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À New York, le procès démesuré d’El Chapo n’en finit plus de livrer des révélations hallucinantes

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Joaquín Guzmán Loera accompagné par les forces spéciales mexicaines lors de sa capture en 2014. Il parviendra à s'échapper en 2015, pour être recapturé en 2016. | © Belga / David de la Paz.

Société

Depuis le 5 novembre 2018, l’ancien présumé chef du cartel de Sinaloa est jugé devant le tribunal fédéral de Brooklyn à New York. Un procès tout en démesure, à l’image de l’accusé, qui n’arrête plus de nous en apprendre sur la vie rocambolesque d’un homme qui tenait le Mexique dans sa main. 

Il plaide non coupable et pourtant. 117 000 enregistrements, 320 000 pages de documents à charge et au moins une douzaine d’anciens collaborateurs du cartel qui auraient accepté de collaborer avec les autorités américaines en échange d’une réduction de peine et de protection policière : depuis le 5 novembre, le procès du célèbrissime narcotrafiquant Joaquín Guzmán Loera, alias « El Chapo » ( comprenez « Le trapu »), est sans commune mesure et déchaîne les passions, en plus de nous livrer nombre de détails effarants sur la trajectoire du petit paysan devenu l’homme le plus puissant du Mexique. Preuve s’il en fallait une que ce procès est placé sous le signe de la tension maximale ? Tout le pont de Brooklyn doit être temporairement fermé à la circulation lorsque le convoi spécial entourant son véhicule est de passage. Aux alentours du tribunal fédéral de Brooklyn, les chiens renifleurs et les forces spéciales s’activent quotidiennement pour garantir la tenue du procès sans accrocs. Comme dans les films. « El Chapo » est détenu dans la prison de haute sécurité de Lower Manhattan, à New York, depuis le 19 janvier 2017, jour où il fut extradé depuis le Mexique vers les États-Unis. L’homme qui a réussi à s’évader des prisons mexicaines deux fois par le passé semble ici parti pour rester derrière les barreaux jusqu’à sa mort. Les révélations des principaux témoins se succèdent et nous apprennent, de jour en jour, comment le sanguinaire baron de la drogue maintenait son emprise sur une véritable multinationale basée avant tout sur le transport de cocaïne.

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Lors de sa troisième capture, à Los Mochis dans le Sinaloa (Mexique), en janvier 2016. © AFP / Omar Torres.

Il aurait fait transiter 14 milliards de dollars de cocaïne vers les États-Unis

La défense a beau se démener pour convaincre le jury – difficilement constitué en raison de craintes de représailles – que Joaquin Guzmán n’était pas le chef du puissant cartel de Sinaloa, qui a fait entrer 154 tonnes de cocaïne (d’une valeur estimée à 14 milliards de dollars), ainsi que de l’héroïne, des métamphétamines et de la marijuana aux États-Unis, ni n’est l’auteur d’une trentaine d’assassinats sur les quelques 3000 portés au crédit de ce qui est considéré comme une des plus grandes organisations criminelles du monde, les déclarations accablantes s’empilent les unes après les autres. Miguel Angel Martinez, ex-pilote qui travaillait comme gérant des affaires de Joaquín Guzmán, a ainsi révélé à la barre certains aspects du train de vie hallucinant que menait le patron du cartel de Sinaloa.

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Un tribunal sous surveillance maximale. © EFE/ Kena Betancur

Des détails qui laissent bouche bée

Pendant ses 25 ans de règne, « El Chapo » disposait d’une immense propriété à Guadalajara, la capitale de l’Etat de Jalisco, dans le centre-ouest du Mexique. Dans le parc, plusieurs piscines et courts de tennis et, plus original, un zoo (tiens tiens comme l’Hacienda Nápoles de Pablo Escobar) avec ses animaux sauvages préférés, des fauves, tigres, lions, panthères. Le tout avec un petit train pour faire le tour du domaine. Les « narcos », ces grands enfants. Pour ses déplacements, le spécialiste de l’évasion avait un ranch dans chaque État mexicain – il y en a quand même 31 -, et pour ses loisirs, une maison sur beaucoup de plages du pays. Sa résidence la plus luxueuse se trouvait comme il se doit à Acapulco, la célèbre ville balnéaire de la côte pacifique. Sa valeur ? Au moins 10 millions de dollars. S’y ajoutent un yacht surnommé « El Chapito » et quatre jets privés, car Joaquin Guzman Loera se déplaçait beaucoup. Pour suivre ses affaires en Colombie, au Brésil, au Panama, à Cuba mais également en Europe et en Asie. En Thaïlande, par exemple, où il pouvait acheter de l’héroïne bon marché pour la revendre ensuite dix fois plus cher aux États-Unis. Martinez a tout déballé lors de son audition, devant son ancien patron qui ne le quittait pas des yeux, et ajouté des détails croustillants. Ainsi le « patron » suivait de temps à autre des cures de jouvence dans des cliniques en Suisse, le témoin faisant remarquer qu’à 61 ans son ancien boss n’avait pas un seul cheveu blanc.

