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Sur la piste du sanglier wallon : L’enquête choc de Paris Match en 2013

En Wallonie, on assiste à une explosion démographique du grand gibier d’une façon générale, et du sanglier tout particulièrement. | © Flickr : Allan

Société

La peste porcine inquiète la Belgique depuis que des carcasses de sangliers morts ont été récemment retrouvées en Wallonie. En 2013, Paris Match Belgique était le premier à tirer la sonnette d’alarme en mettant au jour un phénomène largement méconnu du grand public et, dans une certaine mesure, des autorités : l’existence de grands domaines gérés par d’importantes sociétés de chasse qui recourent à des méthodes peu éthiques pour rentabiliser un plantureux business. Enquête sur la piste du sanglier wallon.

 

Ce matin-là, au rond des chasseurs, la bonne humeur est de mise malgré le crachin qui trempe les loden. Les plaisanteries grasses échangées à mi-voix évoquent la soirée de la veille, arrosée aux grands crus de Bourgogne et dont le souvenir capiteux a visiblement du mal à se dissiper chez certains. À l’intérieur d’un splendide bâtiment en bois, plus proche d’ailleurs de l’hôtellerie de luxe que du pavillon de chasse rustique, les traqueurs boivent le café et achèvent les viennoiseries abandonnées sur les tables du petit-déjeuner par les hôtes. Accrochées comme autant de trophées aux murs, des têtes de cervidés garnies de bois aux cors multiples, ainsi que des trognes de sangliers armées de solides défenses, roulent leurs yeux de verre en direction des restes.

Entre les rabatteurs, coureurs des bois locaux, et les actionnaires de la société de chasse accompagnés de leurs invités, la ligne de démarcation semble tracée. Le parking où stationnent les guimbardes équipées de cages à chiens des premiers, parmi les Porsche Cayenne et les Range Rover des seconds, fait office de zone tampon. Sur le terre-plein, campé au milieu du rond comme Monsieur Loyal au centre de son parterre de sable, le directeur de chasse donne ses dernières consignes avant de lâcher la meute. 400 têtes, dont une majorité de sangliers, figurent au tableau depuis le début de la saison, annonce-t-il fièrement. Il donne ensuite ses recommandations au sujet des bêtes à tirer et à ne pas tirer, notamment les laies reproductrices, sous peine d’amendes à payer en caisses de Bourgogne.

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Tout le monde s’ébroue, la battue est lancée. Les chasseurs rejoignent leurs postes de tir tandis que les traqueurs et leurs compagnons à quatre pattes s’enfoncent dans les futaies. Sous le couvert des hautes frondaisons, débute alors un tintamarre d’aboiements et de cris, devant lequel fuie le gibier. Entre les massifs, ce n’est bientôt plus qu’un va-et-vient frénétique de bêtes affolées, poursuivies par des chiens écumants. Leur nombre, en cette fin de saison pourtant très prolifique, témoigne de l’importance du cheptel de sangliers et de cervidés sur le domaine.

Depuis les miradors disposés aux lisières, les tireurs flinguent à tout va. Ils manquent souvent leurs cibles et plusieurs se montrent manifestement incapables de distinguer une laie d’un vera. C’est tout bénéfice pour les vignerons bourguignons, mais ce sont les animaux qui trinquent. « Les participants à ce genre de chasse ne sont pas toujours de fins tireurs, loin s’en faut », observe notre guide. « Ils tirent à peu près sur tout et, faute de précision due à leur manque de pratique, il arrive qu’ils ne fassent que blesser l’animal qui ira ensuite mourir quelque part. Pour compenser leur défaut d’adresse, ils utilisent des munitions au calibre très puissant, dévastateur pour le gibier. Certaines fois, ils le réduisent en charpie, à tel point que les grossistes en venaison ne savent rien faire des parties nobles littéralement déchiquetées ».

