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Un an après les attentats de Bruxelles : Une mère de djihadiste aux abois

Yoni, le fils de Hawa, est mort en Syrie sous la bannière de Daech. | © Ronald Dersin

Société

Un an après les attentats de Bruxelles, nous avons réentendu des parents de djihadistes que nous avions rencontrés pour Paris Match en 2015 et 2016.  Alors que le business de la déradicalisation fait jaser, ces parents d’enfants tombés en Syrie sont souvent démunis même s’ils se disent en même temps conscients, pour la plupart, que leurs situations ne peuvent naturellement être comparées à celles des victimes directes de la terreur.

Parmi ces parents, Hawa K., mère de Yoni. Compagnon d’Abedlamid Abaaoud, artisan des attentats de Paris. Yoni M est tombé en Syrie sous une frappe kurde. Sa mère fait l’objet de menaces par des sympathisants de l’État islamique. À la fois fragile et flamboyante, elle a accepté de nous raconter les derniers développements de son parcours compliqué.

Au lendemain des attentats qui ont frappé Paris, nous avions donc réuni des parents de combattants belges. Ils viennent du nord de Bruxelles, de ces communes qualifiées par la presse française de « fabriques de djihadistes ». Leurs enfants sont tombés, pour certains, dans les rangs de Daech en Syrie. Ces parents sont de confessions et d’origines sociales diverses mais affichent, dans leur composition familiale entre autres, des similarités. Ils avaient rechigné, dans un premier temps, à se confier. Et puis ils ont franchi le pas, revivant en boucle et en mode rétroactif, ces basculements qu’ils n’ont pas vus chez leur progéniture, ou dont ils n’ont pas pris la juste mesure. Un an après les attentats de Bruxelles, nous avons voulu savoir ce qu’ils étaient devenus.

Le cas de Hawa K.

« Si ça continue, je vais fermer ma gueule. Les autres mères n’ont pas parlé et on les embête moins que moi. J’ai cru, en aidant l’État belge, que je recevrais de la reconnaissance en retour. Au lieu de ça, on me coupe les vivres…». Hawa K s’enflamme. Elle fait les cent pas à l’entrée d’un snack où nous la retrouvons. Cette mère de djihadiste a été menacée publiquement par des disciples de l’État islamique. Elle nous montre le texte très ciblé qui a été repéré sur un réseau social, accompagné de portraits d’elle. La prose a évidemment été transmise à la brigade anti-terroriste qui l’a immédiatement interrogée.

Comparse d’Abaaoud

Originaire d’un petit village du nord du Mali, Hawa K vit en Belgique depuis 1988. Elle caresse l’espoir de pouvoir un jour récupérer la dépouille de son fils, Yoni, tombé en Syrie où il était parti en compagnie d’Abdelhamid Abaaoud, l’un des artisans des attentats de Paris en novembre 2013 et de la cellule dite de Verviers.

Yoni est parti en Syrie, sa mère, par un subterfuge, a réussi à le convaincre de rentrer. Lors du retour de celui-ci en Belgique, Hawa K. signale Yoni à la police. « J’avais le sentiment, dit-elle, de trahir mon fils. De toute façon je n’avais rien. Rien à perdre ni à gagner, j’ai simplement demandé à ce qu’il aille en prison pour l’empêcher de rejoindre les rangs de Daech. Mais les autorités, qui l’ont mis sur écoute et auditionné, m’ont affirmé que, en dépit des apparences, il ne constituait pas un danger ».

Lorsqu’elle entame ses démarches de justicière, des individus comme Abaaoud ne sont pas encore partis gonfler les rangs de l’EI en Syrie. Elle conseille par ailleurs à la mère de Bilal Hadfi (kamikaze du Stade de France), qu’elle rencontre dans le cadre de réunions de parents, d’entrer en contact avec les autorités. Celle-ci suivra le conseil de Hawa. Deux semaines après s’être confiée, elle apprendra que son fils s’est fait exploser durant le match France-Allemagne du 13 novembre 2015.

Plus tard, après avoir tenté, en vain, de retenir Yoni, Hawa apprendra, par la brigade antiterroriste belge, qu’il est mort en Syrie, tombé sous une frappe kurde. Seule trace de son décès, une photo du cadavre postée par Daech sur les réseaux sociaux. Ce décès sera d’ailleurs mis en doute par quelques médias il y a plusieurs mois. Il est soupçonné de faire partie des têtes pensantes de l’EI et d’avoir simulé sa propre mort. Un nouveau choc pour Hawa K. Elle nous dit alors ne pas en croire un mot mais, même si elle n’a aucune raison d’adhérer à cette thèse (par ailleurs contredite par des sources bien informées que nous avons contactées), elle encaisse le coup. C’est un énième soubresaut dans sa vie.

Elle est abattue, fait l’objet d’un suivi psycho-médical pour dépression, mais n’en démord pas. « Je n’ai pas peur de l’État islamique ! », crâne-t-elle.

