Paris Match Belgique

Quand la crème des graffeurs belges vient faire renaître les prostituées de la rue Marnix

Vidéo Société

L’association de soutien aux prostituées Icar Wallonie et le collectif de graffeurs liégeois JNCKingz ont dessiné pendant toute une semaine une gigantesque fresque murale rue Marnix à Seraing, connue pour ses salons de prostitution. S’y côtoient des femmes exclues depuis trop longtemps, tenues à l’écart du monde, et qui voyaient depuis leurs vitrines un horizon gris et délabré.

(Certains prénoms ont été modifiés pour préserver l’anonymat des témoins)

Le soleil frappe ce mercredi de septembre à Seraing, donnant un peu de couleurs à cette commune liégeoise bordée par la Meuse d’un côté et la forêt de l’autre, ancienne gloire décrépie du charbonnage. La petite troupe qui s’affaire rue Marnix ne va pas se plaindre du beau temps, plus que bienvenu en cette semaine d’agitation inhabituelle pour le quartier.

Lire aussi > Clients de prostituées : Le choc de la réalité

Car le travail en cours se produit à l’extérieur, à même la rue, sur un long pan de mur séparant le trottoir de la vieillissante usine ArcelorMittal avoisinante. Le morceau C.R.E.A.M du Wu-Tang Clan résonne depuis une enceinte emballée dans un sac plastique, censé la protéger des jets de peintures. Il est 14 heures. Trois graffeurs secouent des bombes pour envoyer leurs sprays colorés vers un mur qui a déjà bien changé depuis le début de la semaine. Avant, c’est bien simple, les femmes ne voyaient depuis leurs vitrines qu’un amas de branchages s’affaler sur un vieux mur « glauque, tout pourri, et enseveli par les déchets ». La rue Marnix, sans issue et à l’écart des riverains, n’avait plus connu une telle émulation depuis bien longtemps.

Capture d’écran Instagram / @andre_sophie.

Humaniser la prostitution

Cet engouement est à mettre au crédit d’une équipe acharnée, aux manettes de l’asbl Icar Wallonie. Cette association vient en aide, soutient et accompagne les femmes prostituées et leurs proches dans la province de Liège. « Ce quartier compte. De vraies personnes vivent ici et on veut lutter contre la déshumanisation des personnes prostituées », lance d’emblée Sophie André, la coordinatrice de l’asbl. L’objectif est double : faire un « gros coup visuel » et fournir un cadre de travail plus agréable aux femmes exerçant dans la rue. « On s’est posé la question : ‘comment peut-on faire pour lutter contre l’aspect hyper glauque du quartier ?’ », explique Sophie, précisant vouloir inciter les clients circulant par ici à « être plus respectueux ». La réponse est venue il y a presque un an, quand Icar Wallonie décide de faire appel à l’inspirant collectif de graffeurs JNCKingz, actif depuis 25 ans. Dominique, éducatrice et esthéticienne sociale au sein de l’asbl, contacte son ami Jorge, le graffeur “Raione”. Très vite, d’autres membres du collectif répondent positivement. Si la mise en place du projet a mis tout ce temps à se concrétiser, c’est d’une part parce qu’il fallait décrocher les autorisations nécessaires et, aussi, synchroniser les agendas de nos charmants embellisseurs de rue.

Il y a un côté humain à ce projet, l’impression de servir à quelque chose, c’est hyper valorisant.


Didier Mathieu est l’une des références du graffiti à la sauce belge. Connu sous le nom de “Jaba”, il dessine dans la rue depuis presque toujours. Ancien créateur visuel et digital pour Lucas Film Ltd (la société de production de Georges Lucas, le père de la saga Star Wars), Didier a travaillé sur les effets spéciaux de films tels que Transformers, Star Trek, Iron Man ou Indiana Jones. Le “graff”, il ne l’a jamais quitté et l’exerce aux quatre coins du monde, des favelas de Rio aux gratte-ciel de Jakarta. Vivant à Singapour et de passage en Belgique quelques semaines, il a accéléré le processus et décidé “de s’y mettre enfin”, sur ce projet prévu depuis de longs mois. « Quand j’ai commencé à peindre dans la rue, je voulais toucher un maximum de monde. Ça ne m’a pas lâché depuis et s’il y a un endroit qui mérite d’être mis en lumière, c’est bien ici. La rue était dans un état horrible et si nos dessins peuvent faire un peu de bien aux filles, c’est déjà ça de gagné », dit-il plein de lucidité. Didier « Jaba » a donc décidé de créer une fresque tout le long du mur d’une vingtaine de mètres. Les dessins représentent les reines du rap et du hip-hop actuel telles des guerrières et symboles des « femmes fortes qui ont du caractère ». On y croise les visages prêts au combat de Lauryn Hill, Princess Nokia, Keny Arkana, Beyoncé ou encore IAMDDB pour ne citer qu’elles. Didier nous explique vouloir « créer une sorte de miroir ». « Je voulais qu’elles s’identifient », résume-t-il.