Au soir de la battue, 18 bêtes sont à terre. Pour d’aucuns, adeptes des tableaux de chasse aux allures de carnage, ça n’a pas été une grande journée…

Accrochées comme autant de trophées aux murs, des têtes de cervidés garnies de bois aux cors multiples, ainsi que des trognes de sangliers armées de solides défenses, roulent leurs yeux de verre en direction des restes. © Flickr / jarmoluk

Abattoirs à ciel ouvert

Cette expérience, nous l’avons vécue incognito sur un vaste domaine de chasse, situé entre les contreforts boisés de la province de Luxembourg, avec à sa tête un homme d’affaires wallon bien connu. Notre récit, pour caricatural qu’il puisse paraître, décrit cependant une réalité qui, ailleurs, peut se révéler autrement plus effarante. Les témoignages recueillis par Paris Match Belgique décrivent des scènes de massacre lors de battues soldées par des tableaux de plus de 100 sangliers farcis de maïs tirés dans la journée.

Ces chasses, où la densité de grand gibier affole les statistiques, se dispersent sur des territoires de milliers d’hectares localisés à travers l’Ardenne, même si les principaux abattoirs à ciel ouvert se trouvent entre l’Ourthe et la Semois, à l’extrême sud de la Wallonie. Ces domaines sont administrés par d’importantes sociétés de chasse aux mains de grands entrepreneurs. Ceux qui traînent la réputation de viandard la plus sinistre sont impliqués dans le secteur de la construction, dans l’industrie des carrières et dans l’activité portuaire. Leurs pratiques ne sont certainement pas celles de l’ensemble du monde de la chasse. Des chasseurs qui rentrent bredouilles d’une battue, mais néanmoins heureux d’avoir vu courir des animaux en pleine nature, il en existe encore fort heureusement, même s’ils représentent de moins en moins la norme.

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Selon Gérard Jadoul, naturaliste aux multiples casquettes, expert réputé de l’écosystème forestier wallon et garde chasse à ses heures du côté de Saint-Hubert, les moyens mis en œuvre depuis deux décennies par ces gros propriétaires pour surprotéger le grand gibier uniquement à des fins d’abattage massif, ont considérablement favorisé l’augmentation des populations de sangliers notamment. Il explique que la chasse telle qu’elle se pratique sur ces territoires points noirs n’a plus rien d’un art. Ce n’est plus qu’une affaire de gros sous et de mondanités au grand air auxquelles participe toute une faune de notables qui satisfont leurs egos boursouflés en causant des hécatombes dans les hordes.

Autrefois, le sanglier était une bête fauve pourchassée en plaine ; désormais, il représente un capital à préserver et à faire fructifier dans des chasses où les loyers ont explosé.

« En Wallonie comme à beaucoup d’endroits en Europe, on a assisté au fil du temps à la raréfaction du petit gibier. Le monde de la chasse s’est alors recentré sur le grand gibier qu’il s’est mis à surprotéger », explique Gérard Jadoul. « L’amélioration du taux de survie hivernale due au réchauffement climatique, les fructifications forestières plus nombreuses et certaines pratiques agricoles n’expliquent qu’en partie l’essor des populations de chevreuils, de cerfs et surtout de sangliers. L’envolée de leur nombre a débuté dans les années 70 et 80 avec la création de parcs à sangliers. Ensuite, vers le milieu des années 90, le nourrissage dit dissuasif est apparu, mais il s’est rapidement intensifié et mécanisé. La culture de la densité s’est répandue un peu partout et l’on est alors entré dans une spirale infernale. Autrefois, le sanglier était une bête fauve pourchassée en plaine dès qu’il y était observé ; désormais, il représente un capital à préserver et à faire fructifier dans des chasses où les loyers ont explosé ».

Des marcassins déchiquetés par une meute de chiens ou égorgés vivants par les traqueurs, c’est le genre de carnage auquel on peut assister lors d’une chasse en battue. © DR

