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L'Europe face aux migrants : "Une priorité : lutter contre les passeurs"

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Distribution de nourriture par une ONG espagnole. | © AFP PHOTO / Olmo Calvo

Société

Pionnier de l’humanitaire, l’ancien ambassadeur parle d’une peur excessive et appelle à une mobilisation contre la nouvelle traite des hommes.

La crise des migrants… Nous avons tellement entendu cette expression que nous avons perdu, je le crains, le sens de ces mots. De quoi parle-t-on ? D’une crise, c’est-à-dire d’un moment grave, certes, mais éphémère. Une épreuve difficile mais transitoire. En l’occurrence, la crise, c’est d’abord l’ébranlement de l’Europe du fait d’une prise de conscience soudaine de nos différences face à l’identité, à la solidarité, à la diversité.

À cet égard, la fracture qui s’est nettement dessinée entre pays d’Europe de l’Ouest et groupe de Visegrad laissera des traces. On aurait tort de croire que c’est M. Orban ou ses collègues chefs d’Etat voisins qui seraient responsables tout seuls du repli de leur pays. Ils ne font qu’exprimer le sentiment majoritaire de leurs peuples, ils l’encouragent, certes, au lieu de chercher à l’atténuer. Mais leur xénophobie révèle une spécificité historique et, que cela nous plaise ou non, démocratique de cette partie de l’Europe. Le cas de l’Italie est différent car ce pays a fait plus que sa part dans l’accueil des migrants. Le sursaut populiste actuel répond à un sentiment d’injustice des Italiens, laissés seuls face à ces problèmes.

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Le paradoxe est que ce sentiment de crise européenne survient alors que le phénomène qui en est à l’origine, le dramatique passage de femmes, d’enfants et d’hommes à travers la mer sur des embarcations de fortune, est en nette diminution. Le nombre de traversées de la Méditerranée ne cesse de décroître et la situation n’est en rien comparable à celle de 2015. Nous devons nous rappeler que nous avons connu d’autres moments critiques : l’exode des réfugiés albanais à la fin des années 1990 ou la crise des pirogues partant du Sénégal au début des années 2000, pour déposer des dizaines de milliers de personnes sur les côtes des Canaries. Ces crises ont été surmontées, comme est en voie de l’être celle, particulièrement grave, que nous vivons aujourd’hui.

Tout n’est pas résolu, bien sûr. Reste notamment à intégrer tous ceux qui sont entrés en Europe ces derniers mois et qui continuent de grossir des camps sauvages un peu partout. Néanmoins, la réduction des embarquements est sensible. L’accord avec la Turquie tient. L’Etat libyen reconstitue peu à peu ses institutions, le système d’identification des demandeurs d’asile en Afrique progresse. Le bout du tunnel est en vue.

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Le « Lifeline », navire de secours de l’ONG allemande Mission Lifeline, a finalement accosté au port maltais de La Valette. © AFP PHOTO / Matthew Mirabelli

Il faut faire nettement la différence entre ces phénomènes de crise et la question plus permanente des inégalités démographiques, économiques et politiques qui partagent le monde. Bien sûr, la pauvreté et la guerre sont des facteurs aggravants qui constituent un terreau favorable aux crises migratoires. Pour autant, on ne peut établir un lien mécanique entre les deux. Le discours qui consiste à voir comme inéluctable la submersion de l’Occident par des masses misérables en proie à la guerre et au naufrage écologique est non seulement dangereux mais faux. Car un tel lien entre inégalités et migrations fait l’impasse sur un fait essentiel : si ces inégalités sont permanentes, les crises migratoires, elles, ne le sont pas. Dire que l’Afrique est prête à se « ruer vers l’Europe », c’est faire preuve d’une grande arrogance. Notre modèle est-il si désirable que le monde entier veuille l’imiter ? Le sort réservé ici aux migrants est-il si favorable que tous les Africains le préfèrent à la vie dans leur pays ? Je ne le crois pas. La migration reste une décision grave et qui répond à des conditions particulières. Et les grandes crises migratoires comme celles que nous venons de vivre sont provoquées par des causes spécifiques : la guerre en Syrie et la destruction inconsidérée et irresponsable de la Libye par la coalition internationale. En un mot, ces crises ne sont ni permanentes, ni naturelles, ni inéluctables.