Des fois on se sent anormales à cause du regard des gens. Et là, avec ce qu’il se passe, on se sent entourées.

« Jaba » en plein travail. © PARIS MATCH / MAXIME DAIX.

La jolie bande qui se tient face au mur est composée de graffeurs, des membres de l’asbl, et bien sûr des femmes qui travaillent ici. « Quand on a commencé à déblayer lundi, une bonne partie des filles sont sorties spontanément avec des brosses et des balais pour nous aider », s’enthousiasme Didier. Aujourd’hui, elles sont en première ligne et apprennent à graffer et dessiner, participant directement à la concrétisation du projet. Une sorte d’harmonie règne cet après-midi sur la rue Marnix. Un cycliste s’arrête pour prendre des photos, la discussion s’engage alors avec la bande et les rires fusent. Une femme qui se trouve habituellement derrière une vitre est à l’oeuvre en plein soleil, respectant les consignes des artistes, consciencieuse, un large sourire aux lèvres. « Pour nous, la rue revit un petit peu. Des gens pensent à nous et on se sent moins exclues », explique Gaëlle, qui a pris ses quartiers ici il y a 17 ans. Elle raconte comment ces derniers mois la situation s’empirait, des camionnettes venant jeter des « gros sacs poubelles, parfois des remorques entières ». « Le parc à conteneurs, c’est pas ici », nous dit encore Sarah, exprimant un ras-le-bol général. Avec l’espoir « que la fresque rende l’endroit un peu plus respectable ».

Un avenir incertain

L’asbl veut, à l’avenir, poursuivre cette démarche de réaménagement urbain, nettoyer d’avantage la rue et pourquoi pas arriver à faire repeindre les façades des petites maisons abritant les salons. Mais l’équipe manque cruellement de soutien. « Oui, on a eu l’autorisation de la commune pour réaliser la fresque, mais pas de financement, car l’administration mène en parallèle un projet d’ouverture d’un Eros Center (un centre prostitutionnel où toutes les femmes seraient rassemblées). La rénovation de cette rue n’est pas une priorité pour la commune », détaille Sophie André. Un projet retardé depuis des années et dont le chantier n’a toujours pas commencé. Cet Eros Center rendra la prostitution, exercée en dehors de ses murs, interdite à Seraing. Et les femmes interrogées cet après-midi ne sont pas franchement emballées par le projet. L’avenir n’est vraiment pas tout tracé pour les femmes de la rue Marnix. Mais le présent leur procure un sentiment auquel elles goûtent trop peu : l’inclusion.

© PARIS MATCH / MAXIME DAIX.

« Il y a d’autres choses à faire que de peindre sur les murs pour améliorer les conditions de travail des prostituées », lance Alexandra Paparelli au bout du fil. Proche du Bourgmestre Alain Mathot (que nous avons tenté de joindre, sans succès), elle est en charge du projet de l’Eros Center, mais aussi attachée aux sanctions administratives à la police locale de Seraing et criminologue. La cheffe de projet déplore que « des filles elles-mêmes jettent des poubelles dans la rue », qu’il y a bien des « dépôts de détritus durant la nuit qui sont difficiles à sanctionner », et assure que « le nettoyage de la rue est fait régulièrement par l’administration ». Rappelant la création de l’Eros Center, Alexandra Paparelli espère une mise en construction début 2019 pour ce chantier estimé à huit millions d’euros, qui a été initié en 2011. Selon ses propos, une cinquantaine d’inscriptions ont déjà été enregistrées pour investir les lieux et « beaucoup de ces femmes sont derrière le projet ».

Lire aussi > Le prix effarant que coûtent les graffitis à la SNCB

Reste qu’une simple fresque aura un peu enjolivé la vie de ces femmes qui disent avoir « honte » de leur lieu de travail. En reflet de l’instant qui se joue, Gaëlle nous cloue d’une phrase limpide : « D’un côté de la rue il y a nous, des femmes en petites tenues, et on vient apposer face à nos vitrines ces femmes célèbres et fortes. Peut-être que ça veut dire, d’un côté, qu’on se vaut, qu’on est les mêmes au final ».

CIM Internet