Le vrai défi pour les sociétés de chasse est à présent économique. La mise aux enchères des locations peut atteindre les 100 euros à l’hectare par an. Le calcul est vite fait : pour un millier d’hectares, le titulaire du droit de chasse doit débourser annuellement 100 000 euros. Un montant qui peut doubler en raison de tous les frais inhérents à l’entretien de la concession. Les loyers sont indexés, couverts par un contrat de bail et assortis d’une garantie bancaire. Pour les communes, qui détiennent 50% des territoires de chasse en Wallonie, il s’agit d’une manne financière assurée et bien moins aléatoire que les revenus fluctuants de la vente du bois. Partant, la tentation est forte pour les édiles municipaux de fermer les yeux sur certains comportements, au risque de voir leur patrimoine forestier ruiné. « C’est exact », concède Pol Baijot, (ancien) bourgmestre MR de Haut-Fays (Luxembourg), qui a pris une série d’initiatives visant à limiter la prolifération de gibier sur ses terres. « Il en résulte une diminution de 10 à 15 % du tarif des locations de chasse, mais c’est le prix à payer pour retrouver un équilibre cynégétique, sylvicole et écologique ».

On chasse le sanglier comme on chassait le lapin.

Pour rentabiliser leurs investissements, les sociétés de chasse ont tout intérêt à appâter les actionnaires chasseurs – dont certains déboursent plus de 1 000 euros à la journée pour un poste de tir – en leur faisant miroiter la possibilité de réaliser des tableaux dignes des rois de France. L’unique façon d’y parvenir, c’est de produire du gros gibier en quantité industrielle. « Au surplus, ces sociétés protègent leur capital en interdisant le tir des biches et des laies reproductrices », poursuit l’expert saint-hubertois. « C’est ainsi que sur certains territoires, la chasse est complètement artificialisée. 120 sangliers tués dans une seule battue, c’est n’est plus rare. La moyenne est en tout cas autour de 80. C’est délirant ! On chasse à présent le sanglier comme on chassait le lapin anciennement ».

La surpopulation de grand gibier dans nos forêts, ainsi que la course à la performance et au rendement qui la sous-tend ont un impact désastreux sur la production forestière, la biodiversité, l’agriculture, l’élevage et potentiellement la sécurité et la santé publiques. © DR

L’évolution de la sociologie des chasseurs, en partie causée par la marchandisation du secteur, explique également la dérive actuelle. « La catégorie sociale du chasseur a changé, surtout celui qui fréquente les grandes sociétés dont nous parlons », souligne Gérard Jadoul. « Ses moyens financiers sont nettement plus importants, il participe à des chasses transformées en événements mondains, avec l’envie de paraître en réalisant des tableaux indécents ». Ces retrouvailles festives à l’odeur de poudre et de sang, ce grossiste condruzien en gibier soucieux de rester anonyme les connaît bien : « Les gens en veulent pour leur argent. Ils viennent pour tirer un maximum », dit-il. « C’est tellement facile, les sangliers pullulent. Sur certaines chasses, le nourrissage, c’est de la folie ! D’ailleurs, je n’y achète plus rien, la viande est dégueulasse. Ce n’est plus du gibier, c’est du cochon sauvage engraissé ».

Toujours selon Gérard Jadoul, qui cite l’auteur français François Magnien, éminent spécialiste du sanglier, il n’est pas possible de prélever naturellement plus de 40 bêtes aux 1000 ha par an. Or, en Wallonie, la moyenne des prélèvements est de 53. Avec cependant de fortes disparités d’un territoire à l’autre comme le fait remarquer le naturaliste : « En examinant les chiffres des triages wallons pour la saison de chasse 2010-2011, on s’aperçoit qu’à certains endroits, aucun sanglier n’a été tiré, tandis qu’à Dinant par exemple, on en dénombre 601 ! Ça laisse songeur lorsqu’on sait que la Fédération départementale des chasseurs des Ardennes répertorie comme points noirs les territoires où la densité de tirs dépasse les 50 deux années de suite ».

La surpopulation de grand gibier dans nos forêts, ainsi que la course à la performance et au rendement qui la sous-tend, ne relèvent pas uniquement de la problématique du bien-être animal. Avant tout, elles ont un impact désastreux sur la production forestière, la biodiversité, l’agriculture, l’élevage et potentiellement la sécurité et la santé publiques. Ce qui fait dire à Gérard Jadoul : « La chasse a perdu son âme en même temps que son possible argumentaire de palliatif aux grands équilibres anciens. Elle s’est réduite au rang d’élevage, de domestication, d’artificialisation, d’abattage. Elle est totalement dépourvue de sens et de finalité de simple raison ».

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