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Le pont de Brooklyn est quotidiennement fermé à la circulation lorsque le convoi du narcotrafiquant est en approche. © AFP / TIMOTHY A. CLARY.

Le cartel n’était plus hors du système, il est devenu le système

Un autre des principaux témoins à charge n’est autre que Jesus Zambada, 37 ans, détenu depuis 2008 et extradé en 2012 aux États-Unis après avoir travaillé des années pour le cartel de Sinaloa. Possesseur d’une Porsche à 14 ans, il est le petit frère d’Ismael Zambada, qui co-dirigeait le cartel avec Guzmán et en serait le patron depuis l’arrestation de ce dernier et son extradition vers les États-Unis. L’ex-cadre du cartel mexicain a détaillé pour le tribunal les versements (parfois effectués par lui-même) de pots-de-vin, sur ordre de l’accusé et d’Ismael Zambada, à des présidents de la république mexicaine. Il cite notamment le chef d’État en exercice, Enrique Peña Neto, et son prédécesseur, Felipe Calderon, qui nient tous deux catégoriquement. « Quelques millions » de dollars auraient également été versés à Gabriel Regino, sous-secrétaire à la Sécurité de la ville de Mexico lorsque le maire en était Andres Manuel Lopez Obrador, aujourd’hui Président élu du pays. Il cite également comme bénéficiaires de pots-de-vins l’ex-ministre mexicain de la Sécurité, Genaro Garcia Luna, le patron du ministère mexicain de la Justice, la police fédérale mexicaine et même Interpol. Le cartel n’était plus hors du système. Il était devenu le système. Et l’est probablement encore à bien des égards. L’accusation estime qu’entre dix et douze millions de dollars par mois servaient à arroser l’appareil d’État entier.

(les démentis sur Twitter des deux présidents accusés)

Un homme sans merci

Jesus Zambada s’est aussi longuement étendu sur les crimes perpétrés personnellement par Guzmán ou ordonnés par lui. Notamment contre un envoyé du cartel de Juarez, qui avait eu le tort, en 2004, de refuser de serrer la main d’El Chapo à l’issue de la rencontre. Son assassinat avait déclenché une guerre entre les deux organisations. Ou contre un officier de police qui avait assuré, en 2008, qu’il liquiderait Guzmán et Ismael Zambada. El Chapo, selon le témoin, portait non seulement un pistolet à ses initiales, incrusté de diamants, et un fusil d’assaut plaqué or, mais avait généralement à portée de main des AK-47, des AR-15 et des bazookas.

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Le Super Pistol calibre 38 incrusté de diamants et aux initiales du baron de la drogue. © AFP PHOTO / BROOKLYN FEDERAL COURT

25 millions de dollars livrés chaque mois

L’accusation affirme que dans les années 1990, « El Chapo » pouvait réceptionner à Mexico jusqu’à trois avions chaque mois, remplis chacun de butins allant jusqu’à huit millions de dollars. Le calcul est vite fait : presque 25 millions de dollars chaque mois ! Un des témoins a même déclaré que, parfois, il n’y avait même pas le temps de pouvoir compter toutes les liasses et que les équipes du cartel se contentaient de « peser des tas de billets ». Invraisemblable. Des coffres cachés ont été retrouvés dans nombre des résidences appartenant à Guzmán. Célébré depuis des années par des chansons de rue au Mexique et en particulier dans son État du Sinaloa, « El Chapo » jouit d’une grande popularité. Car l’homme savait se montrer généreux avec ceux qui étaient de son côté. À l’occasion d’un Noël, il aurait offert une voiture à une cinquantaine de ses plus proches collaborateurs : 35 000 dollars le véhicule. Et pas mal pour veiller à ce que personne ne le trahisse.

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Emma Coronel Aispuro, la femme de Guzmán, en compagnie des avocats de son mari, devant le tribunal fédéral de Brooklyn. © AFP / Hector RETAMAL.

La femme du trafiquant, Emma Coronel, 29 ans et présente lors de toutes les séances du procès, a été accusée il y a quelques jours par les procureurs d’avoir cherché à communiquer avec son mari par l’intermédiaire d’un avocat, via un téléphone portable qu’elle avait avec elle au tribunal la semaine dernière, alors qu’elle n’y a pas droit. Mais le juge Brian Cogan a semblé satisfait des explications de la défense, qui a affirmé qu’elle n’avait utilisé le téléphone qu’à des fins de traduction. Rocamblesque jusqu’au bout. Nul doute que les nombreux documentaires et séries produits autour du « narco » iront jusqu’à illustrer ce procès monstre, prévu pour durer encore au moins trois mois, et qui n’a pas encore fini de nous ébahir.

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