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Peste porcine : Un sanglier peut en cacher un autre [ENQUÊTE]

Image d'illustration. | © Unsplash / Nick Karvounis

Société

Certains propriétaires de grandes chasses se livrent-ils à d’illégaux « lâchers de sangliers » ? Les représentants de chasseurs parlent de « rumeurs » qui n’ont jamais été étayées. Faux : il y a bien eu un flagrant délit constaté il y a quelques années dans le Luxembourg belge. De plus, une étude génétique démontre la présence de sangliers sauvages d’origines étrangères (France, Espagne, Portugal, République tchèque…) dans les forêts wallonnes. Comment sont-ils arrivés-là ?

 

En août dernier, bien avant que n’éclate la crise de la peste porcine, des membres de l’Unité anti-braconnage (UAB) de la Région wallonne affirmaient que leur service allait être mis sous cloche par le gouvernement et l’administration wallonne parce qu’il dérangeait des propriétaires de grandes chasses. Un agent déclarait ceci : « Quand on s’en est pris à des situations inacceptables – transports illégaux d’animaux (…) lâchers de sangliers ou de cervidés sur des terrains de chasse clôturés, tout cela pour permettre à des messieurs et des mesdames de tirer un maximum de bêtes etc…- cela n’a pas plu. (…) Si l’UAB s’était contentée d’être un outil pour empêcher que des braconniers pillent certaines ‘chasses’, les choses se seraient certainement mieux passées. »

Comme en écho à ces propos, après l’apparition de la peste porcine africaine dans les forêts wallonnes, l’hypothèse d’une contamination liée des lâchers de sangliers importés de pays contaminés est apparue dans le débat public. Dans Le Soir de ce 19 septembre, un éleveur de porcs résumait bien l’accusation : « Au ministère wallon de l’Agriculture, à l’Afsca et à la Division Nature et Forêt, ils savent très bien qui a amené la peste porcine chez nous. Ce sont des propriétaires de grosses chasses qui veulent faire plaisir aux chasseurs de peur qu’ils aillent ailleurs. Ils veulent rentabiliser leur bien. Ils se rendent en douce dans des fermes d’élevage dans les pays de l’Est et ils y achètent des sangliers bien gras. Ça permet aux chasseurs de se targuer d’avoir de gros trophées. Ils les amènent en Belgique en douce dans des camions bennes. À la frontière, il n’y a aucun contrôle. Tout le monde est complice. Avec le résultat qu’on connaît maintenant… »

Cette hypothèse n’est pas celle qui est privilégiée par le ministre wallon de l’Agriculture qui a plus communiqué sur une probable contamination liée au transit par le Luxembourg belge de camions en provenance des pays de l’Est. En effet, l’homme n’est affecté pas par le virus de la peste porcine mais il en est un très important vecteur. La supposition a notamment été émise qu’un chauffeur venu d’ailleurs aurait jeté un sandwiche contenant de la nourriture contaminée sur une aire de stationnement, lequel aurait été un repas appréciable pour un sanglier…

L’hypothèse « sandwiche » est aussi celle que préfèrent les associations représentatives des chasseurs, lesquelles placent l’hypothèse « lâchers de gibiers » dans le rayon des rumeurs. Dans l’émission de radio « Soir Première » diffusée mercredi par la RTBF, un membre Royal Saint-Hubert Club de Belgique (RSHB) : « le lâcher de gibier, c’est un peu le monstre du Loch Ness. Il n’y a plus de cas avéré depuis au moins 15 ans. On n’a jamais de preuve, jamais de vidéo, jamais de verbalisation. Il n’y a pas de lâchers de sangliers en Région wallonne. Il suffit de se renseigner à l’administration et au parquet ». Nos collègues du service public se sont en ensuite vus confirmer par Michel Villers, le directeur du département chasse au sein de la Division nature et Forets de l’administration wallonne qu’« aucun procès-verbal n’a pu être dressé à charge d’un titulaire de droit de chasse ou de quelqu’un pour avoir lâché illégalement des sangliers. C’est interdit par la loi sur la chasse depuis 1994. »

