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Le leurre de la déradicalisation

Le "traitement" de djihadistes retournés ou sur le point de rentrer reste un problème complexe à résoudre. En France comme en Belgique, de nombreux experts ne croient pas en la "déradicalisation" proprement dite. | © PQR/LE PARISIEN

Société

Un an après les attentats, nous avons repris contact avec les parents de djihadistes réunis pour certains en associations. Ils ont souvent géré leur progéniture en solo et, comme Hawa K., dont le fils est tombé dans les rangs de Daech (lire par ailleurs), ils ont souvent été dépassés par l’évolution, progressive ou en mode accéléré, de leurs gamins. Radicalisations express, changements de cap, de fréquentations, d’options de vie, de religion parfois. Outre certains parents, nous avons entendu aussi plusieurs intervenants qui oeuvrent, de près ou de loin, au processus souvent contesté de la « déradicalisation ».

La plupart des parents de djihadistes que nous avons rencontrés ont, quel que soit leur niveau d’éducation, élevé seuls leurs enfants. Certains assument leurs erreurs, d’autres moins. Quelques-uns nourrissent une colère sourde contre l’EI, d’autres enragent contre les autorités belges qui n’ont pu offrir à leurs gamins un avenir honorable ou serein. Leur reprochent parfois de n’avoir pu les retenir. D’autres encore, plus fatalistes, s’en remettent à la volonté du ciel.

La vie des associations de parents n’a pas été un lit de roses. Des personnes souvent sans expérience se sont retrouvées exposées, à régir les demandes pressantes de hordes de médias internationaux, à jongler avec des documents de comptabilité, à prêcher la bonne parole dans des écoles. Le tout, le plus souvent, sans expérience.

Tensions dans les associations

Au sein de certaines ASBL, des conflits sont nés. Différences culturelles, religieuses, sociales. Autres façons d’envisager les choses. « Certaines mères ont voulu récolter des fonds pour envoyer de l’argent à leurs fils qui se disaient en perdition en Syrie. D’autres parents s’y refusaient, convaincus que cet argent allait bénéficier à l’État islamique. Cela a créé des tensions », nous confirme un observateur aguerri. « Les parents ont souvent du mal à admettre que leurs enfants ont pu tuer. Certains, les pères notamment, se sont détachés d’eux, sur un mode « Inch’Allah », d’autres les ont franchement rejetés. Les mères, en revanche, continuent souvent de croire en leur progéniture.  Elles ont du mal à comprendre aussi pourquoi ces gamins ne font pas l’objet d’une protection lorsqu’ils rentrent de Syrie. Mais les personnalités dangereuses, qui ont très vraisemblablement tué, coupé des têtes, ne peuvent pas se métamorphoser si vite. Nous ne croyons pas à la déradicalisation ». Le terme qui fâche est lâché.

En parallèle aux asbl réunissant des parents ont fleuri des associations visant directement au désembrigadement des ouailles de l’EI, un concept remis en cause aujourd’hui par la plupart des spécialistes. « Si quelqu’un a pu les faire basculer des jeunes dans cette noirceur, il sera difficile de leur faire faire marche arrière », commente un expert.

La notion de business de la déradicalisation a commencé à se répandre généreusement. Son principe même est aujourd’hui largement considéré comme un pansement sur une jambe de bois, un traitement par l’absurde, sans substance ni efficacité. La prise en charge de la déradicalisation en France serait un fiasco, si l’on en croit le premier résultat d’une récente mission d’information sénatoriale. Les pouvoirs publics vont devoir changer leur fusil d’épaule pour prendre à rebours les effets de l’endoctrinement djihadiste, en France comme ailleurs en Europe.

Dans le contexte brûlant des menaces qui pèsent sur l’Occident, des mesures ont été prises à la hâte et dans le désordre parfois par le gouvernement français. La situation est assez comparable en Belgique. Pour les parents, pour les autorités, pour le public, l’information reste lacunaire. « Tout est neuf dans ce que nous vivons depuis trois ou quatre ans », assène un enquêteur belge.

La « surprise » générée par les attentats et, de manière plus large, par la prise de conscience de l’existence de multiples foyers de radicalisation, était inedite. Même si des signes avant-coureurs avaient été relevés en Belgique, notamment dans le livre de Hind Frahi, journaliste d’investigation d’origine marocaine et spécialiste du monde arabe. Il y a dix ans, elle avait exploré en profondeur les lieux de l’islamisme radical à Molenbeek, alertant les autorités belges des dangers qui se profilaient au cœur de la capitale de l’Europe. En 2016, elle publiait En immersion à Molenbeek, un livre qui reprend son enquête de 2006.

Lire aussi : Un an après, Hawa K., mère de djihadiste témoigne

Business sauvage

La question des associations sans expérience qui s’engouffrent dans la brèche de la lutte antiterroriste, complexe, polymorphe, est un phénomène qui existe en France comme en Belgique. C’est ce fameux « business de la déradicalisation ». Il est souvent débridé. Ses plus fervents appuis sont souvent ceux qui en bénéficient directement. À ces associations se sont ajoutés des « pseudos spécialistes », autre phénomène qui a été relevé en France comme en Belgique. Alain Grignard, islamologue, commissaire à la division antiterrorisme de la police fédérale belge et maître de conférence à l’Université de Liège, nous avait indiqué qu’à ses yeux, les « pires » de ces experts autoproclamés sont sans doute ceux qui ne sont pas rémunérés, du moins pas de façon transparente. Mais c’est un autre débat.

Il n’existe évidemment pas de réponse monolithique. Les spécialistes s’accordent à penser que le “dénouement” au moins partiel de ce casse-tête – le désembrigadement des ouailles de l’EI – ne pourra être atteint, ou plutôt effleuré, que via des méthodes complexes, progressives, lentes. Il ne pourra s’opérer qu’à l’aide de volontés individuelles, du concours de citoyens, de policiers, d’éducateurs, de professeurs, d’imams. Et là encore bien sûr, sans garantie de succès.

L’ensemble de l’enquête d’Emmanuelle Jowa dans l’édition papier de Paris Match Belgique jeudi 9 mars 2017

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