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« Gilets jaunes » : Au cœur de la jacquerie

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Image d'illustration. | © NICOLAS TUCAT / AFP

Société

Si les « tuniques jaunes » n’ont pas réussi à bloquer le pays, elles sont parvenues à le peinturlurer de fluo. Reportage auprès des contestataires.

D’après un article Paris Match France de Pauline Lallement

 

La révolution n’attend pas. Les manifestants ont rendez-vous à 10 heures sur le pont de Mouy-sur-Seine (en Seine-et-Marne). Mais à 7 heures 30, Gérard, 64 ans, ancien garagiste et maire sans étiquette de ce bourg de 368 âmes, les voit débarquer sur le rond-point… Sa tentative d’organisation, selon l’arrêté qu’il a lui-même déposé dans la boîte aux lettres des gendarmes, n’a pas fonctionné… Ça ne remet pas en question sa bonne volonté : « Ici, sans voiture, on ne fait rien, plaide-t-il. Les gens se rendent jusqu’à la gare de Provins, à 20 kilomètres, pour travailler en région parisienne. » Alors, il n’a pas été étonné d’entendre ses administrés se plaindre de cette taxe de trop, hautement inflammable : le prix du carburant. Et puis il y a sa fille, Armelle, 37 ans, mère célibataire qui a perdu son emploi de responsable d’un magasin de prêt-à-porter en mai dernier. Aujourd’hui elle sait pourquoi le gilet jaune est tellement « tendance ». « Pôle emploi est à 25 kilomètres ; aller et retour, ça fait 50… Alors, quand j’ai rendez-vous, je rentabilise en faisant les courses au centre commercial. » Elle a une vieille Peugeot 307 diesel, 250 000 kilomètres au compteur. « Je ne fais jamais le plein, j’en prends pour 20 euros… » Ce matin, père et fille ont retrouvé l’ancien garage familial. Le nouveau patron a accepté de faire entrée libre jusqu’à la machine à café. De quoi se réchauffer par ces températures hivernales.

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Chantal, 63 ans, « gilet jaune » au Pont-de-Beauvoisin. Sur le rond-point de la zone commerciale, c’est blocage filtrant. Les manifestants arrêtent les automobilistes pour échanger quelques mots avant de les laisser repartir. Parmi eux, Chantal, veuve et mère de quatre enfants, révoltée par la diminution des revenus des retraités dont elle fait partie. Face à elle, une conductrice, Cécile P., la quarantaine, professeure de dessin, qui explique que son fils est malade et qu’elle l’emmène chez le médecin. Chantal, consciente de ses responsabilités, ne bouge pas de devant le capot. Les « gilets jaunes » demandent à Cécile de changer de trajet en faisant un crochet. « Histoire de montrer que vous nous soutenez », expliquent-ils. Cécile refuse, la tension monte. Elle recule, puis avance comme pour forcer le passage. Les manifestants tambourinent sur le toit. Elle met un coup d’accélérateur. Et percute Chantal, que les pompiers n’arriveront pas à ranimer. L’impatiente est déjà loin. Enfin, pas tant que ça. Les gendarmes la retrouvent avec son fils dans la salle d’attente du généraliste, en état de choc. Elle est placée en garde à vue. La nouvelle de la mort de Chantal se propage dans tous les blocages de France. Les « gilets jaunes » ont leur martyr.

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Sur le barrage de Luscanen, à Vannes (Morbihan), avec en tête Jacline Mouraud, porte-parole officieuse du mouvement, drapée dans le drapeau tricolore, celui de la Bretagne à la main. © Eric Hadj

Alexandrine, « référente gilet jaune » à Cavaillon. Travailleuse indépendante, Alexandrine, la trentaine, tient un centre équestre dans le Vaucluse. Dans le vacarme des Klaxon et des sifflets, Alexandrine apprend qu’une femme est morte au Pont-de-Beauvoisin. Elle pense aussitôt à sa mère. Alexandrine l’appelle sur son portable. Rien. La deuxième fois, c’est la gendarmerie qui décroche. Sa mère est morte, mais Alexandrine ne veut pas rentrer. Elle décide de rester à son poste. « Je préfère être ici plutôt que seule chez moi, devant la télé. » Une quête est organisée pour l’aider à faire face aux frais des obsèques. Alexandrine s’est mobilisée dès le début, lors de la première réunion de la région, dans la salle des fêtes, quand Christophe Chalençon a levé la bannière de la révolte.

Christophe Chalençon, forgeron, 52 ans. « Il y avait plus de 400 personnes, je n’avais jamais parlé devant un tel public », confie le porte-parole du Vaucluse, encore étonné par son succès. Artisan forgeron depuis l’âge de 13 ans, il gagne entre 1200 et 1300 euros net par mois. Et vient de se découvrir un talent de tribun. Lors de cette première assise populaire, il parle de la ruralité, des 40 kilomètres pour aller se faire soigner une dent, comme de la burqa et des bas salaires. L’assemblée applaudit. Il se laisse emporter par son enthousiasme : « L’essence, c’est l’étincelle sous le baril de poudre. Ce que l’on veut, c’est la dissolution de l’Assemblée nationale », lance-t-il, lui qui a voté Macron à la dernière présidentielle : « Je pensais qu’il allait changer les choses… Il a failli », conclut-il. Puis Christophe a organisé ses bataillons grâce à Facebook, WhatsApp. Des référents sont désignés pour chaque point de blocage. Même le ravitaillement en pains au chocolat et croissants est prévu. « En trente-six heures, on avait fait le maillage du Vaucluse et je me suis mis en contact avec le préfet », lance Christophe. Impliqué dans sa région, il a déjà participé à de nombreuses associations et a fait campagne aux dernières législatives, sans étiquette, grâce à de petits emprunts pour un montant de 5 000 euros. Il a alors récolté un peu plus de 200 votes. Un an et demi après, il reprend espoir. Le Sud a trouvé son leader. Olivier Le Bras, celui des « bonnets rouges », ne s’y trompe pas. « Il y a cinq ans, c’était la même histoire. Le portique écotaxe était un impôt, prétendument écologique, sauf qu’on ne savait pas où allait l’argent », commente Le Bras, qui a rangé son bonnet et posé son gilet jaune derrière le pare-brise.

