gastronomie. Les attentats de mars 2016 ont eu un impact sur le nombre de visiteurs venus de ces pays. Le choix de New York s’imposait aussi pour relancer celui de Bruxelles comme destination touristique auprès des Américains.

Quel est aujourd’hui le taux d’occupation des hôtels à Bruxelles ?
Il a atteint 70% en 2017, ressort-il des chiffres de Brussels Hotels Association. C’est une augmentation de 8,7% par rapport à 2016. C’est toutefois légèrement moins qu’en 2015 mais les chiffres des derniers mois laissent penser que l’augmentation se poursuivra en 2018. En décembre dernier, le taux d’occupation était de 68%, contre 60% en décembre 2016. Un pic a été enregistré à 89% le 31 décembre.

Lire aussi > La Wallonie, la nouvelle place-to-be pour les touristes en Belgique

Quelle est évolution dans le profil de ces touristes ? Les Américains sont-ils toujours frileux ?
Oui, les Asiatiques et les Américains sont moins nombreux. Il y a en revanche, parmi les touristes européens, des Espagnols en plus grand nombre pour visiter Bruxelles.

La Région a-t-elle retrouvé son rythme d’avant le 22 mars 2016 ?
En 2017, Bruxelles a renoué petit à petit avec les chiffres d’avant les attentats, ce qui permet de maintenir l’ambition formulée par visit.brussels fin 2015 : viser une croissance progressive pour dépasser, au terme du contrat de gestion 2022, la barre symbolique des 10 millions de nuitées. L’objectif consiste, non seulement, à accroître le tourisme de séjour (loisirs et affaires) mais également le tourisme d’un jour. En 2017, la fréquentation des musées et des attractions de la Région a augmenté par rapport à l’année précédente, pour revenir aux chiffres de 2015. L’objectif est de poursuivre une croissance de l’ordre de 5% annuel.

Sur la gestion de l’aide spontanée citoyenne lors de catastrophes, la Belgique a encore beaucoup de chemin à faire.

Le secteur des voyages d’affaire s’est montré plus stable face aux événements de 2015 et 2016 et on constate une reprise des demandes. Sa croissance doit être fortifiée, moyennant une augmentation du nombre de congrès et de salons organisés à Bruxelles. Les campagnes comme Call Brussels, Mixcity, Where Will Brussels take you ou l’anniversaire des Schtroumpfs ont contribué à booster l’attractivité de la Région.

Dans quels secteurs faudrait-il déployer d’autres moyens pour rendre son lustre à la capitale de l’Europe ?
Il faut renforcer la promotion de l’offre touristique et culturelle dans les dix-neuf communes, profiter du déploiement de Kanal (la reconversion du garage Citroën place de l’Yser en un centre d’art géant, destiné à devenir un pôle culturel majeur de la capitale) pour renforcer le cluster culture et mettre plus de Bruxellois à l’emploi dans le secteur.

Quelles leçons tirer du 11 septembre 2001, avec le recul, et comment les traduire sur un terrain belge ?
Les leçons du 11 septembre tout comme celles des récents attentats en Europe sont encore d’actualité. Elles ont souligné l’importance de la planification d’urgence et d’une formation et d’un entraînement régulier des services de secours. Elles ont également confirmé l’importance de disposer d’outils de communication efficaces et partagés.

Lire aussi > 11 septembre : des centaines de victimes portent plainte contre l’Arabie saoudite

On a aussi pris conscience de l’importance d’intégrer, dans la planification d’urgence, la gestion de l’aide spontanée citoyenne lors de catastrophes. Sur ce point-là, la Belgique a encore beaucoup de chemin à faire et pourrait s’inspirer de l’expérience new-yorkaise. Il est toujours intéressant de confronter son modèle à d’autres modèles, et notamment en matière de sécurité.

new york
The Oculus, la gare de l’architecte Calatrava, sur le site du World Trade Center qui a repris une vigueur hors normes. © Emmanuelle Jowa

Quelle a été l’évolution des mesures de sécurité à Bruxelles depuis mars 2016 ?
La Belgique dispose d’une législation qui établit clairement à quels niveaux s’établit cette planification, ce qu’elle doit prévoir et comment s’organise la gestion d’une crise. Elle prévoit notamment des structures multidisciplinaires de coordination.

