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Exclusif : Affaire Mawda, l’homme à la capuche

La petite Mawda sur la photo choisie pour ses funérailles. | © BELGA PHOTO LAURIE DIEFFEMBACQ

Société

Qui est le passeur qui conduisait la camionnette ? Plutôt que de mettre en cause « l’omerta » régnant parmi les migrants, la justice belge devrait balayer devant sa porte. Elle a galvaudé un témoignage qui aurait pu lui permettre de répondre à cette question la nuit-même du drame. Selon nos informations, le policier qui a tiré était en mesure de donner des éléments d’identification relatifs au chauffeur - un homme affublé d’une capuche et portant une barbiche. Mais, durant la nuit des faits et dans les jours qui ont suivi, ses collègues ne lui ont rien demandé à propos de la physionomie du suspect et il n’en a rien dit. Une incroyable occasion manquée alors que l’hypothèse d’enquête était que le chauffeur-passeur s’était mêlé aux migrants après l’intervention policière…

Dans la nuit du 16 au 17 mai 2018, une camionnette est prise en chasse par la police des autoroutes sur l’E42, dans le namurois. La course-poursuite s’étale sur quelques soixante kilomètres mobilisant pas moins de 15 véhicules de police. Aucun barrage n’est mis en place. In fine, un policier tire. Selon sa version des faits communiquée à la presse par son avocat, il visait un pneu mais un coup de volant a fait dévier son tir. Ce policier hennuyer qui n’a participé qu’à la dernière phase de la poursuite a fait aussi savoir qu’au moment de presser sur la détente, il n’était pas informé du fait que la camionnette suspecte convoyait des migrants, ce qui témoigne d’un étonnant manque de communication au sein-même des forces de l’ordre.

Très rapidement après la détonation, la fourgonnette s’immobilise. Les policiers ouvrent les portes. Ils découvrent une vingtaine de personnes apeurées parmi lesquelles se trouvent se trouvent des femmes, des hommes, plusieurs mineurs d’âges. Tous rêvaient de rejoindre l’Angleterre dans l’espoir d’une vie meilleure. L’un des migrants Ali, un homme âgé de 25 ans, tient une petite fille dans ses bras dans une posture qui ressemble à celle d’une offrande. C’est sa fille qu’il montre aux policiers. Elle s’appelle Mawda, elle a deux ans. Sur son visage ensanglanté, une trace d’impact est visible. Le lien avec le tir qui vient d’avoir lieu est évident. L’homme crie : « please, ambulance » à plusieurs reprises. Des policiers lui prennent l’enfant qui reçoit des premiers soins. L’ambulance n’arrive que vingt à trente minutes plus tard. Dans l’intervalle, l’homme qui appelait à l’aide pour sa fille est privé de liberté, au même titre que son épouse. Elle s’appelle Amir. Elle a 24 ans. Elle veut monter dans l’ambulance pour accompagner Mawda. On lui signale que ce n’est pas possible car elle se trouve en état d’arrestation. Privée la présence de ses parents, une enfant meurt bientôt d’une blessure qui ressemble à celles qu’infligent la guerre.

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©BELGA PHOTO THIERRY ROGE - La mère de Mawda durant la conférence de presse qui a suivi la mort de la petite.

Lors de sa première communication, la justice belge a dédouané le policier excluant un lien entre son tir et le décès de la petite fille. Mais ensuite le parquet a changé de version, affirmant qu’il avait été induit en erreur par le médecin urgentiste qui est intervenu sur les lieux du drame. « Cet urgentiste a dit : 'l’enfant n’a pas été tué par balle, on peut l’exclure, c’est un traumatisme crânien' alors qu’à l’œil nu, je dis bien à l’œil nu, on voit c’est une balle… », s’indigne aujourd’hui le Procureur général de Mons, Ignacio de la Serna. On s’étonne aussi que dans la première version des faits donnée par le parquet, il fut aussi question de « barrages » forcés par la camionnette alors que, on l’a déjà mentionné, il n’y eu aucun barrage mis en place.

La justice belge a aussi beaucoup insisté sur la responsabilité des « passeurs » dans ce drame. Un discours entendu également au sein du gouvernement fédéral, notamment dans le chef du ministre de l’Intérieur, le nationaliste flamand Jan Jambon (N-VA), qui déclara que cette tragédie était « le résultat du trafic d’êtres humains ». Autrement dit, un policier a tiré avec les conséquences que l’on sait, mais cela ne serait jamais arrivé si le chauffeur-passeur avait obtempéré aux ordres qui lui avaient été donnés d’arrêter son véhicule. Cette rhétorique qui zoome sur la responsabilité du « passeur », au risque de ne plus distinguer les véritables contours d’une intervention policière qui pose question, aurait dû avoir une suite logique : une enquête ne laissant rien au hasard dans le but d’identifier rapidement le passeur désigné comme le responsable principal de la mort d’un enfant. On est loin du compte.