© EPA/FILIP SINGER

Flagrant délit

De son côté, le ministre de l’Agriculture a décidé d’objectiver le débat en demandant aux autorités judiciaires de lui fournir des informations sur « l’ensemble des procès-verbaux des 10 dernières années » qui feraient état de lâchers de gibier en Région wallonne. Une source au sein de l’administration nous indique cependant que le ministre aurait pu élargir la recherche car, à une distance temporelle de 13 ans, un flagrant délit de lâcher de sangliers a bel et bien été verbalisé par des agents de l’UAB. Les faits se passent le 17 décembre 2005 à Tellin dans le Luxembourg belge. Une trentaine de sangliers « belges » provenant d’un parc situé dans les environs de Spa avaient été illégalement convoyés sur un terrain de chasse appartenant alors à un certain R. Il ne s’agissait donc pas en l’espèce d’animaux importés de l’étranger mais le mobile de l’opération était bien celui dénoncé par ceux qui évoquent les lâchers de gibier : augmenter le nombre de bêtes à tirer pour des chasseurs. L’affaire s’est terminée par une condamnation. Depuis le terrain de chasse concerné a changé de propriétaire.

L’existence d’une telle affaire démontre que l’hypothèse du lâcher de gibier ne relève pas du pur fantasme : il y a un précédent bien documenté qui démontre la tentation de commettre ce type d’infraction existe. Cela n’a-t-il été le cas qu’un d’un seul propriétaire de terrain de chasse depuis fin 2005 ? On nourrira ce questionnement en constatant que des condamnations judiciaires ont été prononcées pour des faits similaires en France. À contrario, l’ancienneté de l’affaire de Tellin donne argument aux chasseurs qui prétendent que les « lâchers de gibier », cela n’existe plus en Wallonie : il n’y aurait plus eu de procès-verbal pour ce type d’infraction depuis 13 ans. Un tel constat étant aussi de nature à relativiser les propos tenus par certains agents de l’UAB à l’égard de « situations inacceptables » auxquelles ils s’en seraient pris. Car, sans PV, il est impossible d’objectiver leur propos et cela même si une source nous dit que « l’absence de procès-verbal témoigne surtout du fait que ces enquêtes sont difficiles, qu’il faut réaliser des flagrant délits, ce qui n’est pas aisé. » À la seule aune de ces éléments contradictoires, il n’est pas possible de dire si l’affaire de Libin fut une dérive isolée ou s’il s’est agi de l’arbre qui cache le foret.

« Des sangliers sauvages d’origines portugaise, espagnole, française ou de la République tchèque »

Toutefois d’autres indices laissent à penser que des lâchers de gibier ont eu lieu en Région wallonne durant ces dernières années. Nos collègues du Soir ont évoqué « des importations frauduleuses de cerfs à des fins cynégétiques » en se référant à une étude publiée en 2019 dans la revue ‘Ecology and Evolution’. L’analyse génétique portait sur des cerfs présents en Belgique. 1780 échantillons récoltés entre 2003 et 2009 faisait apparaitre que 3,7% de cette population provenaient d’autres pays (Ecosse, Allemagne de l’Est, Pologne…). Par qui ont été ces cerfs étrangers ont-ils été introduits en Belgique ? Et Pourquoi ? Si ce n’est pour en faire des trophées de chasse ?

Paris Match Belgique a pu consulter des données plus récentes sur cette question du « gibier étranger » présent en Wallonie Elles sont consignées dans des rapports non publiés dont dispose l’administration wallonne. Il s’agit en l’espèce d’études de suivi génétique de la population de cerfs wallons réalisées par l’Institut des Sciences de la Vie de l’UCL. Celles-ci révèlent que « lors de la saison cynégétique 2013-2014, 7 animaux sur les 177 échantillonnés (4%) ont été classés exogènes et 10 suspects (5,7%). En 2014-2015, sur 208 échantillons analysés, 8 animaux ont été classés exogènes (3,9%) et 11 suspects (5,3%) ».