La sixième réforme de l’État a confié à la Région bruxelloise de nouvelles missions en matière de sécurité : la coordination des politiques de sécurité, de prévention et l’élaboration d’un plan régional de sécurité. Le gouvernement bruxellois 2014/2019 a mis en place les outils d’une sécurité urbaine intégrée et renforcée, dans l’ensemble de ses dimensions (sécurité policière et civile – dont le service incendie et aide médicale urgente -, lutte contre les incivilités…). Toute la chaîne, de la prévention à la réaction en passant bien sûr par la formation avec l’École des métiers de la sécurité (police, pompiers, aide médicale urgente etc) est concernée. Les attentats du 22 mars 2016 ont démontré l’importance de cette approche globale et intégrée de la sécurité. Des fonds supplémentaires ont d’ailleurs été engagés pour mettre en œuvre ces politiques.

Le caractère international de Bruxelles, siège d’organisations de haute stature, et sa situation au carrefour de l’Europe, accroissent le risque d’attentats mais renforcent aussi les mesures de sécurité, donc la capacité de réaction.
Le statut de capitale nationale et européenne de Bruxelles est déterminant en effet pour notre politique de sécurité. Pour les responsables et les intervenants il y a de ce fait une pression plus forte. C’est aussi cela qui incite à s’améliorer en permanence. Un exemple, il y a chaque année plus de dix sommets européens organisés à Bruxelles, ce qui représente un enjeu de sécurité majeur. Les services de secours et d’intervention et les autorités compétentes assurent chaque fois, en étroit partenariat avec les institutions européennes et les délégations nationales qui y participent, une gestion exemplaire de ces événements tout en permettant à la Région de fonctionner quasi normalement.

Quels sont les avantages que vous avancez pour attirer dans la capitale belge les entreprises post-Brexit ?
Face à ses concurrents – Luxembourg, Paris, Francfort pour la finance, Amsterdam, Dublin pour son caractère anglophone, Bruxelles a de nombreuses cartes à jouer.

Nonobstant que le choix du Brexit est pour moi regrettable, il faut l’envisager comme une opportunité pour la Région ! Bruxelles est la capitale la plus proche de Londres en Europe continentale, à seulement deux heures de train l’une de l’autre. L’axe de travail est de convaincre les entreprises internationales qui ont actuellement un siège à Londres de relocaliser certaines de leurs activités à Bruxelles. Nous visons les institutions et entreprises dans des secteurs niches où Bruxelles a des atouts spécifiques.

Nous attendons de plus en plus d’acteurs financiers à Bruxelles plutôt qu’à Londres.

La capitale belge présente des avantages évidents que nous ne cessons de mettre en lumière : hub européen et international, centre de décision et d’influence, diversité culturelle et ouverture, etc. Bruxelles se profile comme un centre d’excellence pour plusieurs activités financières clés. Nous y avons une expertise reconnue dans les activités de back-office, telles que la compensation ou la gestion de transfert d’argent, avec la présence de nombreuses entreprises actives dans ce secteur. La Région est aussi un vivier pour les entreprises technologiques de la Fintech au cœur d’un écosystème numérique belge classé dix-huitième au monde. Notre écosystème est soutenu par la présence d’un régulateur financier robuste et pragmatique. Nous attendons de plus en plus d’acteurs financiers à Bruxelles plutôt qu’à Londres, notamment en raison de la perte future du passeport financier européen, indispensable à certaines activités, comme par exemple l’émission d’actions ou d’obligations en euros.

cécile jodogne
Cécile Jodogne et Rudi Vervoort, ministre-Président de la Région bruxelloise arrivent au Dover Street Market, un concept store new-yorkais pointu où les créateurs belges viennent proposer leurs oeuvres. © Eric Danhier

Nous appliquons une série de mesures dont la prospection du top 100 des entreprises britanniques en affaires avec l’Union, surtout dans les secteurs numérique, pharmaceutique et des Fintech où Bruxelles a des atouts. Nous organisons des événements conjoints avec des chambres de commerce basées à Londres, des séminaires et des « High-Tea » à Londres : des juristes, consultants et financiers bruxellois y présentent leurs compétences et les services à destination des industriels anglais.

