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[Témoignage] Un ex-garde chasse dénonce « les chasses d’affaires »

Image d'illustration. | © EPA/FILIP SINGER

Société

« Tout a dégénéré à partir du moment où cette activité s’est transformée en chasse d’actionnaires et d’affaires. »

Agent retraité de la DNF (Département de la Nature et des Forêts), Maurice Wuidar a la particularité d’avoir été garde-chasse dans la province du Luxembourg, une région particulièrement giboyeuse. S’il court les bois aujourd’hui encore, c’est uniquement en tant qu’amoureux de la faune sauvage. Fin connaisseur du monde de la chasse en général, et du cerf en particulier, il suit l’évolution d’une pratique qu’il juge dévoyée.

Un entretien réalisé en 2013 par Frédéric Loore.

Paris Match. Comment avez-vous appris à connaître le milieu de la chasse ?

Maurice Wuidar. Tout d’abord, je suis issu d’une région de tradition cynégétique ; ensuite, j’ai fait ma carrière comme agent de la DNF. Mais j’ai surtout approfondi ma connaissance de ce monde-là en devenant l’assistant d’un chasseur d’exception, qui m’a tout appris du métier. Ça se passait dans les années 70. Il avait une vision de la chasse à laquelle je continue d’adhérer entièrement, c’est ce qu’on appelle la chasse au pirsch ou à l’approche.   

C’est-à-dire ?

C’est une chasse au grand gibier qui se pratique seul ou en tout petit comité, un chasseur et son garde généralement. Elle exige une connaissance pointue du territoire de chasse et beaucoup de patience. On approche l’animal de façon à l’avoir à distance de tir raisonnable, en le suivant à la trace, en pistant les indices de son passage. C’est un mode de chasse éthique, comme celui que nous pratiquions avec ce grand chasseur aujourd’hui disparu. A l’époque, on ne tirait pas n’importe quoi, n’importe comment. Certaines années, nous aurions eu l’opportunité d’abattre 15 ou 20 cerfs, mais nous n’en tirions qu’un seul, les autres étant trop jeunes et prometteurs en ramure. Bon an, mal an, un à deux cerfs étaient tirés par année, guère plus et toujours au pirsch, jamais en battue. Quant aux sangliers, on en tirait environ une quinzaine par an sur la petite chasse de 500 ha intégrée à ce qui était alors le « Bloc de Wellin » et qui deviendra plus tard le conseil cynégétique de la Haute Lesse. 

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Vous avez vu le milieu évoluer depuis cette époque. De quelles transformations avez-vous été le témoin ?   

Tout a dégénéré à partir du moment où cette activité s’est transformée en chasse d’actionnaires et d’affaire. On s’est mis à inviter Pierre, Paul ou Jacques à la chasse comme on les aurait invité à un Standard-Anderlecht ou à une finale de Roland Garros. La finance s’en est mêlée et les actionnaires des sociétés de chasse ont voulu rentabiliser leurs investissements de plus en plus importants. Les prix se sont envolés et, fatalement, il a fallu garantir un certain volume de gibier pour répondre à la demande croissante de gens qui venaient à la journée sur des battues toujours plus coûteuses, avant tout pour faire du tir, étoffer leur tableau de chasse et parler business. On a d’abord vu apparaître les parcs à sangliers dans lesquels on « élevait » des quantités de sangliers qui servaient de chair à canon les jours de battue. Ensuite, avec l’interdiction de chasser en territoire clos, ces chasseurs ont augmenté le nourrissage intensif qui fige littéralement les sangliers sur les endroits de distribution et les environs. On ne les enferme plus, on les retient sur le domaine en les gavant à coups de tonnes de maïs. Quand vous savez qu’ils se reproduisent dès qu’ils atteignent le poids de 35 kilos, quel que soit leur âge, vous comprenez pourquoi cette pratique a favorisé la prolifération artificielle de l’espèce sur des domaines de plus en plus vastes, du côté de Libin, Wellin ou Nassogne, pour ne citer que ces exemples-là. Le droit de chasse, la préparation du terrain, l’entretien des clôtures en bordure de plaine, le soignage des bêtes, le salaire du garde-chasse, les dégâts… Le coût de tout cela s’est accru sans cesse et s’est reporté sur le prix du poste de tir qui a peu à peu atteint des sommes invraisemblables. L’effet boule de neige a conduit à la situation qui perdure depuis des années.

Cadavres de sangliers lors d’une chasse en Allemagne, le 27 janvier 2018. © Jens Büttner/dpa-Zentralbild/ZB

Et l’hécatombe de sangliers a suivi l’augmentation de leur population sur ces grands territoires de chasse ?

Oui, mais l’accroissement de leurs populations est exponentiel dans certaines régions et la chasse ne suffit plus à réguler leur nombre. Je vous parlais de 15 sangliers tirés en moyenne par an sur 500 hectares autrefois ; eh bien, actuellement, on peut atteindre les 150 bêtes tuées aux 1000 ha par an et parfois plus à certains endroits. Et je ne vous dit pas dans quelles conditions ! Il faut voir, en début de saison surtout, ces battues menées avec des meutes de chiens qui étranglent les marcassins dans les nids, des traqueurs qui égorgent les animaux, des chasseurs qui tirent sur tout ce qui bouge sans discernement, les cris, les hurlements, les aboiements, ce sont de véritables boucheries ! Et je vous passe les détails sur le prix payé par les chevreuils. La chasse en battue telle qu’elle se pratique le plus souvent aujourd’hui  devrait être purement et simplement interdite au profit de la traque silencieuse, tellement plus éthique et sélective. C’est d’ailleurs comme ça que ça se passe sur les chasses royales de Saint-Hubert. Mais pour en arriver à cela, il faudrait d’abord revenir à des densités de population normales, permettant de tirer 15 à 30 sangliers aux 1000 ha par an.

