Paris Match Belgique

Censure de Ludo De Witte : Le bourgmestre de Bruxelles reconnait une « erreur »

L'inauguration du square Lumumba ce 30 juin 2018, en présence du bourgmestre de Bruxelles, Philippe Close. | © BELGA PHOTO NICOLAS MAETERLINCK

Société

Le chercheur Ludo De Witte a finalement participé à la conférence qui s’est tenue hier à l’hôtel de ville de Bruxelles, en marge de l’inauguration d’un square Patrice Lumumba. À la fin de celle-ci, le bourgmestre a pris la parole pour exprimer ses regrets en regard de la décision qui avait été prise d’interdire cette prise de parole.

Ce vendredi soir, il y avait beaucoup de monde à l’hôtel de ville de Bruxelles pour assister au lancement des trois jours d’activités diverses qui entourent la création d’un square « Lumumba » à Bruxelles. Le discours du sociologue Ludo De Witte était fort attendu et l’homme a été accueilli par un tonnerre d’applaudissement. Avant qu’il prenne la parole, l’un des modératrices du débat, Véronique Clette-Gakuba, chercheuse à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) a déclaré qu’elle se serait elle-même décommandée si la ville de Bruxelles avait maintenu l’interdit à propos de Ludo De Witte.

Ensuite, c’est la lecture d’une lettre d’un invité-surprise prestigieux qui a captivé l’attention. L’auteur du texte n’étant autre que Raoul Peck qui fut nominé en janvier 2017 pour l'Oscar du meilleur documentaire pour son film I Am Not Your Negro ; Cet ex-ministre de la Culture de la République d'Haïti a écrit : « Si je prends la liberté de m’insérer dans votre discussion d’aujourd’hui, c’est après avoir appris que mon ami et collègue Ludo De Witte aurait été interdit de parole. Quelles que soient les raisons avancées, ce genre d’interdiction ne me semble pas acceptable dans le cadre d’une démocratie sereine. Lorsque j’ai produit et réalisé en 1990, le film « Lumumba, la Mort d’un prophète », (suivi en 2000 par le film de fiction « Lumumba »), j’ai pu m’appuyer sur le travail de quelques rares historiens et citoyens engagés belges dont Jules Gérard-Libois, Jean Van Lierde, Benoît Verhaegen et celui de politiques congolais comme Thomas Kanza, Anicet Kashamura ou même d'un Justin Bomboko. Pendant ces années-là, il était encore dangereux de travailler sur Lumumba et encore plus de tenter de le réhabiliter. Ce travail n’aurait pas été possible sans le courage et le sens de l’histoire de ces quelques personnes belges ou congolaises, et même avec « l ’appui » involontaire de la CIA - (sourire). Travail aujourd’hui repris par d’autres scientifiques comme justement Elikia M’bokolo et Ludo De Witte, qui malgré les tentatives répétées de censure (puisqu’il faut bien l’appeler par son nom), de menaces voilées ou non, de tentatives d’intimidation, de refus de collaboration, de refus d’accès aux archives, ou plus pragmatique de retraits de subventions, ont persévéré. Essayer aujourd’hui de taire voir de repeindre certaines vérités sur l’assassinat du Premier Ministre Congolais par des « évènements » supposément innocents et « neutres » n’est pas une bonne stratégie. Il ne peut y avoir de neutralité dans l’histoire de la Belgique et du Congo. (…) Essayer de faire taire d’éminents auteurs comme Ludo De Witte, qui a certainement fait plus pour la cause du Congo et pour la réputation de la Belgique à l’international que beaucoup de ses élus, est scandaleux. Je soutiens intégralement et ouvertement la liberté d’expression pour une confrontation vrai et sincère sur les parts d’ombres de nos histoires communes. »

©Franck Castel/Wostok Press/Maxppp - Raoul Peck à Cannes en mai 2018.

Vers la fin de la conférence, de sa propre initiative et avec panache, le bourgmestre de la ville de Bruxelles a pris la parole pour regretter publiquement qu’il ait pu être envisagé d’interdire la prise de parole de Ludo De Witte : « J’ai fait mes études à l’ULB, je suis un partisan du libre-examen. Nous avons fait une erreur, je le reconnais. Sans la participation de Ludo De Witte, cette conférence n’aurait pas été la même.»

Aujourd’hui, lors de l’inauguration du square Lumumba, c’est un autre invité-surprise qui a été convié, via le discours prononcé par l’historien congolais Elikia M’Bokolo. Ce dernier déclarant : « L’inauguration de ce carrefour appelle un certain nombre de réflexions. Est-ce que nous pouvons accepter que ce lieu porte le nom de Patrice Lumumba, alors que non loin d’ici, à un autre carrefour, il y a une statue de ce meurtrier, cet assassin, ce criminel qu’était Emile Storms ? ». Emile Storms était le chef de la quatrième expédition de l’Association Internationale Africaine à la fin du 19ème siècle.  Sous les ordres de ce militaire belge, des chefs de villages insoumis furent l’objet d’expéditions punitives dans une région qui correspond à l’actuel Katanga. L’officier qui termina sa carrière comme général et qui est célébré par un buste qui se trouve sur le territoire de la ville de Bruxelles, square de Meeûs, ramena trois crânes de chef rebelles en Belgique. En 2018, ceux-ci sont toujours conservés au Musée de sciences naturelles à Bruxelles, comme le révélait l’enquête publiée par Paris Match Belgique le 21 mars 2018.

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