Le soutien des businesswomen est un de vos fers de lance, on l’a constaté notamment lors de plusieurs missions économiques à l’étranger. Quel est le profil « moyen » des femmes entrepreneurs à Bruxelles ?
Ce sont plutôt des jeunes femmes diplômées. Le baromètre de l’entrepreneuriat au féminin de la plateforme Women in business indique que 58% des entrepreneures ont moins de 35 ans et que 57% des femmes indépendantes belges sont titulaires d’un diplôme du supérieur. Les femmes représentent 28% des indépendants à Bruxelles.

À Bruxelles, le taux d’emploi des femmes est de 49%. Seulement une femme sur dix est une travailleuse indépendante.

Les indépendantes bruxelloises sont nettement plus nombreuses à exercer une profession libérale ou intellectuelle. Le deuxième grand secteur dans lequel elles sont actives est le secteur qui regroupe le commerce, l’Horeca, les divertissements, la banque et les assurances : un quart des indépendantes bruxelloises y exercent leur activité.

Pourquoi Bruxelles est-elle mauvaise élève en matière d’entrepreneuriat féminin ?
À Bruxelles, le taux d’emploi des femmes est de 49%. Seulement une femme sur dix est une travailleuse indépendante. Par rapport au reste de l’Europe, le taux de travail indépendant féminin en Belgique est le plus bas d’Europe (3,1% en 2014 contre 8,4% au Portugal qui a le résultat le plus élevé). Seulement 28% des travailleurs indépendants de notre région sont des femmes, contre 33% dans le reste du pays. De plus, parmi les employés, 41,9% des femmes travaillent à temps partiel, comparativement à 17,9% des hommes.

Lire aussi > Les nouvelles entrepreneures à la poursuite de leur passion

Mais ces chiffres restent relativement encourageants car l’évolution du nombre d’indépendantes bruxelloises a augmenté de 16% en 5 ans. 4 266 femmes bruxelloises ont débuté une activité d’indépendante en 2016. Cela représente une augmentation de 23% par rapport à la moyenne belge entre 2011 et 2016. Il en ressort donc une évolution à la hausse de l’entrepreneuriat féminin.

Les femmes pâtissent souvent de clichés qui ont la dent dure en matière d’orientation d’études notamment. Elles souffrent parfois de manque de stimuli extérieurs, voire d’un manque d’ambition lié à l’éducation/environnement etc. Il y a aussi cette « réserve », cette difficulté à négocier qui leur est plus traditionnellement associée, en Europe du moins.
Au moment de se lancer ou de faire prospérer une entreprise, les femmes font face à de nombreux obstacles comme les stéréotypes sexistes négatifs selon lesquels l’entrepreneuriat est un phénomène masculin. Elles sont parfois victimes de préjugés dans le processus d’octroi d’un emprunt (elles recourent d’ailleurs davantage à l’autofinancement que les hommes). Elles ont des réseaux plus restreints, moins diversifiés et moins efficaces, davantage basés sur la famille et les amis plutôt que d’autres entrepreneures.

Autre élément, les politiques fiscales décourageantes. Celles qui favorisent les ménages à double revenu ont tendance à inciter les femmes à s’engager sur le marché du travail et dans une activité d’entrepreneur.

En Belgique, quand un entrepreneur échoue, c’est un peu comme si cela s’inscrivait sur son front. Aux États-Unis, c’est vu comme une opportunité de rebondir.

