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« Invasion subsaharienne » de l’Europe en 2050 : « la théorie ne tient pas la route »

Migration

"Les migrants subsahariens auront beau occuper une place grandissante dans les sociétés du Nord, ils resteront très minoritaires : tout au plus 3 % à 4 % de la population vers 2050". | © Kyle Glenn / Unsplash

Société

La thèse affirmant que l’Europe sera d’ici 2050 peuplée à 25 % d’Africains subsahariens serait  un « mirage ». L’ordre de grandeur le plus réaliste est cinq fois moindre, selon les démographes.

 

La prophétie vient du livre « La ruée vers l’Europe » de Stephen Smith, sorti au début de l’année 2018. L’auteur y affirme que dans un peu plus d’une vingtaine d’années, le Vieux Continent sera peuplé de 150 à 200 millions d’Africains subsahariens, soit 25% de sa population. Une thèse qui a de quoi nourrir les politiques d’extrême droite. Mais pas uniquement, puisqu’elle a également été applaudie par Emmanuel Macron en avril. Or, d’après les démographes, elle ne tient pas la route.

La théorie des 25 % « ne tient pas la route »

Le « meilleur expert sur le sujet » français du moment -selon les termes du quotidien Le Monde-est le sociologue, antropologue et démographe François Héran. Il a été interpellé par le débat qui « prend une place folle dans le débat politique », explique-t-il à La Croix. Il s’est penché sur la question « au nom de la vérité scientifique » et a publié ses résultats dans un article scientifique intitulé « L’Europe et le spectre des migrations subsahariennes ».

Si l’on intègre la croissance démographique projetée par l’ONU, les migrants subsahariens auront beau occuper une place grandissante dans les sociétés du Nord, ils resteront très minoritaires : tout au plus 3 % à 4 % de la population vers 2050.

Il y explique que si les études démographiques estiment effectivement que la population africaine va drastiquement augmenter d’ici 2050 (de 970 millions d’habitants aujourd’hui à 2,2 milliards), lier ces chiffres à la très actuelle question de la « crise des migrants » est dangereux. Catégorique, il affirme que l’idée d’une prétendue invasion est « un mirage », et que la théorie estimant que la population de l’Europe à 25 % subsaharienne en 2050  « ne tient pas la route ». Elle est même très loin de la réalité: son étude estime que l’ordre de grandeur le plus réaliste est cinq fois moindre, soit 3% à 4%.

« Si l’on intègre la croissance démographique projetée par l’ONU, les migrants subsahariens auront beau occuper une place grandissante dans les sociétés du Nord, ils resteront très minoritaires : tout au plus 3 % à 4 % de la population vers 2050″. Il admet tout de même que le chiffre représente une « hausse importante », mais il insiste: « 2,4 % ne permettent en aucun cas de parler d’invasion, même en ajoutant la seconde génération ».

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70 % des migrants subsahariens s’installent dans un autre pays africain

Selon son étude, la thèse des 25 % émise par Stephen Smith est erronée parce qu’elle ignore plusieurs aspects majeurs. Tout d’abord :  « 70 % des migrants subsahariens s’installent dans un autre pays africain, 25 % se répartissent entre le Golfe et l’Amérique du Nord et 15 % viennent en Europe », ajoute François Héran

Deuxièmement, la population vivant en Afrique subsaharienne émigre peu en raison de la pauvreté : « plus un pays est pauvre, moins ses habitants ont de chance d’émigrer au loin ».  Il ajoute que ce ne serait alors « pas la misère du monde » qui risquerait d’arriver en Europe, mais plutôt la « richesse émergente ». Un phénomène que n’ignore pas totalement Stephen Smith dans son livre, puisqu’il y affirme que le développement sera à l’origine de la vague de la migration. Mais selon François Héran, Smith a basé ses recherches sur une Afrique qui aurait atteint un niveau de développement égal à celui du Mexique, un niveau dont il est « objectivement loin ». Il n’exclut ceci dit pas que lors d’un « temps 2″ (qui aura vu un niveau de développement suffisant) puisse survenir une envie d’émigrer plus forte.

Les analyses de François Héran reposent selon ses dire sur des « outils statistiques de plus en plus fiables »,notamment la matrice bilatérale de la migration proposée par la Banque Mondiale, le FMI et la Banque Centrale Européenne. Il souligne également dans son article que « l’Afrique émigre moins que l’Amérique centrale, l’Asie centrale ou les Balkans ».

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La ‘crise de la migration’ est au coeur des débats à tous les niveaux de pouvoirs et est même récemment devenue un argument de l’extrême gauche avec le mouvement Die Linke. Sur La Croix, François Héran rappelle également que son article ne vise pas à « rassurer » mais à rétablir la vérité:  « Nous les démographes n’avons pas vocation à rassurer ou à alarmer, mais à établir des faits ».

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