Jacline Mouraud, hypnothérapeute de 51 ans. Elle est l’égérie des réseaux sociaux grâce à une phrase postée : « Qu’est-ce que vous faites du pognon… monsieur Macron ? » À 10 heures, elle est en chair et en os sur la RN65 à la sortie de Luscanen, près de Vannes. « Je touche 900 euros mensuels. Nous sommes pillés par nos gouvernants, rincés jusqu’à l’os. Tous les mois, on est à découvert. » Sa vidéo a été vue par 6 millions de personnes. Facebook est la tribune du ras-le-bol des automobilistes, de la colère des Français, ces invisibles qui s’affichent sans cacher leur nom ni leur visage. La « France périphérique » du géographe Christophe Guilluy, celle qui se sent victime de la spirale du déclassement, a pris corps. Le malaise de la France si éloignée des métropoles, qui ne dispose pas de transports en commun et se déplace en voiture.

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À Mouy-sur-Seine (Seine-et-Marne), c’est le maire, Gérard Carrasco, qui est à l’origine de la « mobilisation générale ». © Eric Hadj

Mouy-sur-Seine, capitale des « gilets jaunes ». 368 habitants et maintenant 600 manifestants, dans le village de Gérard. « Et rien à Provins, la grande ville d’à côté », s’étonne Armelle. Elle aperçoit le maire En marche ! d’une commune voisine. Il prend des notes sur un calepin. Mais les explications se tendent vite. Un tracteur tente de forcer le passage. La foule le hue, les gendarmes embarquent le conducteur. La même scène se répète près des stations-service ou des grandes surfaces. Alors que les forces de l’ordre n’étaient présentes que sur la centaine de manifestations déclarées, l’annonce du décès de Chantal change la donne. Elles sont déployées partout en France, quitte à délaisser des endroits sensibles. « Toute la journée, on a couru après les mobilisations spontanées », dit-on Place Beauvau.

À Luscanen, sur le blocage de Jacline Mouraud, une quinquagénaire a brandi une arme.

Paris, à la remorque. Place de la Concorde, les automobilistes préfèrent enfiler rapidement et discrètement leur gilet rangé dans la boîte à gants, c’est le secret pour éviter d’être bloqué. Les grosses berlines et autres 4×4 n’ont aucune chance d’y échapper. Les esprits s’échauffent. Les altercations se multiplient avec des automobilistes énervés. À Luscanen, sur le blocage de Jacline Mouraud, une quinquagénaire a brandi une arme. Elle sera menottée et embarquée par la police.

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14h25, direction l’Elysée. Eric Drouet, transporteur francilien de Melun, un des trois ou quatre initiateurs du mouvement, publie un appel sur Facebook : « Oh ! Les gens… ça arrive par centaines, là, je vous répète, 39, rue du Faubourg-Saint-Honoré. » Ça tombe bien. Depuis ce matin, à Paris, plusieurs petits groupes tentent désespérément de savoir où ça se passe. Les gilets jaunes apparaissent dans des rues vidées, comme pour une journée piétonne. Rue Royale, les manifestants s’époumonent : « Macron, démission ! » « La dernière fois qu’il y avait du monde ici, c’était pour Johnny », observe l’un d’eux. Mais, alors qu’il se rapproche de l’Elysée, le cortège se met à courir, à tousser, à se frotter les yeux. Le temps a viré à la pluie de gaz lacrymogène. « Vous devriez avoir honte de votre boulot, j’ai eu un infarctus il y a six mois », hurle Jacques, 50 ans, aux forces de l’ordre. Pour ce chef d’entreprise, c’est le baptême de manif. Il est venu de Poitiers avec Virginie, sa femme, et Hortense, sa fille. « Les boutiques ne nous ont pas ouvert leurs portes », surenchérit cette dernière, outrée. C’est vrai, elles ont même demandé à leurs vigiles de les fermer. Une vendeuse enfile une veste de costume jaune fluo et salue les manifestants du haut d’une fenêtre : « Elle se prend pour une comtesse, celle-là ? » Des touristes se frayent un chemin grâce à leur GPS. Une jeune fille tient précieusement la robe de mariée qu’elle vient de récupérer chez un créateur au milieu de gilets jaunes qui semblent perdus.

La nuit tombe sur la place de la Concorde. Quelques indisciplinés font barrage à des gendarmes mobiles. Ça commence à chahuter. De petits groupes débattent de l’avenir de la mobilisation. « Il nous faut un leader, quelqu’un qui puisse discuter avec les politiques, et faire du chantage. » Mais la fièvre, inévitablement, redescend. Place aux gilets jaunes des éboueurs. Leur problème à eux, c’est les feuilles mortes.

 

Enquête : Juliette Pelerin à Vannes et André Veyret au Pont-de-Bonvoisin.

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