Mais le frein le plus important demeure la conciliation entre vie privée et professionnelle car la charge de la famille et du ménage est encore souvent portée par les femmes, même quand elles ont, elles aussi, des carrières.

Qu’est-ce qui manque encore aux femmes : l’assurance, la capacité de négociation, des formations plus scientifiques… ?
Je dirais la confiance en soi. Et un des meilleurs moyens de la renforcer, c’est que les femmes élargissent leurs réseaux. Lors de chaque mission économique, je rencontre des femmes entrepreneurs. Ces rencontres montrent combien les défis auxquels elles sont confrontées sont convergents dans les différents pays. Le leitmotiv : S’informer, réseauter, créer et oser.

Lire aussi > Programmation : Les femmes derrière le code

Les États-Unis constituent-ils à votre connaissance un meilleur terreau pour le business au féminin ?
Lors d’une mission économique menée en Californie, il est vrai que nous avons tous été impressionnés par l’énergie positive et la détermination qui règnent à San Francisco et dans la Silicon Valley. Un seul exemple : en Belgique, quand un entrepreneur échoue, c’est un peu comme si cela s’inscrivait sur son front. Aux États-Unis, c’est vu comme une opportunité de rebondir. Tout semble possible. Je pense sincèrement que chaque femme qui souhaite entreprendre devrait se doter de cette mentalité forte, et laisser les peurs derrière elle. C’est de cette façon que l’on pourra réellement créer un « boum » de l’entrepreneuriat à Bruxelles mais également dans le reste de la Belgique. Par ailleurs, si on parle de grandes villes comme New York, il est évident que les femmes, comme les hommes y ont plus de chance de rebondir que dans des coins plus reculés. C’est vrai dans tous les pays, les villes sont plus ouvertes.

Nous avons visité avec vous le flagship store de Godiva à New York. La nouvelle CEO de la compagnie, Annie Young-Scrivner, citée en son temps dans le classement Forbes des dix CMO (Chief Marketing Officer) les mieux payés au monde, a un parcours assez impressionnant. D’origine chinoise, elle semble assez représentative d’une forme de nouveau management féminin à l’américaine. En Belgique, ce sont souvent les mêmes success stories au féminin que l’on cite, dans des domaines divers – on songe à des Dominique Leroy, de Proximus, Caroline Pauwels, rectrice de la VUB etc.
Ces exemples sont très impressionnants certes et, évidemment, j’encourage chaque femme qui désire se lancer le pari de l’entrepreneuriat à s’en inspirer. Cela dit, je connais d’autres success stories plus « à taille humaine », dont les femmes peuvent s’inspirer. Prenons l’exemple de Carine Gilson, une créatrice bruxelloise de haut vol qui a gagné le prix bruxellois à l’exportation en 2012 et dont le succès international ne se dément pas (Cécile Jodogne inaugurait il y a quelques semaines le flagship store de cette dernière boulevard de Waterloo). Ou encore Caroline De Vos, cofondatrice COO de satADSL, une entreprise à la pointe dans les télécommunications qui propose des solutions dans des régions peu couvertes, en Afrique et au Moyen-Orient notamment.

new york
Carmen Chiu, head of Global Corporate Communications chez Godiva à New York, Cécile Jodogne et le chef belge Thierry Muret devant le flagship store de Godiva au Rockefeller Centre de New York. © Eric Danhier

Vous indiquez également que les femmes qui créent des startups sont encore trop rares.
Malgré une augmentation de la participation des femmes dans l’économie (près d’un entrepreneur sur trois est une femme!), seule une startup sur dix en Belgique est créée par des femmes ; le revenu d’une femme entrepreneure ou indépendante est inférieur de près 20% à celui d’un entrepreneur masculin. Enfin, on le constate en accompagnant des entreprises bruxelloises à l’étranger pour promouvoir nos exportations : seul un participant sur quatre est une femme dans ces missions liées à l’export.

