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Collections coloniales de restes humains : L’Allemagne montre l’exemple à la Belgique

crânes humains

Une photographie d'un des crânes exposés durant la cérémonie à Berlin. | © AFP PHOTO / John MACDOUGALL

Société

Lors d’une cérémonie qui s’est tenue cette semaine à Berlin, l’Allemagne a officiellement restitué des restes humains aux autorités namibiennes. Il s’agit notamment des crânes « collectés » par ses troupes coloniales lors du génocide des peuples Héréro et Nama au début du 20ème siècle. La Belgique possède aussi de telles « collections coloniales » mais le débat politique sur la conservation de ces restes humains au sein de diverses institutions et sur leur restitution aux Congolais tarde à s’ouvrir…

Ce fut le premier génocide du 20ème siècle. Les peuples Herero et Nama s’étaient vu voler leurs terres qui se situent dans l’actuelle Namibie. Alors il se révoltèrent. Ils firent la guerre aux colons allemands. Comme en cette journée du 12 janvier 1904 où ils en tuèrent une centaine. La réponse des troupes coloniales fut terrible. Entre 1904 et 1908, quelque 60 000 Herero et environ 10 000 Nama ont perdu la vie lors de massacres ou des suites de leur internement dans des camps de concentrations où, sinistre préfiguration des camps nazis, on pratiquait des expériences sur des « spécimens » dits de « race inférieure ». En marge des atrocités commises par le colonisateur, des ossements furent envoyés en Allemagne, dont environ 300 crânes. Ces restes humains furent utilisés dans le cadre d’expériences visant à valider « scientifiquement » le racisme. 40% de la population était Herero en Namibie au début du 20ème siècle, pour 7% aujourd’hui…

La cérémonie de restitution de restes humains organisée ce 29 août à Berlin n’est pas une première. En 2008, d’autres crânes furent rapatriés en Namibie. Ils avaient séjourné dans un musée allemand avant d’être vendus à un collectionneur privé dans les années ’20. Ce dernier en avait fait don au Musée d’Histoire Naturelle de New York. La découverte de l’histoire de ces ossements avait indigné en Namibie. L’ambassadeur de ce pays en Allemagne eut notamment cette déclaration : « Ces restes humains doivent être rapatriés. Il s’agit de retrouver notre dignité, de nous réapproprier notre histoire. Il s’agit d’offrir à ces crânes une vraie sépulture ». En 2011, l’Allemagne a encore restitué vingt crânes de guerriers Herero et Nama à la Namibie. En 2004, année du centenaire des massacre, la ministre allemande du Développement, Heidemarie Wieczorek-Zeul évoqua des « atrocités » qui « seraient appelées aujourd’hui génocide ». Depuis 2016, des négociations sont menées entre Berlin et Windhoek (capitale de la Namibie) qui devraient aboutir à une déclaration commune à propos de la qualification de ces crimes coloniaux.

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Le massacre à partir de 1904 de dizaines de milliers de Herero et de Nama est considéré par des historiens comme le premier génocide du XXe siècle. © Wikimedia

Toutefois les organisations qui représentent les descendants des victimes ne sont pas associées à ces discussions bilatérales. Elles en ont exprimé le regret ce mercredi à Berlin. Esther Utjiva Muinjangue, présidente de la « Ovaherero genocide foundation » a également déclaré : « Cette cérémonie aurait pu être l’occasion idéale pour l’Allemagne de présenter des excuses officielles. Nous voulons entendre les mots : ‘nous nous excusons’. C’est tout ce que nous demandons, c’est trop ? ». Toutefois la ministre allemande des affaires étrangères a tenu des propos très forts : « Nous ne pouvons pas réparer les crimes commis par les troupes coloniales mais ensemble nous devons trouver les moyens de s’en souvenir ».

On est encore loin en Belgique de la politique allemande de restitution totale et sans conditions

Ces mots ressemblent à ceux prononcés par un membre du gouvernement belge en mars dernier lors de la révélation par Paris Match Belgique de la conservation à Bruxelles de restes humains « collectés » par des militaires au temps de la conquête coloniale du Congo. La secrétaire d’Etat à la Politique scientifique Zuhal Demir affirmait alors : « Nous ne sommes pas responsables de ce qui s’est passé il y a plus de cent ans, mais nous le sommes de ce que nous faisons de ces restes humains aujourd’hui ». Elle évoquait alors une possible restitution… Mais une restitution au cas par cas, oserions-nous écrire crâne par crâne, sur demande d’éventuels descendants identifiés par des test adn… Autant dire qu’on est encore loin en Belgique de la politique allemande de restitution totale et sans conditions. Certes de nombreux présidents de partis se sont exprimés en faveur d’une restitution de ces restes humains mais aucune action n’a suivi cette manifestation collective de bonnes intentions. Il est vrai que l’Allemagne fut mise sous pression par les Namibiens… Alors que le gouvernement de Kinshasa reste totalement muet à propos des restes de Congolais conservés en Belgique.

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Insoumis, le puissant chef tabwa Lusinga eut la tête tranchée. Son crâne fut emmené en Belgique. Il y est encore… © Ronald Dersin

Le 21 mars, Paris Match Belgique racontait les aventures sanglantes d’Emile Storms. Dans les années 1880, ce militaire participa à conquête coloniale dans les environs du lac Tanganyika… Plusieurs chefs locaux qui refusaient de se soumettre à son autorité furent tués et eurent la tête tranchée. Faisant « collection » des crânes de ces chefs insoumis, Storms en ramena trois à Bruxelles. Ils ont été conservés pendant longtemps par le Musée de Congo – l’ancienne dénomination du Musée Royal de l’Afrique Centrale (MRAC). Ils faisaient partie d’une « collection d’anthropologie anatomique » constituée de 289 crânes, de 12 fœtus, de 8 squelettes et d’autres ossements. En 2018, ces restes humains sont toujours conservés dans la capitale belge, plus précisément à l’Institut Royal des Sciences Naturelles de Belgique (IRSNB) où ils furent transférés en 1964. Nombre de ces restes humains ont été « collectés » dans des conditions douteuses. Une cinquantaine de crânes humains se trouvent aussi « en dépôt » dans le Laboratoire d’Anthropologie de l’Université Libre de Bruxelles. Ils proviennent de diverses régions du monde. Là encore les circonstances dans lesquelles ces restes humains furent collectés sont très incertaines, ce qui pose d’importantes questions éthiques. On pense par exemple aux crânes de deux esclaves sacrifiés par décapitation au Congo qui furent achetés par un militaire belge ou celui d’un travailleur forcé qui participa en 1895 à la construction du chemin de fer Matadi-Léopoldville…

Alors qu’en Belgique, des jeunes chantent encore d’horribles chansons coloniales écrites la gloire des coupeurs de mains et autres tortionnaires qui travaillèrent au service de l’Etat indépendant du Congo, il serait peut-être bon d’ouvrir un vrai débat politique à propos de ce qu’il convient de faire de ces restes humains. Mais aussi, plus généralement, à propos de l’histoire coloniale du pays. La Belgique fut dans le peloton de tête des nations européennes lors la course qui mena au partage de l’Afrique en 1885. Aujourd’hui, elle tarde à oser regarder dans le rétroviseur.

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