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Cependant, le nourrissage mécanisé est proscrit désormais…

Le soignage au maïs est interdit. Mais on le pratique toujours avec du  froment, de l’orge, de l’épeautre, des petits pois, etc. Par ailleurs, les cultures de maïs sont bien sûr toujours autorisées en zone agricole. Et que font les sociétés de chasse ? Elles acquièrent des terrains dans les endroits où le maïs est cultivé sous clôtures, que l’on ouvre juste avant l’ouverture de la chasse aux cerfs en septembre et au lancement des battues d’octobre.

Ces méthodes se sont-elles généralisées en Wallonie ?

Non, on les retrouve surtout sur ces grands territoires appartenant à quelques sociétés de chasse importantes bien connues. J’ose parler de chancres cynégétiques où le problème de la surdensité n’est absolument pas géré. Par contre, tout à côté de ces grands massifs forestiers qui peuvent abriter jusqu’à 150 sangliers aux 1000 ha, vous avez souvent de plus petits territoires où le nombre de bêtes n’excède pas 35 à 40 individus aux 1000 ha et parfois même nettement moins. Dès lors, ce qu’il faut préconiser, c’est une gestion différenciée du problème, territoire par territoire, avec des mesures de régulation adaptées à chaque situation. Au lieu de ça, l’administration impose aux conseils cynégétiques de réduire eux-mêmes les populations de grands gibiers par des plans de tirs conséquents. Mais ces conseils sont généralement sous la coupe des patrons de grosses chasses qui s’arrangent pour préserver leurs domaines surpeuplés en faisant réaliser les plans de tir – applicables à l’ensemble du bloc forestier qu’ils administrent – ailleurs, sur les secteurs en périphérie du leur. Dès lors, les surdensités persistent à certains endroits, tandis qu’à d’autres, les hordes de sangliers sont décimées et les derniers cervidés également.    

Photo prise lors d’une chasse en Allemagne, en 2017. © Carsten Rehder/dpa

Que pensez-vous des mesures prises par le ministre, censées réguler ce phénomène ? 

C’est un premier pas qui va dans le bon sens, mais il est insuffisant. Le ministre ose prendre certaines mesures courageuses et nécessaires à propos du sanglier, mais la pression mise sur le cerf pose question. Quoi qu’il en soit, des plans de tirs draconiens devraient être réalisés dans les secteurs problématiques, et le nourrissage « dissuasif » interdit partout dès à présent. Au lieu de ça, une prolongation de trois ans est prévue dans l’arrêté ministériel. Monsieur Di Antonio aurait été bien inspiré d’emboîter le pas aux communes qui font désormais figurer l’interdiction du nourrissage dissuasif au cahier des charges des locations de chasses. Grâce à de telles mesures, automatiquement, le taux de reproduction chuterait et les animaux se répartiraient sur l’ensemble des territoires en fonction de la capacité naturelle d’accueil de ceux-ci.

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On vous sent très pessimiste… 

Plutôt, oui.  Mon sentiment, c’est que les grosses sociétés où se situent les points noirs vont faire le gros dos jusqu’à la fin de législature en espérant que le prochain ministre se montre plus conciliant. On doit tendre vers une gestion éthique, raisonnable et raisonnée de la faune sauvage, mais nous en sommes très loin d’une manière générale. La demande actuelle, ce n’est pas du tout ça, voyez-vous. Pour le dire trivialement : on élève du cochon pour amuser la galerie les jours de battue ! Il ne faut pas s’étonner, ensuite, que la chasse ne reçoive plus les faveurs du grand public. La solution appartient aux politiques, malheureusement ceux-ci méconnaissent largement le milieu de la chasse. Qui plus est, les grands actionnaires de sociétés de chasse font un lobbying d’enfer auprès des décideurs chez qui ils ont souvent leurs entrées. 

Et les chasseurs « à l’ancienne », ou en tout cas ceux qui ont votre conception de l’art de la chasse, pourquoi ne s’expriment-ils pas davantage ?

Ils sont trop peu nombreux et trop dispersés pour faire entendre leur voix, pas assez organisés et ils ne possèdent pas les relais politiques qu’il faudrait.

Qu’en est-il de l’impact de cette surdensité de grands gibiers, singulièrement de sangliers, sur la forêt wallonne et l’environnement plus largement ?

Considérable. La biodiversité en prend un coup, mais c’est toute la forêt qui en pâtit. Celle de Wellin par exemple, où les parcs à sangliers ont tourné à plein régime, est irrémédiablement abîmée et pour des décennies. J’ai vu là-bas des lieux de soignage où (sur)vivaient toute l’année des dizaines de non boisés plus quelques cerfs accompagnés de plus d’une centaine de sangliers. Tout ce monde pataugeaient dans la boue et se ruaient sur les bacs débordant de nourriture. À proximité, vous aviez une prairie clôturée et aménagée pour les cervidés ; de l’autre côté, un champ de maïs que l’on ouvrait en période du brâme afin d’y confiner les dizaines de biches qui attiraient et retenaient les cerfs. C’était monstrueux ce qui s’y passait. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si c’est dans ce coin-là qu’on a vu réapparaître les premiers cas de paratuberculose, une maladie caractérisée par une diarrhée et un amaigrissement spectaculaires, et qui se propage via les excréments des animaux contaminés. Je me souviens d’avoir vu des biches, squelettes ambulants accablés de diarrhée, occupés à manger dans ce merdier au milieu des sangliers. Cette maladie, on la rencontre dans toute la région maintenant.

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