Les PME détenues par des femmes sont présentes dans des domaines souvent moins « exportateurs » soulignez-vous. Par manque d’ambition, d’expertise ou simplement parce qu’elles touchent à des services différents ?
Les femmes sont par exemple davantage représentées dans les secteurs de la santé et de l’aide sociale, des services à la personne alors que les hommes le sont plus dans la construction, les transports, la manutention et la production. Les femmes ont toutes les compétences requises pour faire des affaires mais elles doutent trop souvent de leurs capacités, or la réussite d’une entreprise dépend autant du travail que de la persévérance et de la foi qu’on a en soi. Le marché mondial est avant tout à la recherche de talents, et le talent n’est pas lié au genre.

Les femmes doivent-elles apprendre à mieux se vendre aussi, « à l’américaine » ?
Je pense qu’elles ont besoin de s’inspirer d’actions concrètes. Il y a un manque de « rôles modèles ». On parle beaucoup d’hommes d’affaires mais moins de femmes d’affaires. Il est important de donner plus de visibilité aux femmes entrepreneures pour montrer aux autres qu’elles peuvent aussi réaliser leur projet. Hub.brussels développe des activités pour permettre cet envol de l’entrepreneuriat féminin.

Lire aussi > L’incroyable destin d’Anna Chapman, d’espionne russe à entrepreneuse

Êtes-vous favorable à des quotas pour soutenir les femmes, dans le monde du business pur ou de la création notamment ?
On ne peut imposer des quotas dans le business, l’innovation ou la création, mais il faut mettre en avant les femmes qui prennent des responsabilités, s’investissent, créent, innovent. J’ai été très frappée en visitant la Biennale de Venise à l’automne dernier par le nombre de femmes artistes (des artistes des années 60, 70 et 80) dont les œuvres étaient exposées, bien plus que les autres années. C’était une femme qui était la commissaire de la Biennale 2017, et ce n’était donc pas un hasard. Mais combien de femmes artistes sont mises en avant ? Je songe par exemple à la plasticienne française Louise Bourgeois, reconnue dans le monde entier. Peu de gens connaissent Berthe Morisot, une peintre impressionniste américaine et pourtant c’est une des plus grandes, certainement au niveau de Claude Monet. Le regard féminin est différent, l’approche, la sensibilité des femmes n’est pas celle des hommes. C’est une richesse dans tous les domaines.

En tant que femme politique, quelles anecdotes de sexisme ordinaire pourriez-vous épingler ?
Je me souviens d’une citoyenne qui, alors que j’étais bourgmestre faisant fonction de Schaerbeek, frappe à la porte du bureau. J’ouvre et lui demande si je peux l’aider. Elle me demande alors si je suis la secrétaire du bourgmestre. Avec un grand sourire, je lui réponds « non, je suis LA bourgmestre ». Son visage s’est décomposé, elle s’est excusée pendant dix minutes. Elle m’a confié avoir été elle aussi dans pareille situation, elle ne comprenait pas comment elle avait pu commettre pareille bévue, étant elle-même sensible à cette question des préjugés liés au genre.

Lire aussi > Un homme condamné pour sexisme dans l’espace public, une première en Belgique

Pensez-vous que l’avenir appartient vraiment à la femme, dominera-t-elle un jour le monde par un phénomène de cycle et de balancier, ou qu’on se dirige naturellement à terme vers une société équilibrée ?
L’avenir doit appartenir à tous les citoyens du monde, hommes et femmes. Les femmes doivent prendre leur place dans nos sociétés, à tous les niveaux, partout, ni plus, ni moins. C’est l’avenir de sociétés plus équilibrées, sans exclusion, ni domination d’un sexe sur l’autre.

Au-delà des cultures, des mentalités et des réalités économiques, les opportunités devraient être plus égalitaires. L’agenda des Nations Unies pour le développement durable ne s’y trompe pas : les objectifs ne pourront être réalisés sans mettre l’égalité homme-femme au centre du développement économique.

CIM Internet