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Le terme de « migrants », malheureusement, entretient la confusion. Il s’est imposé comme le moins stigmatisant. « Clandestins » portait un jugement négatif, « réfugiés » était trop restreint, « déplacés » trop lénifiant. Le mot « migrants » reste donc le plus commode. Hélas, par ses références animales (migration des oiseaux, des bisons, des loups…), ce terme évoque inconsciemment l’image d’un déplacement spontané, sous l’effet d’un danger : la guerre, le sous-développement, la ruine écologique. Cette image de fuite naturelle, autonome, expression d’une volonté est bien propre à installer l’idée d’invasion. Si les migrants fuient naturellement les guerres, la surpopulation, les effets du réchauffement climatique, alors, nous serons inéluctablement submergés car les guerres durent, la misère ne recule pas et la planète souffre.
Cette vision ne rend pas compte de la réalité et elle masque les véritables mécanismes qui sous-tendent ces crises migratoires. Il faut absolument comprendre que la migration est un phénomène organisé, encadré, provoqué. Les « migrants » ne suivent pas leur volonté propre, ne sont que très exceptionnellement des individus isolés, faisant usage de leur liberté pour se déplacer sans contrainte. Certes, ceux qui s’embarquent vers l’Europe sont issus de régions pauvres et/ou en guerre et écologiquement dégradées. Mais tous ceux qui y vivent ne partagent pas ce sort.

Les organisations de traite aujourd’hui sont de vastes et puissants groupes

Pour traverser des déserts et des fleuves, quitter des régions lointaines comme l’Asie centrale ou l’Afrique subsaharienne, trouver des embarcations propres à affronter la haute mer, il faut d’autres moyens que ceux dont disposent des individus isolés issus de régions pauvres. Le support de ces « migrations » est constitué par des organisations. Ces organisations sont rarement mentionnées et, quand elles le sont, c’est sous le vocable trop flatteur de « passeurs ». Mon grand-père, pendant la Seconde Guerre mondiale, était un « passeur » le long de la ligne de démarcation. Ce rôle lui a valu deux ans à Buchenwald ; il a fait de lui un héros. En utilisant le mot de « passeurs » pour désigner les organisations de traite des êtres humains qui contrôlent les flux d’hommes, de femmes et d’enfants à travers les continents pauvres et la Méditerranée, on blanchit moralement ces organisations. Du coup, on se prive de comprendre qui elles sont et comment elles se comportent.

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Les organisations de traite aujourd’hui sont de vastes et puissants groupes. Ils sont souvent investis dans d’autres types d’activités criminelles comme la prostitution, le trafic de drogue et disposent de relais efficaces et de compétences informatiques sophistiquées. Certains sont à orientation essentiellement lucrative, comme la mafia nigériane ; d’autres sont issus de groupes à finalité idéologique, en particulier la mouvance islamiste radicale (Al-Qaïda ou Daech). Ces organisations se mêlent les unes aux autres, comme un réseau d’entreprises de service. Ainsi, à travers le désert du Niger et de Libye, des groupes islamistes radicaux « sanctuarisent » des routes et les ouvrent, moyennant des péages, à ces « usagers » que sont les mafias ou des entrepreneurs criminels privés (comme ceux qui pratiquent l’enlèvement et le rançonnement des candidats au voyage).

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La question migratoire divise l’Europe et fragilise ses leaders. Les désaccords menacent le gouvernement d’Angela Merkel, ici au sommet européen des 28 et 29 juin. © AFP PHOTO / John MACDOUGALL

Quelles que soient leurs différences de pratique et de nature, ces organisations de traite ont en commun un total mépris de la vie humaine. Elles n’hésiteront pas, quand leur business est menacé, à mettre en scène pour les médias des drames spectaculaires. Elles utilisent les enfants pour susciter la compassion. Elles mêlent des femmes à leurs chargements pour donner l’apparence d’exodes familiaux, alors qu’elles les destinent en réalité à des réseaux de prostitution (ainsi cet étrange naufrage en novembre de 23 Nigérianes dans la même embarcation). Répondre au défi humain posé par les migrants impose de prendre comme priorité la lutte contre les organisations de traite. Cela suppose un changement radical d’attitude et de perspective des différents acteurs impliqués dans la question des migrations internationales.

Il est urgent de redéfinir profondément les contours même du droit d’asile

En premier lieu, les Etats. Leurs divergences de vue sont profondes en ce qui concerne l’accueil des personnes qui se trouvent déjà sur le continent européen. Plutôt que de forcer un accord sur ce point que l’on n’obtiendra pas et qui risque de faire éclater l’Europe, pourquoi ne pas proposer une action d’envergure commune contre les organisations criminelles ? Tous les Etats européens en sont victimes et tous peuvent avoir intérêt à les combattre chez eux, comme sur les autres continents. Ne nous y trompons pas : ces actions existent déjà, notamment par les services français, et c’est en grande partie à elles que l’on peut attribuer la réduction des flux. Elles devraient être l’objet d’une coopération internationale plus vaste.

