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L'autre raison pour laquelle les Saoudiennes ont enfin le droit de conduire

Hala Hussein Alireza vient de passer son permis dans la ville côtière de Jeddah. À la seconde où l'aiguille a indiqué minuit le 24 juin, les femmes ont mis le contact selon AFP, autorisées pour la première fois à conduire. | © AFP PHOTO / Amer HILABI

Société

En Arabie saoudite, les femmes ont enfin le droit de conduire. Mais pourquoi le gouvernement royal a-t-il pris cette décision si soudaine ?

En 1990, le roi Salman d'Arabie Saoudite, alors gouverneur, réprimait durement le mouvement de 47 femmes "coupables » d'avoir protesté contre le ban leur interdisant de conduire une voiture. Moins de 30 ans plus tard, ce 24 juin à minuit pile, des dizaines d'entre elles ont enfoncé leur clef dans le contact, appuyé sur l'embrayage et fait démarrer leur véhicule légalement pour la toute première fois. La décision de lever l'interdiction, en septembre dernier, fut une surprise, mais un vent nouveau semble souffler en Arabie saoudite depuis que le roi Salman, épaulé par son fils le prince héritier Mohammed bin Salman et vice-président du pays, a décidé de faire des droits des femmes une nouvelle priorité de cette monarchie absolue.

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Pourtant, pour la journaliste Hana Al-Khamri, qui s'exprime sur le site d'Al Jazeera, les raisons de la levée du ban seraient loin d'être purement égalitaires. Après tout, rappelle-t-elle, les défenderesses de la cause des femmes sont toujours les ennemies officielles de ce gouvernement royal. Dans un pays où les personnes de genre féminin sont légalement considérées comme des mineures tout au long de leur vie - avec les conséquences administratives et sociétales qui en découlent -, au moins neuf activistes pour les droits des femmes sont actuellement en état d'arrestation, accusées d'être une menace à la "stabilité et à la sécurité » de l'État. L'une d'entre elles, Aziza al-Youssef, s'était rendue en personne en septembre 2016 dans le bureau du roi Salman pour y déposer une pétition demandant le droit de conduire pour les femmes.

©AFP PHOTO / FAYEZ NURELDINE - À Riyadh, Samar Amogren conduit sa voiture pour la toute première fois depuis que la loi le lui permet.
Saudi Arabia will allow

Là où le pétrole est roi

Alors, puisque les "dissidentes" et les campagnes pour l'égalité des genres sont toujours tues, pourquoi le gouvernement saoudien a-t-il décidé après tout, de permettre aux Saoudiennes de conduire ? La raison, selon Hana Al-Khamri, est à trouver dans les bourses de ce pays plutôt prospère, mais en proie à une mauvaise passe économique, alors que le prix de l'essence a sérieusement chuté ces derniers mois. Un petit séisme pour l'Arabie saoudite, toujours le plus gros exportateur de pétrole au monde, qui exige des décisions rapides et efficaces.

Et permettre aux femmes de conduire en est une. La crise du pétrole ayant en effet obligé l'État à couper dans son budget lié aux fonctionnaires, des Saoudiens en poste depuis des années, il lui faut mettre en place les conditions propices à une transitions de ceux-ci vers le secteur privé. Et pour ce faire, que l'on soit homme ou femme, un permis de conduire est un sacré plus. C'est par ailleurs l'une des missions de Vision 2030, le programme du pays : présenter au marché une participation des femmes à la force de travail nationale, à raison d'une part de 30%.

©AFP PHOTO / Amer HILABI - Deux Saoudiennes choisissent une voiture dans un showroom.

Promouvoir un semblant d'égalité féminine aurait ainsi un impact positif sur l'économie de l'Arabie saoudite. Qui plus est, le prince y est en pleine campagne de séduction, bien décidé à être présenté comme un leader charismatique et populaire, dans son pays comme à l'étranger. Et en 2018, quelle meilleure cause que celle des femmes pour attirer la sympathie de l'opinion publique internationale ?

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"En d'autres mots, la levée de l'interdiction de conduire n'est rien d'autre qu'un coup de communication et une politique économique. C'est la raison pour laquelle les dirigeants de l'Arabie saoudie refusent d'impliquer les activistes pour les droits des femmes dans ce processus », dénonce la journaliste désormais basée en Suède. Le vent du changement a beau s'être levé, il reste encore à savoir dans quelle direction il soufflera.

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