Convocation tardive par le Comité P

Selon la version actuellement communiquée par les autorités judiciaires, le chauffeur de la camionnette était forcément le passeur (voire l’un des passeurs). Toutefois, après l’immobilisation du véhicule par les policiers, le criminel se serait mêlé aux migrants pour ne pas être identifié. Un stratagème assez basique mais semble-t-il suffisant en Belgique pour égarer une enquête sur un « trafic d’êtres humains ». Lors d’une conférence de presse, le 22 mai dernier, le procureur du Roi de Mons expliquait l’insuccès dans l’identification du chauffeur par le manque de collaboration des migrants lors des auditions réalisées par les enquêteurs. Ce magistrat n’hésitait pas à employer des mots renvoyant à la mafia, des termes culpabilisant pour les migrants présentés, sans le dire explicitement, comme les complices de leur propre malheur : « Dans le domaine de la traite des êtres humains, l’omerta, comme on dit en italien, la loi du silence plombe tous les discours. Personne n’ose faire de déclarations sur la personne qui occupait le siège du conducteur ». Il fallait donc entendre que, confrontée au silence des témoins, la justice n’a pas eu d’autre choix que relâcher tout le monde dans la nature lorsque le délai 48 heures de privation de liberté autorisé par la loi fut épuisé.

©BELGA PHOTO BENOIT DOPPAGNE - Durant la conférence de presse du 22 mai 2018.

A la lumière des informations que nous avons pu recueillir, « la loi du silence » ne donne qu’une explication partielle des circonstances qui ont fait échouer l’identification rapide du chauffeur-passeur ; un dysfonctionnement très étonnant est aussi en cause : durant le délai de 48 heures de privation de liberté du groupe de migrants au sein duquel se trouvait probablement le passeur, le policier qui a tiré sur la camionnette n’a pas été interrogé sur la question de savoir s’il était en mesure de décrire le conducteur de la camionnette… Or, cet acteur central du drame disposait d’un témoignage capital : il a vu un homme portant une capuche et une barbichette !

Dans un scénario idéal, on imaginerait bien, aussitôt après les arrestations, les collègues du policier-tireur lui demandant de décrire la physionomie du chauffeur-passeur. On imaginerait bien ces policiers demandant aux personnes qui étaient dans le véhicule de s’aligner pour les confronter à ce témoin-clé. Et c’est sans peine aussi qu’on imaginerait alors, bon sang mais c’est bien sûr, le policier montrant du doigt l’homme à la capuche et à la barbichette… Mais ce scénario idéal relèvera toujours de la fiction puisque le policier incriminé n’a pas été interrogé en temps utile à propos de l’apparence du « chauffeur-passeur et, dans l’hypothèse où il faisait partie des personnes arrêtées, il a été relâché dans la nature sans avoir été identifié.

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On en convient, tout cela semble énorme. Aussi énorme que l’histoire de l’urgentiste qui avait diagnostiqué un traumatisme crânien, aussi énorme que ces barrages qui n’ont jamais existé, aussi énorme que le mensonge qui a circulé selon lequel les parents de la petite Mawda s’étaient servis de leur enfant comme bouclier, aussi énorme que le fait qu’un policier ait visé le pneu d’une camionnette roulant à pleine vitesse sans avoir l’information qu’elle transportait clandestinement des migrants… Nous avons donc pris la précaution de demander confirmation ou infirmation de nos informations au Parquet général de Mons. Au bout de cinq appels, de trois conversations et d’un mail, le tout étalé sur deux semaines, nous n’avons reçu que ce commentaire succinct : « toutes les questions ont été posées au policier ». On n’en doute pas. Malgré notre insistance, la question cruciale de savoir « quand » le policier a été invité à livrer son témoignage sur la physionomie du chauffeur-passeur est par contre restée sans réponse. Après s’être renseigné auprès de la juge d’instruction et du chef d’enquête, le porte-parole du parquet général de Mons nous a fait savoir qu’il n’y aurait pas d’autres commentaires. Pas plus de précision donc, mais pas de démenti non plus des informations que nous avons pu recueillir. Par ailleurs, il nous revient que le policier qui a tiré a été convoqué par le comité P, la police des polices, pour être interrogé à propos d’un panel de photos des personnes qui se trouvaient dans la camionnette. Quand ? Il y a quelques jours…

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