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Ensuite, l’Organisation des Nations unies. Il est urgent de redéfinir profondément les contours même du droit d’asile. Depuis la Convention relative au statut des réfugiés de 1951, celui-ci a été conçu principalement pour protéger les individus contre les persécutions exercées par les autorités de leur pays. Or, bien des migrants sont aujourd’hui les victimes non de leur Etat d’origine mais des organisations de traite et/ou de groupes armés non étatiques. Il est important de prendre ce critère en compte pour l’attribution du statut de réfugié. Et, dans le cas où ce statut ne serait pas accordé, il est vital de ne pas remettre les déboutés entre les mains des mafias qui les exploitent. Conséquence pratique immédiate : plutôt que de refouler les migrants vers la Libye où ils ont toutes les chances de tomber à nouveau sous la coupe des organisations de traite, mieux vaut les aider à rentrer dans leur pays d’origine.

Pourquoi la curiosité médiatique ne cherche-t-elle pas à comprendre la souffrance de femmes exploitées, d’hommes escroqués auxquels on a fait miroiter l’eldorado européen.

Les autres acteurs concernés sont les ONG. Face au risque de noyade en mer, elles ont fait le choix de l’action, avec des bateaux de secours et on ne peut que les en féliciter. Mais l’honneur de l’humanitaire « sans frontières » a toujours été de mêler le témoignage à l’engagement de terrain. Aux pires moments de la guerre froide, les ONG assistaient les réfugiés dans les camps et en même temps dénonçaient les exactions des belligérants. Pourquoi ce silence aujourd’hui sur les trafiquants d’êtres humains ? Les ONG sont pourtant bien placées pour connaître le rôle criminel que jouent les organisations de traite. Faute de les dénoncer, elles donnent le sentiment d’en être complices et de prendre place dans la chaîne des passeurs. Ce reproche est exagéré mais plus de clarté de la part des humanitaires serait pour eux le meilleur moyen de s’en protéger.

Les médias, enfin. Par crainte de stigmatiser les migrants, la plupart des médias ont fait le choix de ne pas les montrer. C’est l’« Aquarius » qui a provisoirement mis fin à cette omerta. Même silence concernant la réalité des parcours migratoires. Les médias se contentent de mentionner la présence supposée d’Erythréens et d’Afghans, laissant croire que les migrants sont produits naturellement par la guerre et la dictature. Or, les origines réelles des migrants sont plus diverses et beaucoup plus complexes. Bien des personnes embarquées sur les radeaux de la mort viennent de pays en paix et démocratiques. Pourquoi la curiosité médiatique ne cherche-t-elle pas à comprendre la souffrance de femmes exploitées, d’hommes escroqués auxquels on a fait miroiter l’eldorado européen pour mieux les dépouiller, les séquestrer et finalement les abandonner à la noyade ? Pour éviter tout amalgame entre migrants et délinquance, on s’interdit de montrer que ces malheureux sont en réalité les victimes d’une criminalité organisée de grande envergure.

Un des effets les plus désastreux de la « crise des migrants » actuelle est de donner du continent africain une image de désespoir.

L’urgence, et le seul moyen de mettre un terme rapide à d’innombrables souffrances, est de s’attaquer sur tous les fronts aux intermédiaires de la migration. Il faut connaître et faire connaître ceux qui recrutent, rançonnent et tuent les candidats au départ, c’est-à-dire ceux qui, partout, espèrent une vie meilleure. Il faut résister aux provocations cyniques de ces groupes criminels qui manipulent les opinions publiques occidentales en provoquant des drames spectaculaires pour les émouvoir. Cette réponse immédiate, cette nécessité d’agir aujourd’hui sur les trafiquants ne retire rien à la question de fond : la lutte contre le sous-développement et pour la paix.

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Mais ce sont là des objectifs de long terme. Avant que le développement économique produise tous ses effets, il passera beaucoup de temps. Un collectif de chercheurs soulignait récemment à juste titre que le développement économique, dans un premier temps tout au moins, favorise la migration plus qu’il ne la freine (mieux éduqués et en recherche d’emplois plus qualifiés, de nombreux jeunes sont tentés de partir). Si le développement agit sur les flux migratoires, c’est par le biais de l’éducation et, en particulier, de l’éducation des filles qui reste le meilleur moyen de réduire une croissance démographique insoutenable dans certains pays.

Un des effets les plus désastreux de la « crise des migrants » actuelle est de donner du continent africain une image de désespoir. On a pourtant observé ces dernières années des retours à la paix spectaculaires sur l’Afrique côtière. À l’est et dans les Grands Lacs, des réussites spectaculaires sont à noter. L’Ethiopie se développe à grande vitesse et le Rwanda connaît une réussite économique remarquable. Cette Afrique-là mérite qu’on la mette en avant, que l’on construise avec elle une véritable politique de développement économique et de coopération. Et surtout qu’on l’aide à combattre une criminalité organisée qui la saigne de ses forces vives. Les trafiquants d’espoir sont les pires ennemis de ceux qu’ils prétendent conduire vers la liberté.

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