Elle sait que son fils a été embrigadé par Khalid Zerkani, recruteur molenbeekois, un des chefs de la nébuleuse jihadiste en Belgique. Elle suit de près le procès de Zerkani, ne loupe pas une audition et affronte le démon droit dans les yeux. Ce procès en correctionnelle, entamé le 27 mars 2015 à Bruxelles, englobe quinze prévenus. Zerkani s’inscrit dans la tendance Takfir, un volet violent du salafisme qui autorise le vol pour financer le djihad. Des observations policières de décembre 2012 démontrent que Yoni s’était rendu à son domicile quelques mois avant de partir en Syrie.

Hawa K s’est constituée partie civile. Sa plainte est dirigée contre Zerkani, contrairement au père d’Abaaoud qui attaque quant à lui, dans le même procès, son propre fils – celui-ci ayant entraîné un mineur de 13 ans, son jeune frère Younès, dans les rangs de Daech.

Hawa évoque, entre deux phrases enflammées, les menaces que le recruteur aurait proférées à son égard au tribunal. « Zerkani avait des éclairs dans les yeux. C’était terrifiant mais je devais l’affronter. Je suis la seule mère qui ait assisté à toutes ces audiences et qui ait donné des indications à la police ».
Elle aborde encore, de façon débridée ce sentiment d’injustice : depuis la radicalisation de son fils et jusqu’à aujourd’hui, elle a contribué à l’enquête, au péril de ses jours sans doute, et n’a reçu, estime-t-elle, que peu de reconnaissance, même si, précise-t-elle encore, elle tient en haute estime certains enquêteurs.

Pas d’armure

Elle dit avoir pris des risques, s’être exposée. Elle a conduit les policiers dans les cafés, vidéo-shops et mosquées. Elle a accompli avec eux un travail de fourmi, leur a montré des clichés de son fils en compagnie de Zerkani, et des documents annonçant le départ pour le djihad, piochés parmi ses effets. « Grâce à mes informations, répète-t-elle, la brigade anti-terroriste a pu identifier plusieurs recruteurs ». Elle est placée sous protection policière, au moins épisodique, et certains lieux lui sont déconseillés, par souci de sécurité. Mais elle se sent de plus en plus vulnérable.

Elle oscille entre débordements d’ardeur et abattement. Pour tenir le coup, elle décide d’aller se ressourcer au Mali. Elle y passe six semaines fin 2016, dépassant les 28 jours autorisés par le CPAS. Celui-ci suspend ses allocations.

Une erreur de parcours et le traditionnel « faisceau de suspicions » apparaît. Une « présomption d’absence de précarité » attire l’attention. Plusieurs éléments interpellent le Centre. Elle est entendue le 19 janvier dernier. Le comité spécial de l’action sociale produit quelques jours plus tard un document dans lequel il lui est reproché, entre autres une « situation  pas claire, y compris sur le plan financier » (« ainsi vous disposez de 2 GSM dont un Iphone 7 ») et un défaut de négligence dans l’éducation et le suivi de ses deux filles.

Hawa K se dit outrée par ce constat et fait du tapage. Lorsque nous la revoyons, elle a trois mois de loyer en souffrance et se prépare à emprunter 50 euros à une amie pour rencontrer une avocate.

Lire aussi : Un sujet de NBC News qui parle d’Abdelhamid Abaaoud, l’un des artisans des attentats de Paris. On y voit brièvement Yoni M, fils de Hawa Keita (entre 2.28 min et 2.34)

Ironie tragique, un des voisins de Hawa K – il vit dans le même immeuble -, a été grièvement blessé lors de l’attentat de Zaventem. Il nous confirme que lui et son épouse, comme plusieurs habitants du quartier, ont de la peine à la savoir en perdition. Un autre membre de l’entourage de Hawa, travailleur social au chômage, nous explique qu’il lui apporte des vivres de temps à autre.

« L’État belge n’a pas empêché mon fils de partir alors que j’avais alerté la police de ses intentions. J’ai eu le courage, malgré la mort de Yoni, d’aller témoigner au procès Zerkani, de l’affronter. J’ai donné aux enquêteurs des informations importantes qui ont contribué à l’arrestation de plusieurs personnes. Et maintenant, on me laisse crever ! Eh bien désormais je ne dirai plus rien, je ferai comme les autres, je me tairai. Il peut arriver que nous repérions des personnes suspectes ou qu’on ait des échos de returnees. Je n’ai plus envie de me faire remarquer pour cela. Qu’est-ce que j’en retire ? Des menaces, ma vie en danger, celle de mes filles. Et plus aucun soutien. Mes contacts au CPAS m’ont brutalement lâchée. Ils m’ont dit que s’ils continuaient à me parler, ils perdraient leur place ».

Son récit est celui d’une femme meurtrie, sans formation, qui a géré sa progéniture avec les moyens du bord et s’est laissée distancer.

 (L’ensemble du dossier dans l’édition papier de Paris Match Belgique jeudi 9 mars)

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