Des commentaires sur ces données sont formulés par les scientifiques qui les ont produites. Où l’on constate que l’hypothèse du lâcher de gibier n’est pas traitée par ces derniers tel un « fantasme » ou une « rumeur » de type « monstre du Loch Ness » mais bien comme une hypothèse de travail parmi d’autres : « Ces résultats quoique interpellant doivent être interprétés avec prudence. Dans certains cas, il peut s’agir d’animaux échappés accidentellement d’un élevage (…) Dans d’autre cas, il s’agit de fraude. Deux types de fraude sont à distinguer. Le lâcher d’animaux exogènes au sein d’une population wallonne. Ce qui entraîne un risque immédiat d’interférer avec le patrimoine génétique des cerfs en place ; Le dépôt au tableau d’une dépouille exogène pour atteindre artificiellement le plan de tir. Cette pratique a lieu généralement en fin de saison de chasse. »

Le rapport précise aussi qu’« il ne faut pas exclure d’éventuelles migrations de pays voisins. » Mais dans certains cas seulement car certains cerfs viennent de pays trop lointains pour être arrivés en Wallonie par eux-mêmes. Dans cette étude, on parle notamment de cerfs vivant dans la Famenne-Ardenne « assignés » génétiquement « au groupe Pologne-Allemagne du Nord Est ». D’autres cerfs sont originaires de Bavière, de Saxe, de Croatie et d’Ecosse.

Ce type d’étude concerne aussi les sangliers. En septembre 2014, « le rapport final de la Convention cadre RW/UCL en matière d’études génétique concernant des espèces de la faune sauvage », indique que « 248 sangliers ont été génotypés et analysés » et que « 47 sangliers douteux provenant de quatre zone cynégétiques distinctes » sont ressortis du lot. De toute évidence, ces recherches sont complexes. Une sorte de désarroi est palpable dans le chef des scientifiques qui se livrent à ces études génétiques car ils en arrivent à constater que leurs logiciels « éprouvent des difficultés à identifier les entités génétiquement homogène » dans la population de sangliers wallons. Ce qui les conduit à considérer que cela « n’est pas étonnant », « si les lâchers frauduleux sont si nombreux que la rumeur le laisse entendre ».

Ces chercheurs ont démonté qu’à Nassogne, Forrière, Saint-Hubert et dans d’autres localités encore, on trouve des sangliers qui présentent un « haplotype 4 » qui « n’a été séquencé que chez des sangliers sauvages d’origines portugaise, espagnole, française ou de la république tchèque ». Lors de la rédaction de leur étude, en 2014, ces spécialistes de l’UCL concluaient par une réflexion clairement orientée vers l’hypothèse des lâchers de sangliers par des propriétaires de chasses. Ils écrivaient en effet : « Faut-il croire au hasard lorsque seuls des individus suspects de la région de Saint-Hubert présentent un haplotype partagé avec des individus prouvés non-indigène ? Nous ne le pensons pas et espérons pouvoir poursuivre cette investigation par la suite »L’ont-ils fait ? On le suppose. Comme il va de soi, nous avons pris contact avec le promoteur de ce rapport, le professeur François Chaumont (UCL). Fort aimablement mais fermement, celui-ci nous a expliqué qu’il était tenu à un devoir de confidentialité à propos d’études qui sont commandées par l’administration wallonne.

Le magazine Médor évoque d’autres sources scientifiques qui renforcent l’idée qu’il est crucial d’envisager la piste des lâchers de gibier comme crédible. Notre confrère est allé à la rencontre de Ferran Jori, un chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD) à Montpellier qui travaille depuis 15 ans sur le dossier de la peste porcine africaine. Médor écrit : « Une recherche menée par Ferran Jori (…) a quantifié des mouvements importants de sangliers vivants importés vers la France ou l’Espagne, parfois dépassant plus d’un millier d’animaux par an. Toujours selon le chercheur, la plupart de ces mouvements entre les pays de l’Est et l’Ouest de l’Europe ont pour dépositaires finaux des chasses privées qui lâchent les bêtes dans des territoires clôturés. »

Le 18 septembre, un chasseur s’est exprimé en termes très critiques pour certaines « très grosses chasses » dans le Journal Télévisé de la RTBF « Des camions remorques viennent d’Espagne ou de France avec des sangliers. Comment voulez-vous tirer 100 sangliers sur une journée si vous n’en avez pas amenés ?  (…) Ils ne viennent pas de Pologne parce que les chasseurs sont assez malins pour ne pas acheter des sangliers qui risquent d’avoir la peste porcine africaine »Parmi ces « malins » supposés, y-a-t-il eu des ‘plus malins encore’ qui ont cru pouvoir acheter des sangliers à des prix défiant toute concurrence, quitte à ne point trop se préoccuper de l’origine réelle de ces animaux ? Cette hypothèse d’enquête vaut bien celle du sandwiche. Les analyses génétiques en cours de sangliers infectés par la peste porcine donneront à la confirmer ou à l’infirmer…

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